L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 15: The Vintner's Daughter
Le vieux bâtiment en pierre était plus froid à l’intérieur qu’à l’extérieur, et l’air sentait la poussière et la moisissure. Camille fit glisser sa lampe torche le long des murs, révélant des étagères vides là où des bouteilles auraient dû reposer depuis des décennies. Lucas se tenait derrière elle, silencieux, la main posée sur le linteau de la porte comme s’il hésitait à entrer plus avant.
— Rien, murmura-t-elle. Pas une seule bouteille. Pas un registre. Juste des toiles d’araignée.
— Peut-être que le bâtiment n’est pas connecté au reste. Un ancien chai pour le bétail, ou un atelier.
Camille secoua la tête. Sur le sol, une fine couche de gravier laissait deviner des traces de roues, anciennes, profondes. Des tonneaux avaient été roulés ici. Pas des barriques bordelaises, non – des plus petites, plus étroites.
— Quelqu’un a fait du vin ici. Après, ils ont nettoyé. Minutieusement.
Elle s’accroupit et ramassa un fragment de verre ambré, épais, taillé grossièrement. Une bouteille, oui, mais ancienne, moulée à la main. Le genre de flacon qu’on remplissait pour les communions et les battages, pas pour l’exportation.
— Et c’est resté là depuis les années quatre-vingt, dit Lucas.
— Peut-être. Ou plus récent. Le givre a déplacé les pierres du sol.
Camille se releva, remit le fragment dans sa poche. Elle n’était pas venue ici pour trouver des bouteilles. Elle cherchait le témoignage d’un lieu, un point de départ. Le carnet de sa mère parlait d’un « clos de l’ouest », une parcelle qu’elle décrivait comme « cultivée en secret, loin des regards de la cour ». Mais sur les plans cadastraux consultés au bureau du domaine, cette parcelle n’existait pas. Tout ce qui s’étendait à l’ouest des murs de la propriété appartenait au plateau communal. Du moins, c’est ce que le registre prétendait.
Le lendemain matin, Camille contourna Bernard qui inspectait une cuve dans la cour, sans un mot, et se dirigea vers les dépendances du personnel. Elle trouva le vieux Maurice dans son atelier, sous les combles, occupé à réparer un panier de vendange dont l’osier se détachait. Il était là depuis avant la naissance de Camille, avait servi sous son grand-père, puis son père.
— Maurice, dit-elle. Vous souvenez-vous de ma mère ? Venez, ne me dites pas que vous l’avez oubliée.
Le vieil homme posa l’outil, plissa les yeux derrière ses lunettes sales. Un sourire rare traversa son visage creusé par le soleil et le tabac.
— Mademoiselle Claire ? Gentille femme. Une tête de bois, mais une voix de fée. Elle chantait en travaillant. Tout changeait quand elle entrait dans la cave.
Camille tira la chaise en face de lui, s’assit sans y être invitée. Son cœur battait fort, mais elle gardait le ton détaché.
— Elle produisait un vin spécial, paraît-il. Quelque chose qu’elle réservait à une occasion particulière. Vous souvenez-vous ?
Maurice passa une main rêche dans ses cheveux gris. Il regarda par la fenêtre, vers les vignes ocres de l’automne.
— Y avait bien une année. Quatre-vingt-deux, je crois. Elle avait fait un vin, mais pas comme les autres. Plus sucré. Les raisins, elle les avait pris nulle part. Elle les avait ramassés elle-même, à la nuit tombée, dans une parcelle qui se trouvait derrière le bosquet d’arbres morts, tout au bout de la propriété. Près de la vieille route de la forge.
Camille se pencha en avant.
— La forge ? Il n’y a pas de forge dans le domaine.
— Non, pas maintenant. Mais avant, si. Une petite structure pour le maréchal et le charron. Quand la commune a racheté le terrain pour y mettre la zone verte, ils ont démonté les bâtiments. C’était dans les années quatre-vingt-dix. Tout a été arasé. Mais les vignes ? Mademoiselle Claire les avait plantées elle-même quelques années avant. Des sémillons, pas comme les nôtres. Une vieille souche, elle disait. Elle ne voulait pas que son père la vende à la commune. Alors elle faisait comme si elle n’existait pas.
Camille retint son souffle. Sa mère avait planté une vigne hors du cadastre. Une vigne que la famille avait dû léguer ou céder à la commune lors de la réorganisation du domaine. Une parcelle qui avait existé hors de toute comptabilité.
— Et le vin, Maurice ? Qu’est-il arrivé au vin.
Le vieil homme se gratta le menton.
— Elle l’avait mis en bouteilles. Des petites. Elle les donnait. Au curé, au maire, à quelques amis. Pas pour vendre. Pour la communion, à la messe de minuit, je crois. Une fois par an. On disait que c’était un vin de fête, un vin de partage. Quand elle a disparu, son père – votre grand-père – a ordonné qu’on détruise les souches restantes. Il disait que c’était de la folie de culture, du gaspillage de terre. Mais le terrain avait été vendu d’avance, hein ? La commune possédait déjà les fonds. Votre père, lui, ne disait rien. Il regardait ailleurs, quand on en parlait.
