L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 22: The Patent Decision
Le laboratoire avait envoyé les résultats par courriel à six heures du matin. Camille les avait lus trois fois avant de comprendre ce qu'elle tenait entre les mains.
*Vitis vinifera subsp. silvestris — variante non répertoriée. Proximité génétique avec des cépages disparus du XVIIIe siècle.*
Unique. Le cépage était unique.
Elle avait appelé Maître Delon, l'avocat de la famille, avant même de se faire un café. Il avait mis quarante minutes à la rappeler, et pendant ces quarante minutes, elle était restée assise dans la cuisine du château, le téléphone serré entre ses mains, à regarder le givre fondre sur les carreaux.
« Mademoiselle Delacroix, avait-il dit enfin. Félicitations, c'est une découverte majeure. Mais il y a un problème. »
Bien sûr. Il y avait toujours un problème.
« Pour déposer une demande de brevet, il faut prouver la propriété légale de la parcelle. Votre père... »
« Mon père est mort. »
« Oui. Et la parcelle en question ne figure pas dans le cadastre au nom du domaine. Lorsque votre oncle Bernard a fait établir l'état des lieux après le décès, elle a été attribuée au secteur sous concession viticole — ce qui signifie qu'elle appartient à l'exploitation agricole dans son ensemble, donc à parts égales entre les trois héritiers. »
Le silence de Camille fut assez éloquent.
« À moins, continua l'avocat, que vous puissiez démontrer une propriété séparée. Un acte de donation, un legs... »
« Je vous rappelle. »
Elle avait raccroché sans attendre la réponse et s'était précipitée vers le bureau de son père.
L'armoire métallique grinça quand elle l'ouvrit. Les dossiers s'y entassaient pêle-mêle : factures de fournisseurs, analyses de sols datant de vingt ans, correspondance avec des négociants. Elle écarta tout cela méthodiquement.
*Une société écran. Une société écran au nom de sa mère.*
Le souvenir lui venait par fragments, comme ces lettres qu'on ne lit qu'une fois et dont la substance reste gravée ailleurs que dans la mémoire. Claire Fontaine avait des secrets, c'était sa nature. Mais elle avait aussi une obsession : protéger ce qui lui appartenait.
Le dossier était au fond de l'armoire, coincé derrière une pile de registres de cave. Une chemise cartonnée beige, sans étiquette. À l'intérieur, une liasse de documents parfaitement ordonnés.
*Bordeaux Patrimoine et Terroirs SARL. Gérante : Claire Fontaine.*
La date de création — 1984. Deux ans après le scandale du millésime contaminé. Deux ans après qu'elle ait sauvé la réputation du château en sucrant ces barriques frelatées. Deux ans après avoir commencé à se préparer à fuir.
Camille feuilleta les statuts. L'objet social était vague — « acquisition, détention et gestion de biens immobiliers viticoles ». La liste des participations était plus intéressante. À la troisième page, elle trouva ce qu'elle cherchait.
*Parcelle cadastrée B-147, section de la Combe Morte. Superficie : 0,4 hectare.*
La Combe Morte. Le ravin où poussait la vigne unique, celle que son père avait gardée secrète, celle qu'elle avait défendue contre les tronçonneuses de son oncle. La lettre de l'Italie l'avait dit : sa mère avait tout organisé avant de disparaître.
Elle sortit en courant, manquant de renverser Mathieu qui montait de la cave.
« Camille ? »
« Les actes de propriété. Je dois vérifier quelque chose à la mairie. »
Il la regarda, essoufflée, le visage rougi par le froid matinal. Sur le comptoir de la cuisine, les résultats du laboratoire étaient restés étalés.
« C'est le moment que les héritiers Delacroix choisissent pour venir déposer une mise en demeure, déclara-t-il en lui tendant une enveloppe épaisse qu'il tenait derrière son dos. Le cachet de la poste date de sept heures ce matin. »
Elle déchira l'enveloppe. Le papier à en-tête de Bernard & Jacques Delacroix était assez éloquent : *Mise en demeure de cesser toute exploitation sur la parcelle B-147. Procédure judiciaire engagée.*
« Ils ont dû voir les résultats du labo, murmura-t-elle. Quelqu'un a parlé. »
Bernard était sorti de l'hôpital avec un bras en écharpe et une rage froide dans le regard. Elle avait entendu dire qu'il préparait quelque chose par l'intermédiaire de son avocat. Elle avait pensé avoir du temps.
Mathieu la ramena à la réalité : « Le tribunal de Bordeaux a un service de dépôt de documents en ligne. Je connais quelqu'un au greffe. Elle peut passer aujourd'hui si tu as de quoi démontrer une usurpation. »
Camille n'avait pas d'acte de cession. Elle n'avait qu'un dossier de société écran et la certitude que sa mère n'aurait jamais acheté une parcelle sans sécuriser son droit de propriété par un document notarié.
