L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 16: The Hidden Plot
Le vent sifflait entre les branches mortes, et Camille dut écarter un lierre épais comme son poignet pour pénétrer dans la parcelle. Elle n’était pas venue depuis l’avant-veille — le temps de convaincre Maurice de garder le silence, le temps de répondre aux questions de l’auditeur, le temps de surveiller par la fenêtre les allées et venues de Bernard. Mais ce matin, avec Lucas derrière elle, elle revenait.
L’enchevêtrement végétal formait une voûte sombre, presque cathédrale. Les ceps n’étaient plus des ceps. Ils ressemblaient à des troncs tordus, des bras pétrifiés tendus vers un ciel qu’ils ne voyaient plus. Certains devaient avoir deux siècles. Leurs écorces crevassées portaient les marques du gel, de la sécheresse, de l’abandon.
— Doux Dieu, murmura Lucas en s’immobilisant.
Il n’était pas vigneron. Mais il avait assez enquêté sur le monde du vin pour comprendre ce qu’il voyait.
Camille s’agenouilla devant le plus ancien des ceps. Ses doigts glissèrent sur l’écorce, atteignirent une branche basse — vivante. Une pousse verte, mince comme un fil, portait trois feuilles dentelées. Elle les retourna, les huma. Le dessous était pâle, presque blanc.
— Sémillon, souffla-t-elle. Je reconnaîtrais cette forme entre mille. Mais…
Elle cueillit une feuille et la froissa entre ses doigts. L’odeur monta, fraîche, végétale, avec une note qu’elle n’avait jamais sentie sur les sémillons modernes. Plus profonde. Plus sauvage.
— C’est la vigne de Claire, dit-elle. La parcelle entière. Regarde la disposition.
Elle se releva et balaya du bras la pente douce. On distinguait encore, sous les ronces et les fougères mortes, des lignes de plantation parfaitement régulières — pas les rangs espacés des exploitations modernes, mais des quinconces serrés, l’architecture d’un autre temps.
— Mon père aurait dû connaître cette parcelle, dit Lucas en s’approchant d’un autre cep. Le vrai Lucas Fontaine. Il cartographiait chaque centimètre du territoire pour ses articles.
Camille hocha la tête. Elle pensa aux registres de son père, aux relevés cadastraux que Jean Delacroix avait fait refaire trois fois.
— Personne n’a jamais parlé de cette terre, dit-elle. Les impôts n’ont jamais été payés dessus. Maurice est le seul qui savait qu’elle existait.
— Et maintenant nous.
Elle tira sur une liane épaisse qui courait le long du rang. Elle céda dans un craquement, révélant un jeune cep de deux ans, tordu mais vivant, ses racines agrippées au calcaire ancestral. Sur la pierre qui le soutenait, quelque chose était gravé — usé par les saisons, à peine lisible.
Camille sortit son téléphone et projeta la lumière sur la pierre.
Un « C ». Puis un trait. Puis la forme d’une grappe.
— Claire, dit-elle. Ou son signe. Elle a planté ça elle-même.
Lucas s’accroupit à côté d’elle. Son épaule effleura la sienne, et Camille, dans l’urgence du moment, ne s’écarta pas.
— C’est la parcelle des vendanges tardives, dit-elle. La Sucrière. Elle devait laisser les raisins se couvrir de pourriture noble sur ces ceps anciens. Le botrytis attaquait les peaux épaisses du vieux sémillon différemment. Le sucre montait plus lentement, plus concentré. Personne en France ne produisait plus ça.
— Et si on récoltait aujourd’hui ? Si on faisait renaître ces ceps ?
Camille se releva. Elle regarda l’étendue sauvage, les troncs morts, les pousses vivantes qui pointaient, têtues, dans la lumière rare.
— Il faudrait des années pour reconstruire le clone. Et encore, seulement si on peut prouver que c’est bien ce qu’on pense.
Elle se tourna vers lui. Une impatience nouvelle bouillonnait dans sa poitrine — une énergie qu’elle n’avait pas ressentie depuis des semaines.
— L’analyse génétique. Un laboratoire de l’université de Bordeaux peut séquencer un échantillon de feuille. Comparer les marqueurs avec les variétés pré-phylloxéra répertoriées dans les banques de données.
— Combien de temps ?
— Quarante-huit heures. Cinquante, peut-être. Si le résultat est un clone unique, la valeur de la vigne explose. Et si je peux produire ne serait-ce qu’une barrique de La Sucrière, la renommée du château serait…
Le mot lui resta dans la gorge. Elle le rattrapa.
