L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 27: The Wine Competition
Le carton était léger, trop léger pour contenir l’avenir d’un domaine. Camille le souleva une dernière fois, vérifiant que l’étiquette anonyme tenait bien. *Échantillon n°14 – Vin rouge, Bordeaux supérieur.* Aucun nom, aucun château, aucune histoire. Juste le vin.
Elle le déposa sur le comptoir de la Poste de Libourne, sous le regard indifférent de la guichetière qui mâchait un chewing-gum.
— Envoi express ? demanda Camille.
— Destination ?
— Concours régional de Bordeaux. Une adresse à l’hôtel de ville.
La femme scanna le code-barres, sans curiosité. Camille paya en espèces. Elle n’avait pas voulu laisser de trace. Pas son nom, pas celui du domaine. Juste un vin qui parlait pour lui-même — ou qui se tairait à jamais.
Dehors, la pluie fine de mars trempait les pavés. Camille remonta dans sa vieille Clio, les mains moites sur le volant. Trois semaines. Le résultat du concours serait annoncé dans trois semaines. Trois semaines à se demander si elle avait bien fait de tenter ce coup de dés.
Elle avait prélevé trois bouteilles de la cuvée née des raisins sauvés de la grêle — un vin jeune, nerveux, taillé dans l’urgence. Trois mois d’élevage en cuves de location, le temps de rien, mais elle n’avait plus le temps de rien. Le millésime 1982 était épuisé depuis des années ; la cuve de sauvetage était tout ce qui lui restait pour produire un revenu avant l’automne.
Le téléphone vibra sur le siège passager. Lucien. Elle décrocha, la voix tendue.
— Tu l’as envoyé ? demanda-t-il.
— Il part à l’instant.
— Bien. Tu n’as rien dit à personne ?
— Personne. Même à la banque.
Un silence. Elle entendait les bruits de l’hôpital en arrière-plan — les annonces, les chariots. Lucien avait passé les deux dernières semaines à gérer les formalités après le décès du pilote. Il ne lui avait demandé aucun honoraire. Seulement un jour, bizarrement : *Pourquoi tu te bats pour ce domaine ?*
Elle n’avait pas su répondre. Elle avait cru savoir, avant. Maintenant, c’était plus confus. Il ne s’agissait plus seulement de l’héritage de sa mère, ni de la mémoire de son père. C’était sa propre identité qui se jouait dans cette cuve. Si le vin était mauvais, que restait-il d’elle ?
— Camille, reprit Lucien, je dois te dire autre chose.
— Quoi ?
— Le procureur à Bordeaux a ouvert une information judiciaire. L’accident d’hélicoptère. Leur technicien a relevé que l’appareil avait été dérouté de son plan de vol initial.
Camille serra le volant, le regard fixe sur le pare-brise ruisselant.
— Comment ça, dérouté ?
— Le pilote avait reçu un appel vingt minutes avant le crash. Il a modifié sa trajectoire pour survoler le château d’une façon plus précise. Ils examinent si c’est une consigne de ta part ou une initiative personnelle.
— Je n’ai jamais donné une telle consigne. L’itinéraire avait été validé par la société avant le départ.
— Je sais. Mais leur enquête est en cours, et la famille du pilote a engagé un avocat. Ils vont chercher toutes les responsabilités possibles. Ta situation financière, l’assurance, tout ça va être passé au peigne fin.
Camille ferma les yeux. La pluie sur le toit de la Clio semblait s’accélérer.
— Donc, en attendant, je dois faire profil bas.
— Tu dois surtout ne rien cacher. Et si tu veux mon avis, ne tente plus rien d’audacieux avant le verdict du concours.
Elle raccrocha, le cœur lourd. Le carton était parti. On ne pouvait plus le rattraper. Dans trois semaines, tout le vin de Bordeaux, ou du moins les juges du concours régional, goûteraient sa tentative désespérée. Et si son goût révélait trop de choses — les ferments incertains, l’élevage court, la pression de l’urgence — elle perdrait tout crédit, et avec lui, la dernière porte de sortie du domaine.