Elle retourna au bureau. Jean-Marc, le contremaître, venait d'arriver et la regardait fouiller avec inquiétude.
« Mademoiselle Camille, qu'est-ce que vous cherchez ? »
« Un acte. Un contrat de vente. Ou une donation entre ma mère et... »
Elle s'arrêta. Il y avait une enveloppe dans le coffre — elle n'y avait pas pensé. Le coffre de son père, derrière le tableau de la tonnelle où sa mère aimait lire l'été. La combinaison était le jour de naissance de Camille. Elle l'avait ouverte à la mort de son père, n'y trouvant que des bijoux de famille et des papiers sans intérêt. Elle ne l'avait pas refermée à clé.
Le coffre révéla ce qu'elle cherchait : une enveloppe kraft, fermée par un cachet de cire rouge. Au centre, écrit à la main d'une écriture qu'elle reconnaissait à peine, la sienne : *Pour Camille, si jamais elle pose la question.*
À l'intérieur, une copie certifiée conforme d'un acte de vente daté du 15 mai 1985. *Société Bordeaux Patrimoine et Terroirs, représentée par Claire Fontaine, acquiert la parcelle B-147 sise à la Combe Morte pour la somme d'un franc symbolique, de monsieur Antoine Delacroix.*
Une clause additionnelle attira son regard : *Le vendeur reconnaît que cette parcelle ne faisait pas partie du domaine de Château Lafont et ne pourra être revendiquée par ses héritiers directs ou indirects.*
Son père avait vendu la parcelle à sa mère pour un franc. Un acte de reconnaissance de dette pour cet argent qu'elle avait pu lui prêter quand le château avait failli faire faillite dans les années quatre-vingt-dix. Tout s'assemblait.
Mais il restait un problème : la société écran était en sommeil. Pour faire valoir un titre de propriété, elle devait être juridiquement active et représentée par une personne habilitée.
« Gérante : Claire Fontaine », lui rappela Jean-Marc quand elle lui montra les papiers. « Mademoiselle, votre mère est portée disparue. Sans elle, cette société ne peut pas engager de poursuites à votre profit. »
Camille regarda la date de création — 1984. Les fiches d'imposition conservées dans la maison italienne montraient que Claire avait payé des impôts jusqu'en 2002. Et si la société avait continué à exister de manière indépendante ?
« Il y a une procuration générale », dit-elle soudain, les doigts tournant les pages jusqu'à l'avant-dernière. « Donnée à ma mère par... »
Elle ne finit pas sa phrase. La procuration était au nom de *Pascal Renard*, notaire à Libourne, et elle portait une signature qu'elle reconnaissait à moitié : celle de son père. Mais la mention en marge, de la main de sa mère, précisait : *À défaut de pouvoir exercer mes droits, cette procuration pourra être transmise à ma fille.*
Elle avait tout prévu. Claire avait préparé ce jour, des années avant sa fuite, comme on prépare un testament destiné à n'être lu qu'au dernier moment.
« Mathieu, dit-elle en relevant la tête. J'ai besoin que tu me conduises à Libourne. Maître Renard est mort il y a trois ans, mais son étude doit avoir des archives. Il faut trouver si Pascal Renard a laissé des instructions concernant cette procuration. »
« Et les résultats du labo ? »
« Ils sont officiels. Le cépage est unique. Mais sans propriété légale, il ne vaut rien. Et mes oncles le savent. »
Elle plia les documents, les replaça dans l'enveloppe, et cacha celle-ci contre sa poitrine — sous sa veste, près du cœur, là où la lettre de sa mère avait voyagé depuis l'Italie.
La clé de la maison italienne pesait dans sa poche. La lettre disait que le prêtre avait brûlé ce que Claire avait laissé. Et si le legs de sa mère ne se trouvait pas dans des actes notariés, mais dans une cachette près de la château ?
Elle ressortit les documents et examina la clause additionnelle une fois de plus. En bas de page, une mention manuscrite, presque invisible, qu'elle n'avait pas remarquée : *Plan des accès conservé chez le vinificateur de Lussac.*
Le vinificateur de Lussac. Le vieil homme qui avait aidé sa mère à mettre en bouteille le millésime 1982 — celui qui avait su pour le sucre et qui avait gardé le silence depuis trente ans.
Camille glissa l'enveloppe dans sa poche, saisit ses clés de voiture, puis se retourna vers Mathieu, le visage résolu.
« Direction Lussac. Et prie pour que le vieux vinificateur soit encore en vie. »
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