L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 2: The Cellar Door
L’aube n’était pas encore levée lorsque Camille se réveilla, la nuque raide contre le tronc d’un chêne centenaire, la veste trempée de rosée. Elle avait dormi quelques heures à peine, entre deux rangées de cabernet franc, les pieds dans la terre que son père avait labourée toute sa vie. Le ciel, au-dessus des coteaux, passait du gris ardoise à un rose timide.
Elle se releva, secoua sa veste, et longea le rang de vignes jusqu’à l’arrière du château. La bâtisse se dressait devant elle, massive, ses volets clos comme des paupières. Le chai de vinification, adossé au bâtiment principal, avait une vieille porte de service qu’elle connaissait depuis l’enfance — celle par laquelle sa mère lui faisait passer des grappes de raisin encore tièdes du soleil, en cachette de son père.
Elle l’atteignit. Verrouillée.
Nouvelle serrure. Acier neuf. Un cadenas de chantier, même pas dix euros.
*Ils ont changé les serrures avant même l’enterrement.*
Camille contourna le chai. Au fond, près de la cuve d’eau de pluie, une grille donnait sur l’ancien système de cave à bouteilles. Soudée. Fermée d’un cordon plastique marqué d’avertissements, comme si on craignait qu’elle n’aille chercher là-dedans. Mais quoi ?
Elle entendit des voix. Elle se plaqua contre le mur de pierre, le cœur battant contre les côtes. La porte principale du château grinça sur ses gonds, et ses deux oncles apparurent sur le perron, en costumes, leurs tasses de café fumant dans la main.
— Ce matin, dit Laurent, le plus grand des deux, je signe avec Marelle & Fils. Final. Elle a eu la nuit pour réfléchir.
Bernard, plus trapu, les yeux porcins, avala une gorgée de café.
— Elle est peut-être repartie à Paris. Elle aura compris qu’une fille, une seule, ne tient pas une propriété comme celle-ci. Surtout une fille qui ne parle même pas le patois du coin.
Camille sortit de l’ombre.
— Je parle peut-être mieux le patois que toi, Bernard, dit-elle en marchant vers eux. Et je n’ai pas l’intention d’aller à Paris. Ni aujourd’hui, ni ce mois-ci, ni cette année.
Laurent posa sa tasse sur la rambarde du perron.
— Camille. Ne fais pas ça.
— Ne fais pas quoi ? Demander des comptes sur la vente d’une propriété qui n’est pas à vous de vendre ? Papa m’a laissée héritière.
— Héritière d’une dette, dit Laurent. D’une dette et de trois années de mauvaises vendanges.
Sa voix changea, se fit presque douce.
— Écoute. Le château vaut moins en tant que domaine que la terre elle-même. Marelle & Fils veulent replanter du merlot sur les parcelles classées, vendre à la grande distribution. La quittance est juste. Très juste.
— Papa n’aurait jamais voulu que vous vendiez son chai à un négociant qui transformera les grappes de Delacroix en jus industriel.
Bernard ricana. Il jeta sa tasse vide dans les buissons, sans viser.
— Ton père. Ton père. Il t’a laissé une feuille de papier et un cep mort. Nous, on te propose un vrai billet. De quoi repartir à Paris, nous facturons la gestion du fonds de commerce, et toi tu ouvres ton propre laboratoire. Tu l’as toujours dit que tu voulais. Ton job en recherche à l’œnologie. C’est ça ou rien.
— Rien, dit Camille. Je choisis rien.
Laurent serra la mâchoire.
— Je te donne jusqu’à neuf heures pour faire tes affaires. Après, je fais ouvrir la cave et je fais sortir les tonneaux. Tu n’es plus du tout chez toi ici.
Il tourna la clé, la tira du barillet et la glissa dans sa poche.
*Neuf heures.*
Camille fit face aux deux hommes. Ils étaient plus grands qu’elle, plus larges, mais ils avaient plié, eux. Plié face à une dette, plié face à la pluie des trois dernières années, plié face à leur propre peur de ne pas gagner assez.
— Tu te souviens de maman ? demanda-t-elle soudain.
Le silence qui suivit fut particulier. Bernard détourna les yeux. Laurent resta figé, une main sur la poignée.
— Maman a planté les deux hectares de cabernet sur le coteau sud en 1998. Le meilleur terroir du domaine, après les parois calcaires. Vous avez essayé de le vendre avant son départ, et papa a refusé. Vous le lui en voulez encore ?
— Il ne s’agit pas de ta mère, dit Laurent, la voix muée.
— Non ? Alors pourquoi signer le jour où tu sais qu’elle viendra ? Pourquoi sceller la porte de la cave aussi vite ? Qu’est-ce que vous cachez en bas ?
Bernard s’avança d’un pas.
— La cave est vide, petite. Vide et humide. Il y a dix ans qu’il n’y a plus rien de valeur en dessous, tout est ici dans le chai, et quand le chai sera compressé dans le papier, on n’y pourra plus rien.
Camille les laissa partir vers la voiture de fonction. Leurs chauffeurs semblaient fous d’impatience, crémeux, le téléphone à la main. Derrière eux, la bâtisse la regardait.
