L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 33: Aftermath: The Night Alone
La maison était silencieuse, mais la nuit ne l'était pas. Des cigales attardées grésillaient quelque part dans les oliviers, et le vent du sud faisait claquer un volet mal fermé à l'étage. Élise avait renoncé au sommeil vers minuit, après avoir compté les poutres du plafond comme une enfant qui a peur de l'orage.
Elle enfila la robe de chambre en laine que sa tante gardait derrière la porte de la salle de bain, une pièce usée jusqu'à la trame, et descendit pieds nus. Les marches de l'escalier en pierre étaient froides, presque blessantes, et ce contact rugueux sous ses pieds lui rappela qu'elle n'était plus à Paris. Qu'elle n'y serait plus jamais.
La porte de la cuisine grinça. Elle passa devant la table où, quelques heures plus tôt, Julien avait posé la tasse en argent avant de repartir à pied vers sa maison. La tasse était toujours là, sur le seuil, dans sa boîte de bois doublée de velours. Elle l'avait ramassée, tenue dans ses mains, puis reposée sans l'ouvrir, comme on laisse une lettre qu'on n'ose pas déchirer.
Dehors, la lune était presque pleine, si basse et si grosse qu'elle semblait posée sur les collines comme un fruit mûr. Élise marcha vers la vigne, les pieds nus sur le chemin de terre, laissant les gravillons s'imprimer dans sa peau. Elle n'avait pas pris de lampe ; la clarté argentée suffisait à dessiner les rangées de ceps, droites et patientes, alignées comme des soldats endormis.
Elle s'arrêta au milieu du premier rang, là où les sarments nus s'accrochaient encore aux fils de fer. La taille n'était pas finie ; Julien et elle y travaillaient depuis trois semaines, et il restait la parcelle du nord. Elle tendit la main et toucha un bourgeon naissant, à peine visible, serré contre le bois ancien. La sève montait déjà, malgré le froid des nuits.
— Tu ne m'attendais pas, murmura-t-elle au cep. Moi non plus.
Sa voix se perdit dans le vent. Elle s'accroupit, passa les doigts dans la terre meuble, humide des pluies de la semaine, et ramassa une poignée qu'elle laissa couler entre ses doigts. Cette terre sentait le fer et la pierre, une odeur qu'elle avait appris à reconnaître comme on reconnaît un parfum que l'on porte.
Elle pensa à sa mère, à cette femme qu'elle n'avait jamais connue, morte en tombant dans un escalier quand Élise avait dix ans. Elle pensa à la lettre d'Hélène, lue tant de fois qu'elle la savait par cœur, où sa tante confessait avoir provoqué l'accident, avoir fui par lâcheté, avoir protégé Julien parce qu'il était le seul à qui elle pouvait encore faire confiance. Et le secret du mariage, ce certificat signé devant un curé complaisant, qu'Hélène avait gardé pour que Julien puisse hériter si le testament était contesté.
Le poids de ces confessions était si lourd qu'Élise sentait sa poitrine se serrer comme si une main invisible comprimait ses côtes.
— Tu as cru bien faire, murmura-t-elle en direction de la tombe, là-bas, sous le cyprès. Tu as fait ce que tu pensais devoir faire. Comme moi.
Elle se releva, secoua la terre de ses mains, et continua de marcher entre les rangées. Elle connaissait chaque bosse du terrain, chaque pierre. Elle s'étonna de cette familiarité. Il y a deux ans, elle n'aurait pas su distinguer un cep de vigne d'un arbuste. Maintenant, elle savait lire dans l'écorce les signes de la maladie, deviner à la couleur des feuilles si l'eau manquait, entendre dans le silence d'une parcelle si quelque chose ne tournait pas rond.
Elle était devenue une vigneronne.
L'idée la frappa avec une évidence presque douloureuse. Elle s'arrêta, les bras ballants, au bout de la rangée où le terrain s'ouvrait sur la vallée. La route d'Aix brillait au loin, piquetée de rares lumières. Au-delà, Paris, ses salons, ses règles, ses robes, ses réceptions où l'on parlait de tout sans jamais rien dire.
Elle n'était plus de là-bas.
La certitude monta en elle comme la sève dans les sarments, lente et irrépressible. Elle était de cette terre. De ce vent qui sentait le romarin et le thym sauvage. De ces rangées qu'elle avait taillées, ébourgeonnées, vendangées. Elle avait sué sous le mistral, pleuré sur les pieds de vigne gelés, ri avec les vendangeurs autour d'une table de bois où l'on servait le vin de l'année dans des verres épais.
