L'Héritage du Vigneron
Lire le chapitre 5: The Foreman's Absence
Le lundi arriva avec un ciel bas et gris, comme si la Provence elle-même retenait son souffle. Élise s'était levée avant l'aube, avait enfilé la plus simple de ses robes — un coton bleu délavé qu'elle avait trouvé dans une armoire de la ferme — et s'était tenue devant la cour, les mains moites, à regarder la route vide.
Julien apparut à sa gauche sans un bruit, une tasse de café à la main.
« Ils seront là dans une heure. Peut-être deux. Selon l'humeur du camion. »
Elle hocha la tête, refusant de lui montrer son trac. Depuis la découverte de la coupelle d'argent dans le bureau de Marguerite, il avait été distant, presque froid. Elle avait remis l'objet à sa place, dans le tiroir fermé à clé, mais la question restait suspendue entre eux, invisible, tenace.
Le camion arriva effectivement deux heures plus tard, soulevant un nuage de poussière ocre dans le matin frais. Trois hommes en descendirent, deux dans la quarantaine et un plus jeune, à peine sorti de l'adolescence. Ils portaient des vestes élimées, des chapeaux de paille défraîchis, et ils la dévisagèrent avec une curiosité franche qui n'avait rien de parisien.
Julien fit les présentations avec une économie de mots qui trahissait son habitude du commandement. Marcel, le plus âgé, taillé comme un chêne tordu, vigneron de naissance. Son frère Georges, plus replet, les mains crevassées comme un vieux cuir. Et puis le jeune, Luc, qui baissa les yeux quand Élise lui tendit la main.
« Et André ? » demanda-t-elle, se souvenant du nom que Julien avait mentionné la première fois qu'ils avaient arpenté les vignes. « Le contremaître dont vous m'avez parlé ? »
Il y eut un silence. Un de ces silences épais, comme le marc au fond d'une bouteille. Marcel regarda ses bottes. Georges regarda le ciel. Luc regarda Julien.
Julien posa sa tasse. « André ne viendra pas. »
« Il est malade ? » insista Élise.
« Il n'est plus là. Depuis un an. »
« Plus là comment ? »
Julien passa une main sur sa nuque, visiblement agacé. « Il a disparu. Du jour au lendemain. On a prévenu la gendarmerie d'Avignon, ils ont fait leur enquête, rien trouvé. C'est tout. »
Ce n'était pas tout, et elle le savait. Elle vit quelque chose passer dans les yeux de Marcel, un éclat rapide, que Julien l'interrompit avec un ensemble parfait.
« On a du travail. La parcelle nord a besoin d'être taillée avant le gel. Marcel, prends Luc avec toi. Georges, tu t'occupes du système d'irrigation. »
Les hommes partirent sans discuter, soulagés visiblement d'échapper à la conversation. Élise resta plantée au milieu de la cour, les bras croisés.
« Vous avez dit "disparu" comme on dit "il a plu". C'était un homme proche de ma tante, non ? »
Julien se dirigea vers le hangar à outils, mais elle lui emboîta le pas, obstinée.
« Les hommes viennent de le confirmer sans ouvrir la bouche. Vous avez tous les trois le même air gêné. Qu'est-ce que vous me cachez ? »
Il s'arrêta si brusquement qu'elle le heurta presque. Il se retourna, et pour la première fois depuis des jours, elle vit autre chose que de l'hostilité dans son regard. De la fatigue, peut-être. Ou quelque chose de plus profond, une lassitude qui avait des racines anciennes.
« André, c'était le bras droit de votre tante. Il travaillait ici depuis trente ans. Il la connaissait mieux que personne. Et puis un matin de janvier, il est parti avec son sac, sans un mot à personne, sans prendre son salaire mensuel qui traînait sur la table, et on ne l'a jamais revu. »
« Un homme qui travaille ici depuis trente ans ne disparaît pas sans prendre son salaire. Vous l'avez dit vous-même. »
Julien serra la mâchoire. « Je vous l'ai dit ? »
« En substance. »
Il la dévisagea longuement, comme s'il pesait quelque chose dans sa tête, puis se détourna et entra dans le hangar. Elle le suivit à l'intérieur, dans l'odeur de mazout et de métal rouillé.
