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L'Héritage du Vignoble

Lire le chapitre 3: The First Vine Walk

Les vignes s’étendaient devant Camille comme une mer grise et brumeuse, leurs rangées parfaitement alignées s’évanouissant dans le brouillard matinal. Elle marchait vite, le gravier crissant sous ses bottes, quand une voix rauque l’arrêta.

« Vous marchez comme une citadine qui fuit quelque chose. »

Un vieil homme se tenait entre deux ceps, un sécateur à la main. Il portait une veste de laine élimée sur des épaules voûtées, et son visage tanné ressemblait à une carte de la région, creusée de sillons profonds.

« Jean-Marc ? »

« Votre père m'appelait Jean-Marc. Vous, vous pouvez m'appeler autrement, si vous préférez. »

Camille s'approcha, tendit la main. Il la regarda comme s'il s'agissait d'un animal étrange, puis la serra brièvement. Sa poigne était encore ferme, sèche comme l'écorce.

« Désolée pour votre père. C'était un homme bien. »

« Merci. » Camille regarda les vignes autour d'eux. « Elles semblent... fatiguées. »

Jean-Marc ricana, un son bref sans joie. « Fatiguées. C'est une façon de dire. Le mildiou a frappé en août, et votre oncle a refusé de payer le traitement de deuxième passe. Il disait que c'était du gaspillage. » Il cracha par terre. « Il a économisé deux mille euros. Il en a perdu trente mille en rendement. »

Camille ferma les yeux un instant. Son père avait toujours été méticuleux, obsessionnel même. Voir ses vignes ainsi, négligées, lui serrait la poitrine.

« Je veux tout savoir. Ce qui a été fait, ce qui ne l'a pas été, ce qui doit être fait avant les vendanges. »

Jean-Marc la dévisagea longuement, comme s'il cherchait quelque chose dans ses traits. Puis il hocha la tête, presque imperceptiblement, et se mit en marche entre les rangées.

« Votre père m'a dit un jour que vous aviez le palais de votre mère. Vous vous souvenez d'elle ? »

La question la frappa comme un coup. Elle faisait six ans que personne n'avait osé la lui poser en face, à Bordeaux.

« Un peu. Elle sentait... le pain chaud, je crois. Et elle riait fort. »

Jean-Marc s'arrêta, se tourna vers elle. Son regard était vieux, fatigué, et portait quelque chose de lourd.

« Elle savait lire les vignes. Pas comme un livre – comme une peau. Elle posait la main sur un cep et elle savait ce qu'il avait besoin. » Il détourna le regard. « C'est rare, ça. Votre père ne l'a jamais remplacée. »

Camille sentit sa gorge se serrer. Elle n'avait pas le temps pour ça. Pas maintenant.

« Qu'est-ce que je dois savoir, Jean-Marc ? Sur l'état des vignes, sur la propriété, sur mes oncles. »

Le vieil homme reprit sa marche, plus lentement cette fois. Il passa la main sur un cap de vigne, en examina la base.

« Vos oncles ont laissé pourrir la moitié du travail. Ils n'ont pas taillé en vert, à part là où ça se voyait de la route. Ils ont réduit le personnel de moitié, alors je fais le travail de trois hommes. » Il s'arrêta, se tourna vers elle. « Et il y a un consultant qui doit arriver. On m'a dit que c'était votre père qui l'avait engagé. »

Camille fronça les sourcils. « Un consultant ? Quel consultant ? »

« Un jeune gars de la vallée du Rhône. Fontaine, je crois. Il doit arriver aujourd'hui ou demain. » Jean-Marc haussa les épaules. « Moi, je n'ai jamais vu son contrat, et votre père ne m'a rien dit. Mais vos oncles ont annoncé son arrivée comme si c'était une bonne nouvelle. »

« Mes oncles l'ont annoncé ? »

« Oui. Ils ont dit que ce gars allait "moderniser" la production. » Le ton de Jean-Marc était éloquent.

Camille sortit son téléphone, consulta ses messages. Rien de la part de ses oncles. Rien du tout, d'ailleurs, depuis leur altercation à l'aube.

« Où est le chai des équipements ? Je veux voir l'état du matériel. »

Jean-Marc la conduisit vers un bâtiment bas en pierre, à l'écart du château. L'intérieur sentait le métal froid et l'huile rance. Les cuves de fermentation étaient là, alignées, mais deux d'entre elles portaient des traces de rouille au niveau des soudures.

« Elles fuient ? »

« Un peu. Votre père voulait les remplacer l'an dernier. Vos oncles ont dit non. »

Camille respira profondément. Elle compta dans sa tête. Remplacer les cuves : au moins quatre-vingt mille euros. Le mildiou : trente mille de pertes. Le personnel réduit : elle devrait réembaucher, ou payer des heures sup à Jean-Marc et ceux qui restaient.

Elle sortit son téléphone pour noter les chiffres, mais remarqua un autre téléphone sur une étagère poussiéreuse, à côté de vieux cahiers de vendanges. Un modèle ancien, à clapet, les coins usés.

« C'est à qui ? »

Jean-Marc suivit son regard. « À votre père. Il avait gardé un vieux téléphone là pour les relevés météo, je crois. Il venait ici le soir quand il ne voulait pas être dérangé. »

Camille s'en saisit. La batterie était morte. Elle chercha une prise, trouva un chargeur ancien dans un tiroir, brancha le téléphone. L'écran s'alluma lentement, avec un logo de réseau obsolète.

