L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 20: The Rival's Offer
Le camion bleu déboucha de la route départementale dans un nuage de poussière ocre, s’arrêtant si près de la façade de Saint-Michel qu’Élise crut un instant que le chauffeur allait emboutir le porche. Elle était dans la cour, un sécateur à la main, en train d’examiner les premiers bourgeons qui perçaient sur les vignes basses. Le printemps arrivait plus tôt que prévu, et cela lui semblait un signe.
L’homme qui descendit du véhicule n’avait pas la dégaine d’un livreur. Costume de lin clair, chaussures anglaises impeccablement cirées malgré la poussière du chemin, cheveux argentés plaqués en arrière. Il ajusta ses lunettes de soleil, balaya la façade délabrée du regard, et son sourire s’élargit comme s’il évaluait un cheval de course.
— Madame Delacroix ? Je me présente : Paul Vasseur, négociant à Bordeaux. Votre notaire m’a communiqué votre nom.
Il sortit une carte de visite de sa poche intérieure, la tendit avec un geste étudié. Élise la prit sans la regarder, la glissa dans la poche de son tablier. Derrière elle, la porte de la cave s’ouvrit dans un grincement. Julien sortait, un tonneau échantillon sur l’épaule, s’arrêta net en voyant l’homme.
— Vasseur, dit-il, la voix soudain plate comme une pierre.
— Fabre. Content de vous revoir. Je suis venu faire une proposition.
Julien posa le tonneau par terre, s’essuya les mains sur son pantalon. Il ne dit rien, mais Élise sentit l’air se charger entre les deux hommes. Il y avait une histoire là, aussi épaisse que la poussière sur les bouteilles.
Vasseur sortit une liasse de papiers de sa serviette en cuir, les étala sur le capot du camion.
— Je vous épargne les préliminaires. Saint-Michel est superbe, mais vous le savez autant que moi : les dettes vous étouffent, la production s’effondre, et vous n’avez ni les moyens ni le temps de redresser la barre. Je vous offre huit millions de francs. Aujourd’hui. Je prends la propriété, les vignes, la cave, tout. Et je vous débarrasse de vos créanciers.
Élise regarda les chiffres, puis le visage de Julien. Lui ne regardait pas les papiers. Il regardait la route, le champ de lavande sauvage qui bordait la propriété, cette terre qu’il connaissait depuis sa naissance. Un muscle tressaillit à sa mâchoire.
— Huit millions, répéta-t-elle lentement, goûtant les mots comme un vin douteux. C’est deux fois la valeur estimée.
— Je suis généreux quand je vois du potentiel. Mon équipe pourrait faire renaître cette propriété en trois saisons. Vous, madame, vous pourriez retourner à Paris. Vous êtes du genre chic, la ville vous va bien mieux que la boue de Provence.
Il parlait d’elle comme d’un meuble qu’on déplace. Élise sentit la chaleur monter le long de sa nuque. Elle n’avait pas quitté Paris pour se faire renvoyer par un négociant qui sentait l’eau de Cologne à dix mètres.
Julien, lui, demeurait immobile. Elle le vit tourner son chapeau de paille entre ses mains, un geste nerveux qu’elle ne lui connaissait pas. Puis il parla, d’une voix basse, sans regarder Vasseur.
— Il y a une clause. Le domaine doit rester dans la famille Delacroix pendant trois ans. Vous le savez.
— Je sais que Rougemont peut être convaincu. Ce n’est qu’une question de financement. Une propriété en vente libre après paiement des dettes, c’est une transaction différente. Le notaire parisien y trouvera son compte, croyez-moi.
Rougemont. Le nom fit tilt dans l’esprit d’Élise. Vasseur connaissait Rougemont. Le mentionnait comme un allié naturel. Rougemont, l’avocat qui orchestrerait sa chute, maintenant lié à un acheteur surgi de Bordeaux alors qu’elle commençait seulement à entrevoir la vérité. Ce n’était pas une coïncidence. C’était une pince.
— Vous êtes envoyé par lui, dit-elle, la voix calme, plus sûre qu’elle ne se sentait. Rougemont vous a envoyé prendre la mesure du domaine pendant qu’il resserre ses filets.
Vasseur rit, un rire clair et vide comme des verres qu’on entrechoque.
— Madame, je ne suis envoyé par personne. Je suis un homme d’affaires. Les affaires sont les affaires. Offre valable quarante-huit heures. La banque de Marseille saisira sinon, et vous repartirez avec rien. C’est votre dernière chance de sortir proprement.
Il remonta dans le camion, remit ses lunettes, claqua la portière. Avant de démarrer, il se pencha par la fenêtre.
— Fabre. Réfléchissez-y. Vous savez ce que vaut cette terre. Vous savez aussi ce qu’elle vous coûte.
Le camion s’éloigna, laissant retomber la poussière sur la cour. Le silence dura une éternité. Élise regardait la silhouette de Julien, les épaules légèrement affaissées, le chapeau toujours entre les mains.
— Vous le connaissez, dit-elle enfin.
— Il est venu il y a deux ans. Juste après la mort d’André. Il voulait déjà acheter. Hélène a refusé.
— Hélène a refusé.