— La rédemption.
Lucas la regarda fixement. Dans ses yeux, elle vit une hésitation honnête, un mélange de soutien et de prudence.
— Et si ton oncle apprend ce que tu fais pendant qu’on attend les résultats ?
Camille regarda vers l’est, en direction du domaine. Le château se dressait à près de deux kilomètres, masqué par les bois et le relief. Mais Bernard détenait le domaine d’un œil de rapace, et Camille savait qu’il avait des informateurs partout — dans les bureaux, dans les vignes, dans les dépendances.
— On ne lui dit rien, répondit-elle. Tant que le laboratoire n’a pas répondu.
Elle sortit son couteau de poche, coupa proprement une pousse de dix centimètres, la plaça dans un sac plastique hermétique qu’elle tira de sa poche.
— Tu connais quelqu’un à l’université ?
— Mieux que ça. J’ai une collègue qui fait des analyses ADN pour des appellations en litige. Elle bosse le week-end si je la supplie.
— Supplie-la.
Lucas sortit son téléphone et photographia la parcelle, les ceps, la pierre gravée. Il recula, cadra un plan large.
— Si on devait la prouver, cette terre? Ce n’est même pas dans le cadastre du domaine. Tu as vérifié ?
Camille hocha la tête lentement. Les informations des communes — elle les avait consultées à la mairie, une matinée entière, sous prétexte d’un dossier syndical. Les archives montraient que la parcelle avait été vendue par la famille aux communes environnantes dans les années quatre-vingt-dix, dans un acte de régularisation foncière qui ne mentionnait ni ceps, ni bâtiment, ni intéressement viticole.
— « M. Arbor », dit-elle. Le nom dans les registres. Je n’ai jamais entendu ce nom dans la famille.
Lucas s’immobilisa.
— Arbor. Comme le latin « arbor », l’arbre ?
Camille haussa les épaules. Elle examina de nouveau la pierre, l’inscription à demi effacée. Son cœur battait plus vite. Elle se baissa et gratta la mousse autour du « C ».
Sous la mousse, d’autres lettres apparaissaient — plus profondes, plus récentes aussi. Quelqu’un, bien après Claire Fontaine, avait gravé quelque chose.
— C… L. A…, lut-elle à voix haute.
La pierre entière se dégagea sous ses doigts.
« CLAIRE F. — 1982 — N. »
Lucas s’accroupit. Il prit son téléphone pour photographier l’inscription.
— Le N, qu’est-ce que ça signifie ?
Camille ne répondit pas. Son regard était ailleurs.
« N » pour « Noël », peut-être — la paroisse, le vin de communion. Mais dans les carnets de sa mère, au-delà de la trentaine de pages qu’elle avait déchiffrées la veille, le reste demeurait crypté. Et il y avait une lettre — une seule — dont Claire se servait sans cesse pour désigner ce qu’elle nommait « ma maison près du fleuve ».
N pour Nérion, la maison abandonnée sur les quais de la Garonne, entre le vieux moulin et le pont.
Camille se releva brusquement.
— Nérion, murmura-t-elle. Il faut qu’on fouille la maison Nérion.
Lucas arrêta de photographier.
— Quoi ?
— Ma mère a écrit sept fois le mot « Nérion » dans son journal. Je pensais que c’était un nom de lieu quelconque, une promenade. Mais regarde. C’est ici, près d’elle. C’est peut-être là qu’elle rangeait les bouteilles.
Elle baissa les yeux sur la pierre, sur les lettres gravées dans le calcaire.
— On n’a pas le temps de demander la permission de personne, dit-elle. On y va. Ce soir.
Lucas la regarda, une lueur d’inquiétude dans les yeux.
— Et Bernard ? Il surveille toutes les sorties du domaine.
Un sourire froid naquit lentement sur les lèvres de Camille.
— Heureusement, il y a des sorties qu’il ne connaît pas. Le souterrain de l’ancien pressoir — il part du mur nord et ressort à cent mètres de la nationale. Mon père en parlait à Maurice quand ils croyaient que je ne les entendais pas.
Elle rangea le sac avec la pousse du vieux sémillon dans la poche intérieure de son blouson, débrancha la lumière de son téléphone, puis se retourna une dernière fois vers la parcelle cachée.
Les ceps morts semblaient l’observer en silence. Mais sous l’écorce, quelque part dans la moelle ancienne, une sève invisible coulait encore.
— Ce soir, répéta-t-elle. La maison Nérion.
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