Elle songea à sa vie à Paris. À l'appartement du septième arrondissement où elle avait grandi, où ses robes à elle étaient encore dans les armoires, couvertes de housses de tissu. La femme qui avait porté ces robes, qui avait accepté les condoléances poliées après la mort de son mari, qui avait vécu sans jamais se salir les mains - cette femme-là était un souvenir, un portrait dans un couloir qu'elle ne visitait plus.
Non, elle ne retournerait pas.
Élise continua de marcher. Elle arriva au vieux pressoir, dont les madriers noircis et les verticaux de bois semblaient absorber la lumière de la lune plutôt que la refléter. C'était là que Julien s'était agenouillé, tenant la bague entre ses doigts, son visage creusé par les semaines de procès et les nuits sans sommeil. Elle avait vu dans ses yeux, dans la façon dont sa voix avait tremblé, qu'il n'avait pas peur de la prison. Il avait peur de la perdre.
Et elle ?
Elle passa la main sur le bois rugueux du pressoir, encore imprégné de l'odeur des vendanges dernières. Elle y avait passé des heures avec Julien, à nettoyer les cuves, à réparer la vis qui coinçait, à se taire dans ce silence complice qui valait toutes les conversations. Il connaissait ses mains maintenant, les callosités qui s'étaient formées au bout de ses doigts. Il avait cessé de lui demander si elle voulait un verre d'eau et lui servait directement du vin, sans lui demander son avis. Elle avait pris la place qui était la sienne, auprès de lui, dans cette cour où les poules se couchaient au coucher du soleil et où le chat roux dormait sur le muret.
Elle avait dit non, ce soir, sous le pressoir. Non, parce qu'elle avait eu peur que ce choix-là soit encore un autre choix imposé. Parce qu'elle avait passé sa vie à répondre aux attentes des autres : son père, son mari, la société. Accepter la demande de Julien maintenant, dans le soulagement du procès terminé, ce n'aurait été qu'une réponse de plus.
Mais elle savait, là, debout dans le froid de la nuit provençale, que ce qui la retenait n'était pas l'incertitude. Le contraire. L'évidence était si grande, si simple, qu'elle lui faisait presque peur : elle aimait cet homme. Elle aimait la façon dont il tiquait quand elle goûtait le vin avant lui. Elle aimait son silence quand il taillait, sa concentration d'artisan. Elle aimait sa patience - une patience infinie qui ressemblait à celle des ceps, qui attendent l'hiver, la pluie, la sève, la vendange.
Elle ne pouvait pas encore lui dire oui. Mais elle pouvait lui dire qu'elle restait. Qu'elle ne partait pas. Que Saint-Michel était son port, sa terre, son avenir.
Élise remonta vers la maison, les pieds pleins de terre et d'herbes. Le vent avait forci, mais il ne la dérangeait plus. La porte de la cuisine était restée ouverte, et la lumière de la lune dessinait une flaque blanche sur le carrelage rouge. Elle rentra, ferma la porte, s'appuya contre le chambranle une seconde, les yeux fermés.
Puis, sans réfléchir, elle s'approcha du seuil où la tasse d'argent était restée toute la soirée. Elle l'avait ramassée à contrecœur, par politesse plus que par besoin, avant de la reposer dans l'entrée. Elle la prit, retira le couvercle, et regarda l'intérieur brillant où se reflétait la flamme de la bougie qu'elle venait d'allumer. Le métal était tiède entre ses mains.
Le nom des Delacroix y était gravé, dessiné par un orfèvre d'Aix trois générations plus tôt. Julien l'avait héritée de son grand-père, mais il la lui avait offerte comme si elle avait toujours été à elle. Elle la souleva par l'anse, fit tourner la lumière dans le métal, et la reposa sur la table de la cuisine, face à la fenêtre.
Elle ne la laisserait pas sur le seuil. Elle apporterait la tasse à Julien demain matin. Mais pas comme une réponse. Comme une promesse.
En montant l'escalier, elle s'arrêta à la porte de la cave. Elle n'alluma pas la lumière, mais elle savait que le coffre était là, en bas, contre le mur du fond, entre les bouteilles de 1910 et les outils rouillés. Le coffre qu'Hélène lui avait laissé, rempli de lettres de sa mère. Elle n'était pas prête - pas encore.
Mais pour la première fois, cette pensée ne la serra pas la gorge.
Elle entra dans sa chambre, se déshabilla sans se regarder dans le miroir, se glissa sous les draps de lin froids. Le volet claquait encore, et le vent murmurait autour de la maison. Elle pensa à Julien, seul dans sa maison, à quelques centaines de mètres à travers les vignes. Elle pensa à la taille du nord, qu'ils feraient dans les prochains jours, ses mains sur le sécateur, sa main sur le fil de fer.
Elle sourit dans le noir.
Elle resterait.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.