— Elle a refusé tout, à l’époque. Les banques, les négociants, les conseils. Elle disait qu’elle sauverait ce domaine seule ou pas du tout. Et puis elle est partie.
Le sous-entendu pendait dans l’air comme la poussière. Elle est partie parce qu’elle n’y arrivait pas. Parce que la dette et le deuil étaient trop lourds. Parce que Saint-Michel la dévorait.
Julien releva enfin la tête et la regarda. Ses yeux bleus, habituellement durs, étaient fatigués.
— Huit millions, c’est une fortune, dit-il doucement. Je pourrais m’acheter une petite maison près d’Arles. Recommencer dans une cave modeste. Sans dette, sans fantôme, sans…
Il s’arrêta. Élise le dévisagea. Il y avait une vérité nue dans sa voix, une lassitude qu’il n’avait jamais montrée. Il prendrait l’argent, pensa-t-elle. Il partirait.
— Mais, continua-t-il, je connais ce négociant. Il broie les domaines, les vide, puis les revend en lots. Il fera disparaître les vieilles vignes et plantera du cépage de rendement. Saint-Michel deviendra une fabrique, et cette terre… cette terre que votre tante et mon père ont travaillée à la main, par tous les temps… elle ne racontera plus rien. Elle ne chantera plus.
Élise ramassa le tonneau échantillon qu’il avait posé au sol, souleva le couvercle. L’odeur du vin nouveau monta, âcre et vivante. Elle plongea un doigt, goûta. Le vin était trop jeune, légèrement vert, mais il y avait dedans quelque chose de profond, une présence minérale qui parlait du calcaire, du mistral, des nuits fraîches de septembre.
— Nous n’avons pas le temps de sauver les récoltes, dit-elle lentement, mais nous avons le temps de sauver la réputation. Le concours régional a lieu dans deux mois. Si Saint-Michel gagne une médaille, la valeur de nos vieilles bouteilles double. Les appellations se réévaluent. Les banques rouvrent leurs portes sur un domaine primé.
Julien la dévisagea comme si elle parlait une langue étrangère.
— Élise. Nous n’avons plus de stock. Les dernières bouteilles de qualité ont été vendues. Nos barriques sont à moitié vides. Et vous voulez entrer en compétition contre les caves de Gigondas et de Châteauneuf ? — Il nous reste les raisins. Il nous reste vous. J’ai lu les livres de votre père. La vigne la plus vieille, celle derrière la maison abandonnée, elle a été plantée en 1880. Vous me l’avez dit vous-même. Elle n’a pas été touchée depuis trois ans. Elle donne encore deux cents kilos de raisins par saison, vous l’avez dit aussi.
— Deux cents kilos, c’est une cuve de rien du tout.
— Une cuve de rien du tout peut faire un grand vin. S’il est soigné.
Julien baissa la tête, un sourire incrédule au coin des lèvres. Il resta un long moment silencieux, puis il regarda la maison, la pierre usée par un siècle de soleil, le bouquet de lavande sauvage qui persistait malgré tout.
— La concurrence, c’est dans neuf semaines. Et vous n’avez jamais vinifié de votre vie.
— Alors j’apprendrai. Vous m’apprendrez. Et si j’échoue, j’aurai au moins essayé. Rougemont compte sur moi pour me décourager. Vasseur compte sur moi pour me vendre. Ils comptent tous sur moi pour disparaître.
La lumière du soir s’étirait sur la cour, dorant la poussière et les pierres. Julien la regarda, et quelque chose dans son visage changea. Comme si une porte qu’il gardait fermée depuis des années venait de s’entrouvrir.
— Vous êtes têtue comme elle, dit-il doucement. Hélène disait la même chose. Elle disait : on ne sauve pas un domaine avec des lamentations, on le sauve avec du travail et de l’orgueil.
Il se tourna vers la cave, prit une bouteille vide sur l’étagère, la lui tendit.
— Le concours exige trois bouteilles d’un même cru. La première récolte dont nous pourrions disposer est le mourvèdre des vieilles vignes. Mûr normalement en septembre. Anticipé, il peut passer début août. Juste avant la date limite.
— Alors nous allons le faire mûrir. Je m’occuperai des inscriptions, des papiers, du transport. Vous vous occupez du vin.
Julien hocha lentement la tête, et le geste ressemblait à un serment. Élise prit la bouteille, la tourna entre ses mains. Elle était vide, mais elle pouvait sentir le poids de ce qu’elle pourrait contenir.
Cette nuit-là, assise dans le bureau de sa tante, elle écrivit une lettre à Rougemont. Non pas une lettre de supplique ni même de confrontation. Une lettre polie, comme le lui avait appris sa mère, l’informant de son intention de participer au concours régional et demandant son aide pour constituer le dossier.
Elle savait qu’il en profiterait pour s’immiscer. Au moins, elle contrôlerait la date. Le rabat de l’enveloppe collé, elle reposa la plume avec une pensée pour la devise des Delacroix, tatouée au-dessus de la cheminée en lettres pâles :
*Résister, même tard.*
Elle ne savait pas encore que cette lettre, envoyée dans la boîte du village le lendemain matin, serait interceptée avant d’arriver à Paris.
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