Camille se leva, les jambes lourdes.
— La vieille route de la forge, dit-elle. À combien d’ici à pied ?
— Une heure. Vous voulez y aller maintenant ?
— Oui, Maurice. Et je veux que vous veniez avec moi. Légalement, vous êtes le seul à vous souvenir.
Le vieil homme hésita, l’air de peser les conséquences. Puis il se leva, enfila un vieux manteau de laine, et sortit sans un mot.
Lucas les rejoignit à la lisière des pins maritimes vingt minutes plus tard, la chemise trempée par la marche rapide.
— Bernard vous a vue partir. Il a posé des questions au nouveau contremaître.
— Il ne sait rien encore. Ça nous laisse du temps.
Ils traversèrent le bosquet d’arbres morts, un entrelacs de troncs noircis par les incendies de lande des années quatre-vingt. Maurice avançait d’un pas sûr, ouvrant des branches mortes sans ralentir. Derrière la dernière rangée de pins, le terrain s’inclinait soudainement, formant un talus abrupt. Au fond, presque invisible aux regards de la route et du château, une parcelle d’environ un demi-hectare s’étendait en languettes entre des pierres sèches.
Les vignes n’étaient plus que des souches desséchées, tordues par le temps et l’abandon. Mais en les regardant de plus près, Camille s’arrêta. Certains ceps portaient encore des feuilles, jaunies mais vivantes, et quelques grappes rabougries pendaient, desséchées par le premier gel.
— Elles vivent, murmura-t-elle. Elles n’ont pas été arrachées. Regrettées, peut-être, mais pas arrachées.
Maurice posa sa main sur une souche. La panse de la vigne était épaisse, anormalement large pour un sémillon standard.
— Celles-là, elles sont anciennes. Très anciennes. Mademoiselle Claire racontait que les souches venaient d’un domaine englouti, un vignoble détruit par le phylloxéra. Quelqu’un avait récupéré les cépages d’avant. Elle les a plantés là en secret.
Lucas s’agenouilla, goûta une baie desséchée. Il grimaça.
— Sucré. Très sucré. Elles n’ont pas été traitées avec les soufres de l’époque.
Camille regarda la parcelle disparue, le sol pierreux qui n’avait jamais été fertilisé, ces souches d’un autre temps. Elle sortit le carnet de sa mère de sa poche. Tout à coup, le paragraphe qu’elle avait lu cent fois prenait un sens nouveau : « La sucrière ne demande que le sol et la patience. Elle donnera ce que personne n’attend. »
Ce vin n’avait jamais été destiné au marché. Seulement à une seule fin. Puis un souvenir refit surface, celui de sa mère lui parlant d’une récolte qu’elle avait promise à « la table de la commune entière, et au-delà ».
— La messe de minuit, dit Camille. Vous disiez qu’elle le donnait pour la communion. Mais le curé de l’époque, vous en souvenez-vous ? L’abbé Chastel ?
Maurice hocha la tête.
— Mort depuis dix-sept ans. Mais sa servante est toujours vivante. Louise. Elle habite au bourg, près de l’église. Elle garde des choses de lui. Peut-être des souvenirs parmi lesquels vous trouverez une trace de ce vin.
Camille enfouit le carnet dans sa poche et se tourna vers la parcelle abandonnée. Une dernière lueur orange filtrait à travers les pins. Elle sentit ses jambes trembler sous l’effort de la course. Puis la voix de Lucas retentit derrière elle :
— Vous vous rendez compte ? Ce vin n’a pas été détruit. S’il existe encore, quelque part dans cette commune ou dans les greniers des anciens habitants, il est la preuve directe de ce que Claire a produit. Et s’il est aussi ancien que vous le pensez, il vaut peut-être plus cher que toutes les récoltes des dix prochaines années.
Camille ne répondit pas. Elle n’entendait presque plus que le battement de son propre cœur. Sur le sol, entre les mauvaises herbes, son regard venait de se poser sur un fragment d’étiquette jaunie, à moitié enfouie, portant encore une inscription manuscrite délavée : « La Sucrière — Ch. Claire — 1982. »
Elle s’accroupit lentement et souleva le papier entre deux doigts tremblants. La marge datait de trente ans, mais l’écriture était celle de sa mère.
— On y va, dit-elle en se relevant, la voix étonnamment calme. Louise nous attend.
Le soir tombait. Derrière eux, les souches de vigne inconnue semblaient dresser des bras suppliants contre l’ombre grandissante. Et Camille savait déjà que cette parcelle, que personne ne connaissait, se trouvait désormais au centre de tout. Il fallait retrouver la sucrière, ou le domaine entier serait englouti avec elle.
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