« Il est resté chargé tout ce temps ? »

« Votre père regardait les relevés ici. Il l'a peut-être laissé branché. »

Camille parcourut les SMS. La plupart étaient liés à la météo – des messages automatiques du service régional. Mais en remontant, elle trouva la liste des conversations récentes. Un nom ressortait : Philippe Vasseur. Négociant.

Elle ouvrit le fil. La conversation remontait à dix mois. Le dernier message était daté de trois semaines avant la mort de son père.

Vasseur : « Dernière relance, Delacroix. 500 000 €. Échéance : trois mois. Si vous ne payez pas, je prends l'affaire à la banque. Et on sait tous les deux ce que ça veut dire. »

Son père : « Je vous paierai. Il me faut juste du temps. »

Vasseur : « Vous en avez eu. Trois mois. Pas un jour de plus. »

Camille resta figée, le téléphone serré dans sa main. Cinq cent mille euros. Une somme qu'elle n'avait pas. Que le domaine ne pouvait pas générer en trois mois, pas dans cet état.

« Jean-Marc. » Sa voix était plus calme qu'elle ne le sentait. « Vous connaissez Philippe Vasseur ? »

Le vieil homme pâlit légèrement. Son regard se fit fuyant.

« Oui. Un négociant de la rive droite. Il rachète des domaines en difficulté à bas prix. » Il la regarda, puis détourna les yeux. « Votre père a fait un emprunt chez lui, je crois. Un gros, l'année dernière, pour réparer la toiture du chai après la tempête. » Il hésita. « Votre père m'avait demandé de n'en parler à personne. Même à vous, quand vous seriez là. »

« Et mes oncles, ils sont au courant ? »

« Je ne pense pas. » Jean-Marc secoua la tête. « Je crois qu'il ne leur faisait pas confiance. Et il n'avait pas tort. »

Camille remit le téléphone dans sa poche, à côté du sien. Cinq cent mille euros, à payer dans trois mois. Si elle ne signait pas la vente avec Marelle & Fils – ce qu'elle ne ferait jamais – elle devait trouver une autre solution.

« Ils ne m'ont pas parlé de cette dette. Ni dans le courrier, ni dans la lecture du testament. » Elle regarda Jean-Marc. « C'est peut-être pour ça qu'ils veulent vendre si vite. Le négociant va venir réclamer son dû, et le domaine ne peut pas payer. »

Jean-Marc s'appuya contre un tonneau, son visage vieilli s'affaissant un peu plus.

« Ou alors ils veulent vendre avant que la dette ne soit révélée, pour que l'acheteur la découvre après la signature. » Il la regarda. « Vous savez ce qu'il y a dans la cave, sous le château ? »

Camille se souvint de l'escalier sombre, de l'humidité qui montait, de son oncle Bernard qui la suppliait de ne pas descendre.

« Je n'ai pas encore eu le temps de l'explorer. »

Jean-Marc hocha lentement la tête, semblant peser ses mots.

« Votre père y passait des heures, le soir. Il n'en parlait jamais. Il y descendait toujours seul, et en ressortait avec les mains blanches de chaux. » Il plissa les yeux. « Et puis un jour, il en est remonté avec une clé. Une petite, en fer ancien. Il me l'a montrée, m'a dit que c'était la clé de quelque chose d'important. Je ne l'ai jamais revue. »

Camille pensa à la lettre trouvée dans le bureau. La clé de la source, cachée non dans la terre mais dans le sang.

« Jean-Marc. » Elle se pencha vers lui, baissant la voix. « Mon père m'a laissé un mot. Il parle d'une source, cachée sous la cave. Est-ce que vous savez ce que c'est ? »

Le vieil homme regarda autour d'eux, comme s'il craignait d'être entendu. Puis il se pencha, presque confidentiel.

« Il y a une rumeur. Une très vieille rumeur, des fois qu'on raconte quand on est ivre. » Il marqua une pause. « Il y aurait eu une source sous le château, à l'époque où votre arrière-grand-père l'a acheté. Une source qui aurait fait la réputation du domaine. Mais on l'a scellée, il y a longtemps. » Il haussa les épaules. « Je ne crois pas à ces histoires. Mais votre père, lui... il y croyait dur comme fer. »

Camille sentit son cœur battre plus vite. Une source. Sous le château. Un secret enterré, comme la lettre de son père le suggérait.

« Je dois voir cette cave. Maintenant. »

Jean-Marc ne dit rien, mais il inclina la tête, comme s'il acceptait une fatalité. Il sortit du chai, s'engagea sur le chemin de gravier, Camille sur ses talons. Mais alors qu'ils contournaient le bâtiment, son téléphone vibra. Un message, d'un numéro inconnu.

« Mademoiselle Delacroix. Je m'appelle Lucas Fontaine. Votre père m'avait engagé comme consultant pour la prochaine saison. J'arrive demain matin à la gare de Bordeaux. Je suis impatient de travailler avec vous. »

Camille relut le message trois fois. Consultant. Engagé par son père. Mais son père n'était pas homme à engager quelqu'un sans le lui mentionner – elle aurait dû trouver des traces de ce contrat dans ses papiers. Et puis, pourquoi ses oncles étaient-ils au courant ?

Elle ne répondit pas. Elle rangea le téléphone, regarda la cave sombre qui l'attendait devant elle.

Elle descendrait d'abord dans les entrailles du domaine, avant de faire confiance à quelque étranger que ce soit.

Jean-Marc s'arrêta devant la porte, se tourna vers elle un dernier fois.

« Quelqu'un vous a dit que vous ressemblez à votre mère ? »

Camille secoua la tête. Elle n'entendit pas ce qu'il ajouta, dans un murmure à peine audible :

« C'est peut-être ça, le problème. »