L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 32: The Proposal
Le printemps avait décidé de se montrer généreux. Les vignes basses étincelaient sous un soleil pâle, et l'air sentait la terre retournée et le mimosa. Julien avait demandé à Élise de le rejoindre près du vieux pressoir, celui qui ne servait plus depuis la guerre, dont les pierres moussues gardaient l'ombre fraîche même à midi.
Elle arriva avec son châle sur les épaules, encore poussiéreuse du travail du matin. Ses mains portaient des cals qu'elle n'avait pas eus en arrivant, neuf mois plus tôt. Elle les cacha dans les plis de sa jupe quand elle le vit, debout, plus droit qu'elle ne l'avait jamais vu.
« Tu m'as fait demander, dit-elle, légèrement essoufflée.
— Oui. » Il tenait quelque chose dans sa main droite, caché. Il ne souriait pas. C'était son visage des grands événements, celui qu'il prenait quand il devait annoncer une vendange ratée ou un miracle.
« Le juge m'a rendu ma liberté entière, dit-il. Ce matin. Le courrier est arrivé pendant que tu étais aux serres. »
Élise sentit l'air quitter ses poumons, puis revenir, une vague chaude. Elle fit un pas, mais il leva la main.
« Je ne t'ai pas demandé de venir pour te dire cela. Tu le savais déjà possible. » Il avala. Sa pomme d'Adam monta et descendit. « Je t'ai demandé de venir pour autre chose. »
Il ouvrit sa main. Un gobelet d'argent, ciselé, terni par les siècles mais luisant sur les bords, là où des mains s'étaient posées avant la sienne. Élise le reconnut. Le gobelet des Delacroix. Elle l'avait vu dans une vitrine au salon avant que Rougemont n'embarque une partie du mobilier. Elle avait cru qu'il était perdu.
« Ma grand-mère buvait dans ce gobelet les soirs de grand deuil et les soirs de grande joie, dit Julien. Ma mère disait qu'elle l'avait eu de sa propre grand-mère. Il est plus vieux que la maison, peut-être. » Il le tourna entre ses doigts. « L'autre soir, après le tribunal, je l'ai cherché. Je n'avais pas de bague. Je n'ai rien. Je n'ai que ce gobelet, et mes mains, et cette terre. »
Il leva les yeux. Elle vit la peur. Une peur nue, sans armure, qu'il ne lui avait jamais montrée, pas même quand ils avaient craint de perdre le domaine.
« Élise. Je te demande de m'épouser. Pas parce que le juge nous croit mariés. Pas parce que le village nous dit déjà unis. Pas pour l'argent, pas pour le nom. Pour moi. Je te demande d'être ma femme, pour toutes les saisons qui restent. »
Il posa le gobelet sur la pierre du pressoir entre eux. Une offre. Un autel minuscule.
Le silence s'étira. Un oiseau criait un peu plus loin, dans les buis. Élise entendit le sang dans ses oreilles.
« Julien... »
Il ne bougea pas. Il avait l'habitude d'attendre, lui qui avait passé des années à guetter le ciel et le gel. Mais elle voyait ses doigts qui tremblaient contre sa jambe.
« Je t'aime, dit-elle. Tu le sais. »
Elle le vit respirer. Une seconde de relâchement.
« Mais je ne peux pas. Pas encore. »
Le mot resta suspendu entre eux, rond et lourd comme une pierre de moulin.
« Non », répéta-t-elle, comme pour s'en convaincre elle-même. « Je ne peux pas. Je ne suis pas prête. »
Il ne bougea pas. Il ne lui fit pas l'affront de la regarder comme si elle était devenue folle.
« Tu es libre, Julien. Je le sais. Et je suis heureuse que tu sois libre. Mais être libre pour moi, ça veut dire que je dois choisir de mon plein gré, sans qu'on me pousse. » Elle chercha ses mots. « Tout, ici, m'a été donné. La maison, le domaine. J'ai hérité au lieu de choisir. J'ai été poussée, portée, rattrapée. Et toi, tu es arrivé. Et tu m'as choisie. Mais moi... » Elle déglutit. « Je n'ai encore jamais choisi, rien, tout à fait seule, sans un mot de mon passé, des autres, des morts, pour me guider. »
Il hocha doucement la tête. Il comprenait. C'était pire que s'il s'était emporté. Elle aurait préféré la colère, au moins elle aurait eu une raideur où s'appuyer.
« Je comprends », dit-il, et sa voix était basse, mais ne chevrotait pas. « Tu sais où me trouver. »
Il la laissa devant le pressoir, avec le gobelet d'argent posé entre eux. Il s'en alla à grands pas réguliers, sans se retourner, et elle le regarda s'éloigner entre les rangs de ceps, la veste sur les épaules, la nuque droite.
Elle resta un long moment. Puis elle rentra au domaine, le cœur en désordre, et passa l'après-midi à trier des étiquettes de bouteilles dans l'arrière-boutique du caveau, la tête vide comme un tonneau vide.
Ce fut ce soir-là, en rentrant par la porte de la cuisine, qu'elle vit le gobelet d'argent posé sur le seuil, propre, presque neuf, une petite fêlure refermée sur le bord visible désormais. Dedans, il y avait un papier plié en quatre.
Elle le déplia. Un seul mot, d'une écriture serrée, appliquée — cette attention qu'il mettait dans les choses qu'il écrivait rarement.
« Non. »
En dessous, plus petit, presque timide : « Le tronc est scellé mais l'arbre attend toujours le printemps. Je ne force rien. Mais quand tu voudras dire oui, ce gobelet sera ici. Dans ta maison. Car c'est la tienne, et je le sais. »
Élise resta sur le seuil, la lettre froissée dans la main, le gobelet pesant et tiède, encore marqué par la paume de celui qui l'avait tenu avant de l'abandonner là, comme on dépose un enfant sur le parvis d'une porte qu'on n'a pas le droit de franchir.
La nuit tombait. Les premières étoiles trouaient un ciel de vin. Elle leva les yeux vers la silhouette des vignes, silencieuses comme des juges.
Elle referma la porte sans allumer la lampe.
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