Neuf heures. Elle n’avait pas neuf heures. Elle avait moins.
Elle monta les marches du perron, entra dans la grande maison. Un courant d’air froid traversait le hall tapissé de portraits. Le portrait de son père, dans le cadre principal, la toisait de ses yeux lumineux. Le portrait de sa mère attendait plus loin, derrière une glace poussiéreuse, mais son visage avait été retiré du cadre. On avait laissé une silhouette vide, un simple papier blanc avec une écriture illisible.
Elle pénétra dans l’étude de son père, où elle n’était pas entrée depuis l’enterrement. Les papiers étaient encore éparpillés sur ses bureaux, le désordre de celui qui planifiait ses vendanges. Elle ouvrit un tiroir. Des élastiques. Des calculatrices anciennes. Des lettres de banque.
Au fond, sous le foulard bleu qui servait à son père d’essuie-poussière, elle trouva une carte d’état-major, jaunie, du domaine. Elle s’en emparait quand quelque chose tomba : une enveloppe déchirée, ouverte, l’encre bleue du stylo de son père, son écriture penchée, reconnaissable entre toutes.
*"Camille — ce que j’ai su trop tard pour le réparer repose dans le vignoble, mais ce qui t’attend encore ne se trouve pas sous le cep. Sous la porte de la cave, ils ont oublié une chance. Cherche la clé de la source. Elle n’est pas dans la terre. Elle est dans le sang."*
Elle relut trois fois, le papier tremblant dans ses mains. Une chance sous la porte de la cave ? Une clé de la source ? De quelle source parlait-il ? Le vin de source, c’était le nom que son grand-mère donnait à la cuvée que la famille produisait en secret, pour les grandes occasions. Personne ne savait où il en faisait — pas même son père, qui en parlait avec un mélange de fierté et de tristesse. Et si la cuvée de source existait encore ?
Des pas dans le hall. Camille glissa la lettre dans sa poche.
Laurent apparut, les lèvres pincées.
— J’ai cru te trouver là. Le notaire vient dans deux heures. Si tu refuses de signer, je fais procéder à une expertise de la propriété, et je la dépose sur la base de l’usufruit. C’est légal.
— Je n’ai pas envie de parler juridique.
— Ce n’est pas une question de juridique, Camille. C’est une question de réalité. Le domaine est un fardeau. Tu n’as pas l’argent pour le rénover, tu n’as pas le personnel pour le tenir, tu n’as même pas la santé de ton père pour le soigner.
Camille posa les mains sur le bord du bureau.
— Vous êtes persuadés que je suis faible.
— Tu es seule.
— Vous aussi, un jour. Présentement, vous ne l’êtes que du côté du compte en banque.
Elle sortit de l’étude, alla jusqu’à la grande porte vitrée qui donnait sur le jardin et le vignoble. Le coteau sud brillait sous le soleil levant, violet et vert vibrant. Elle sortit la lettre de son père de sa poche et lut encore une fois la dernière ligne.
— La source, elle est dans le sang.
Elle savait ce que cela voulait être sien. Le goût d’une framboise sauvage qui poussait le long de la rivière souterraine, au fond de la parcelle est. Son père l’y avait emmenée un jour, quand elle avait dix ans, il avait ri en la regardant goûter la terre grise et alcaline qui affleurait près du ruisseau. Il y avait un regard, une fissure dans la roche, une entrée qu’ils appelaient « la grotte du sanglier ».
Le sanglier n’avait pas habité là — c’était son père qui ne savait pas s’arrêter de faire des histoires pour elle.
Mais si un passage menait de la grotte aux vieux souterrains du chai, alors elle n’avait pas besoin de la clé de Laurent.
Elle posa son sac dans le hall, sortit, courut vers le coteau est, où le matin déroulait sa toile sur les vignes de cabernet franc. Elle avait moins de deux heures avant le notaire et la signature. L’herbe mouillée trempa ses chaussures. Le soleil dessina des rayons à travers les aubiers.
Elle atteignit l’éboulis rocheux.
Et là, en bas, entre les racines d’un chêne tordu, quelque chose luisait. Une chaîne. Elle la tira — une clé en fer forgé, massif, ancienne, à l’anneau bizarre : la forme d’un raisin. La clé de la source.
Le cœur battant, elle s’agenouilla, chercha la fissure, trouva une plaque de bois flanquée de lierre, à demi enterrée.
*Je viens, papa.*
Elle prit la clé entre le pouce et l’index et l’enfonça dans la serrure rouillée. Elle tourna.
Un déclic. Un grincement.
La trappe céda, libérant un souffle d’air froid qui sentait le moût et la pierre humide. Elle se pencha : un escalier étroit plongeait dans l’obscurité absolue.
Derrière elle, une voix.
— Camille.
Elle se retourna. Bernard se tenait sur les hauteurs, l’ombre de sa silhouette semblait déformée par le soleil.
— Ne descends pas là-dedans.
Il ne menaçait pas. Il semblait presque suppliant.
Mais elle descendit.