L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 23: The Court Date
Le matin du procès se leva gris et froid, comme si le ciel lui-même hésitait à prendre parti. Camille ajusta le col de son manteau sombre, l'unique pièce de costume qu'elle possédait encore, et contempla la façade de la château. La brume s'accrochait aux vignes comme un manteau sale, et l'air sentait le gel imminent.
— Tu vas les mettre en pièces, dit Marcel derrière elle.
Elle se retourna. Le vieux maître de chai avait revêtu sa veste de tous les dimanches, celle qu'il portait aux mariages et aux enterrements. Dans sa main, il tenait une petite boîte en bois.
— J'ai retrouvé ça dans les archives de ton père. Il le gardait fermé à clé dans son bureau, caché derrière les registres de millésimes. Je me suis dit que ça pourrait servir.
Camille ouvrit la boîte. À l'intérieur, une seconde procuration, datée de 1982, signée par Claire Fontaine — et sous celle-ci, une copie certifiée conforme par le notaire Pascal Renard lui-même, avec son cachet officiel.
— Papa savait, murmura-t-elle. Il avait une copie.
— Il ne t'a jamais rien dit ?
— Il ne m'a jamais rien dit sur ma mère. Sur rien d'important. Elle rangea la boîte dans son sac avec la première procuration trouvée en Italie. Merci, Marcel. Viens, allons-y.
Dans la salle d'audience de Libourne, la lumière tombait en parallélogrammes sur le bois verni. Bernard était assis côté plaignant, son bras droit toujours bandé depuis sa mésaventure à la tronçonneuse. À côté de lui, Jacques consultait des documents avec un avocat à l'allure coûteuse. Lucien, le plus effacé des trois, restait en retrait, les mains croisées, le regard ailleurs.
Le président du tribunal, une femme à cheveux courts nommée Delcourt, ouvrit la séance sans préambule.
— Le différend porte sur la parcelle C-12, dite « Le Coin Perdu », et sur la propriété revendiquée de la totalité du domaine familial Delacroix. Les parties demanderesses sollicitent une injonction d'expulsion et des dommages-intérêts pour intrusion illégale et récolte abusive.
Bernard se leva, aidé par son avocat.
— Votre Honneur, ma nièce a pénétré sur une parcelle qui ne figure pas dans le testament de mon frère, a-t-il tonné. Elle a récolté des raisins issus de vignes non déclarées, et elle se prétend maintenant propriétaire d'un domaine grevé de dettes qu'elle n'a aucun moyen d'assumer. Nous demandons la reconnaissance de nos droits d'héritiers légitimes et la confiscation de toute production issue de cette parcelle.
Son avocat aligna les pièces : l'acte de décès de Robert Delacroix, le testament, le certificat de notoriété.
Camille attendit. Elle avait appris de sa mère une chose essentielle : quand on a les preuves, on laisse l'adversaire parler. Plus il parle, plus il creuse sa tombe.
— Ma cliente souhaite répondre, annonça Me Lefebvre, l'avocate que Camille avait trouvée à Bordeaux, une quadragénaire redoutable aux lunettes fines. L'intrusion alléguée sur la parcelle C-12 ? Nous démontrerons qu'elle ne relève pas de l'intrusion, mais de l'exercice légitime d'un droit de propriété antérieur à celui de mes adversaires.
Un murmure traversa la salle. Le juge Delcourt se pencha en avant.
— Vous soutenez que la parcelle C-12 n'appartient pas à la succession ?
— Exactement, répondit Me Lefebvre en déposant un dossier. La parcelle C-12, dite « Le Coin Perdu », est inscrite au registre foncier sous le nom d'une société civile immobilière : Clairière Investissements, immatriculée en Suisse. Cette SCI est détenue à 100 % par une personne physique, et nous avons ici l'acte authentique de constitution, contresigné par le notaire Pascal Renard, et signé par Claire Fontaine — sous le pseudonyme de Claire Vivier.
Bernard blêmit.
— C'est faux. Mon frère a toujours prétendu que cette parcelle faisait partie du domaine de notre père.
— En effet, rectifia Me Lefebvre avec un sourire glacé. Il le prétendait. La tradition familiale confondait parfois propriété et usage. Ma cliente, elle, détient des preuves. Une procuration signée et authentifiée le 3 novembre 1982, complétée par une seconde en date du 15 février 1983, toutes deux certifiées conformes. La SCI Clairière Investissements consent à céder la pleine propriété de la parcelle C-12 à Camille Delacroix, sa fondatrice et associée unique désignée par procuration.
— Ces documents sont des faux, s'écria Jacques.
— Ils ont été certifiés par un notaire en exercice, répliqua Me Lefebvre. Nous versons également le rapport d'expertise du laboratoire de Bordeaux attestant de l'authenticité de la signature de Claire Fontaine sur les deux documents.
Le juge Delcourt examina les pièces en silence. Son regard allait des procurations aux visages crispés des trois frères.
— Et vos clients, Me Sorel ? demanda-t-elle à l'avocat des Delacroix. Ont-ils une preuve formelle de propriété antérieure de cette parcelle ?