« Marguerite était bizarre les dernières semaines, dit-il enfin. Avant de mourir. Elle allait à Avignon plus souvent que d'habitude. Elle recevait des visites tard le soir. Et elle avait peur. Je ne l'avais jamais vue avoir peur de quoi que ce soit. »
Peur. Le mot résonna dans l'air comme une pierre jetée dans un puits. Élise pensa au grand livre, aux trois cent mille francs payés à un marchand de vin trois semaines avant la mort de sa tante. Pensait à la coupelle d'argent gravée d'un « L » que Julien n'avait jamais voulu expliquer.
« Peur de quoi ? »
Julien prit un sécateur sur un établi, le fit jouer entre ses doigts. « Je ne sais pas. Elle ne me l'a jamais dit. Mais André, une semaine avant de partir, il m'a dit quelque chose qui m'a marqué. Il m'a dit : "Certaines dettes ne se paient pas en argent, Julien." Ensuite il a regardé vers la maison, et il a ajouté : "Et certaines personnes le découvrent trop tard." »
Le sang d'Élise se glaça. « Vous pensez qu'il parlait de Marguerite ? »
« Je pense qu'il parlait de lui-même. »
Le sécateur claqua dans sa main, deux lames d'acier contre une branche invisible, et il le posa sur l'établi.
« Je vais au pressoir, il faut vérifier les cuves avant la semaine prochaine. Il y a une liste de tâches sur la porte de la cuisine. Prenez la moitié, laissez l'autre aux hommes. » Il lui tendit une clé rouillée. « Et si vous voulez chercher des réponses sur votre tante, commencez par le cagibi sous l'escalier. Elle y gardait ses vieux papiers. J'ai souvent vu André en ressortir avec des enveloppes. »
Elle prit la clé sans un mot. C'était presque un geste de confiance, ou peut-être une façon de se débarrasser d'elle proprement. Peu importe. Elle avait un but à présent.
Le cagibi était minuscule, coincé sous la volée d'escalier en pierre qui menait à l'étage. Une ampoule nue pendait d'un fil électrique, et une vieille malle en cuir éraflé occupait tout l'espace. Élise s'accroupit, fit jouer la serrure qui résista, puis céda avec un grincement.
À l'intérieur, des odeurs de papier moisi et de lavande séchée. Des liasses de lettres ficelées avec de la ficelle brune, un carnet de comptes à la couverture effritée, quelques cartes de visite jaunies. Et sous le tout, une boîte à chaussures en carton au coin écrasé.
Elle souleva le couvercle. Une poignée de photographies en noir et blanc, prises du temps de la jeunesse de Marguerite. Des groupes autour d'une table de fête, des vignes en arrière-plan, des visages souriants et anonymes. Et puis, tout au fond, une photo pliée en quatre, le papier si fatigué qu'il se déchira presque entre ses doigts quand elle le déplia.
Deux femmes et un homme devant la façade d'un restaurant à Avignon. Marguerite, reconnaissable malgré la jeunesse de son visage — la même mâchoire volontaire, les mêmes yeux clairs. À sa gauche, une autre femme, plus douce de traits, avec une robe blanche à fleurs et des gants de dentelle.
Sa mère. Elle l'aurait reconnue n'importe où, même à vingt ans dans une photo jaunie.
Et à droite de Marguerite, un homme grand, le bras tendre, pas frontalement. Le visage en partie masqué par une écharpe claire remontée par le vent, mais la silhouette était nette : large d'épaules, le cou puissant, quelque chose de familier dans la façon de se tenir, ce poids d'un côté qui aurait pu être une mauvaise hanche ou une vieille blessure.
Elle froissa la photo dans sa main, le cœur battant. Cette silhouette, elle en connaissait la démarche. Elle l'avait vue deux heures plus tôt, arpentant la cour pour distribuer des tâches.
Une certitude la frappa, brutale et glaçante, elle lui ôta toute respiration : l'homme sur cette photo avait les mêmes épaules que Julien. La même façon de pencher la tête à gauche quand il parlait.
Elle ne savait pas encore ce que cela voulait dire. Mais quelque chose venait de changer, elle le sentait dans ses os — comme le froid de l'hiver qui arrive avant les feuilles mortes. Elle fourra la photographie dans la poche de sa robe, referma la malle, et resta assise dans le noir, à écouter le silence d'une vieille maison qui n'avait pas fini de lui livrer ses secrets.