Le conseil de Bernard hésita. Il jeta un coup d'œil à son client, qui semblait soudain très occupé à examiner ses bandages.
— Le statut de droit d'usage, murmura-t-il. La possession continue pendant trente ans…
— La possession ne vaut titre que lorsqu'elle est non équivoque et exempte de contestation sérieuse, ce qui est précisément le cas ici, coupa Me Lefebvre avant même que Camille ne puisse ouvrir la bouche. Les frères Delacroix savent, depuis la mort de leur frère, que ma cliente entendait exiger le titre de cette parcelle. Ils ne peuvent se prévaloir d'une ancienneté acquisitive qu'ils ont cherché à préempter par la force.
La tension monta d'un cran. Bernard se leva brusquement, sa chaise grinçant sur le parquet.
— Je conteste l'authenticité de la signature de celle qui a fui, qui a abandonné son enfant ! La femme qui a signé ces papiers a quitté le domaine en pleine nuit après avoir falsifié le millésime 1982 !
Camille se figea. Le mot était lâché en pleine audience. Elle remarqua que Marcel serra le banc devant lui si fort que ses jointures blanchirent.
— La réputation de ma mère n'est pas en cause dans cette affaire, répondit-elle d'une voix blanche. Et si elle avait falsifié quoi que ce soit, elle a agi pour sauver l'honneur du domaine. Ce n'est pas le tribunal qui en jugera.
Me Lefebvre posa une main apaisante sur son bras.
— Votre Honneur, nous demandons que la cour se concentre sur les faits : la parcelle C-12 appartient à la SCI Clairière, qui en cède la propriété à ma cliente. Les droits des frères Delacroix s'étendent au reste du domaine, dans les limites du testament de Robert, et nullement à cette parcelle. La demande d'expulsion est infondée, et la récolte effectuée par ma cliente s'est faite sur ses propres terres.
Le juge Delcourt accorda une interruption de délibéré de quarante-cinq minutes.
Dans la salle des pas perdus, Camille marchait de long en large. Marcel restait assis, gardant le silence comme une hydre bienveillante. Me Lefebvre l'arrêta d'un geste.
— Vous avez bien fait de ne rien dire sur votre mère. Laissez-les s'enfoncer. Laissez-les parler de la falsification. Plus ils en feront, plus ils perdront leur crédibilité.
— Mais elle l'a fait, souffla Camille. Ma mère a falsifié le millésime. Elle l'a avoué dans sa lettre.
— Elle a sauvé le domaine d'une contamination, répliqua Me Lefebvre à voix basse. La chaptalisation en 1982 était massive, à Bordeaux. Tous les négociants le savaient. Votre mère a fait ce que tout bon vigneron aurait fait pour éviter la faillite. La différence, c'est que votre père l'a laissée encaisser seule les conséquences.
Camille ferma les yeux. Elle avait tant de questions à poser à sa mère. Tant de reproches aussi, et tant de choses à comprendre.
Lorsque la cour reprit, le juge Delcourt parla d'une voix ferme.
— Après examen des pièces produites, je reconnais la validité des procurations signées par Claire Fontaine et certifiées par le notaire Pascal Renard. La SCI Clairière Investissements est bien propriétaire de la parcelle C-12, et la cession dont Camille Delacroix est bénéficiaire est conforme aux statuts de ladite société. En conséquence, je déboute MM. Bernard, Jacques et Lucien Delacroix de leur demande d'expulsion et de dommages-intérêts. La parcelle C-12 et sa production appartiennent à Camille Delacroix.
Le visage de Bernard s'empourpra comme un millésime mal élevé. Il se leva, secoua la tête, et son avocat le retint par la manche.
— Nous ferons appel, murmura-t-il entre ses dents.
Jacques ne dit rien. Il se leva, ramassa ses documents, et quitta la salle sans un regard pour ses frères. Lucien resta une seconde de plus, dévisagea Camille avec une expression indéchiffrable, puis le suivit.
Dans les couloirs, Bernard cracha presque ses paroles.
— Tu crois que tu as gagné, n'est-ce pas ? La parcelle, tu l'as. Mais le château, les dettes — tout cela est à toi seule. Les créanciers réclament 1,2 million d'euros avant la fin du mois. Tu n'as pas cette somme, prétendue propriétaire.
Camille soutint son regard.
— Je trouverai.
— Avec quoi ? Tes raisins nouveaux ? Un seul gel, une seule pluie à la mauvaise période, et tout sera perdu.
Il tourna les talons, son bras bandé encore une preuve ambulante de sa maladresse.
La salle se vida. Marcel posa une main légère sur son épaule.
— Rentrons. L'hiver nous guette.
Camille hocha la tête. Son téléphone vibra. Un SMS de Lucas : « Retour ce soir. Résultats ADN complets en main. Prépare-toi. La variété n'est pas ancienne. Elle est antérieure à tout ce qu'ils croyaient. Tu ne vas pas y croire. »
Elle regarda par-dessus son épaule, vers la parcelle C-12. Entre la vigne centenaire qu'elle venait de récolter et cette information qui approchait, quelque chose dans le silence de la salle d'audience lui murmurait qu'une bataille était gagnée, mais que la guerre véritable n'avait pas encore commencé.
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