Le trajet de retour vers le château prit plus d’une heure, entre pluie et brouillard. En entrant dans la cour, Camille ralentit. Les échafaudages de la restauration de l’aile est étaient à peine visibles sous les bâches. L’ampleur du chantier la dépassait encore. L’expert en assurance avait déposé un premier rapport : les dégâts étaient partiellement couverts, mais l’expertise complète prendrait des mois. Et en attendant, le tribunal de Libourne avait notifié une nouvelle échéance de remboursement de la dette, payable dans soixante jours, sous peine de saisie.
Soixante jours. Le concours avait lieu dans vingt et un. Les résultats, si on gagnait, ouvriraient peut-être des négociations. Mais ça, c’était le scénario optimiste. L’autre scénario, celui qu’elle refusait de formuler à voix haute, était le silence complet du jury. Le vin jugé trop vert, trop acide, trop pressé. Invendable. Et avec lui, le château saisi, vendu aux enchères, démembré par Vasseur ou un autre prédateur.
Dans la cave, la cuve de location contenant le reste de la récolte bourdonnait doucement. Elle posa la main sur la paroi d’acier. Trois mois d’attente crépusculaire — le temps que le vin finisse sa fermentation malolactique, qu’il se stabilise et qu’il révèle enfin sa véritable couleur.
— Tu seras bon, murmura-t-elle. Tu dois l’être.
Une voix l’interrompit.
— Tu parles aux cuves maintenant ?
Elle sursauta. Dans l’encadrement de la porte, une silhouette se détachait contre la lumière grise. Grand, mince, des cheveux sombres que la pluie avait plaqués. Pas Lucien.
— Vous êtes… ?
— Mercier. Antoine Mercier. Expert viticole, indépendant. Je viens de la part d’un syndicat de propriétaires de Saint-Émilion. Votre nom circule beaucoup, ces dernières semaines.
Camille se raidit.
— Je n’ai pas sollicité cette visite.
— Non, mais vous avez envoyé un échantillon au concours. Les organisateurs partagent parfois des informations préliminaires avec des membres du réseau. Par discrétion, votre étiquette n’a pas de nom, mais le groupe sanguin du vin — son acidité, son profil polyphénolique — évoque de façon frappante un cépage très ancien. Celui qui fait débat depuis quelques semaines, justement.
Le cœur de Camille s’emballa. Les échantillons — les résultats ADN — les ceps antiques.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez, dit-elle sèchement.
— Je pense que si. Et je pense que vous jouez gros, en ce moment. Plus gros que vous ne le croyez.
Mercier sortit une carte de visite de sa poche intérieure, la lui tendit. Elle la prit malgré elle, par réflexe. Le carton était épais, gaufré d’un sceau discret. Pas un sceau de syndicat. Un blason. Un blason qu’elle avait déjà vu quelque part, sans savoir où.
— Qui vous envoie vraiment ? demanda-t-elle.
Il sourit, sans chaleur.
— Quelqu’un qui a intérêt à ce que votre vin gagne. Et quelqu’un qui a encore plus intérêt à ce qu’il perde. Je vous laisse deviner dans quel camp je me situe.
Il tourna les talons et sortit dans la pluie. La porte de la cave se referma d’elle-même dans un grincement. Camille resta immobile, la carte entre les doigts. Le blason — elle l’avait vu sur le papier à en-tête d’une lettre retrouvée dans les affaires de sa mère, dissimulée au fond du tiroir d’un bureau qu’elle n’avait ouvert qu’une seule fois. Un blason avec un lion et une grappe de raisin.
Mais ce n’était pas le blason de Claire Fontaine. C’était celui de la famille de son père — la branche Delacroix qui avait quitté la Gironde pour l’Italie trois générations plus tôt. La famille du prêtre auquel appartenait la clé en fer.
Camille regarda la clé, posée comme toujours sur le rebord de la fenêtre de son bureau, au-dessus de la cave. Sa forme ne correspondait à aucune porte connue du château. Mais peut-être, se dit-elle en serrant la carte de Mercier, qu’elle n’ouvrait pas une porte du domaine. Peut-être qu’elle ouvrait celle d’un caveau, quelque part en Italie, où l’histoire de cette vigne avait commencé.
Le concours dans trois semaines. L’enquête judiciaire qui approchait. Un expert mystérieux qui connaissait déjà le goût de son vin. Et cette carte qui reliait sa famille italienne à la domination du domaine.
La pluie redoubla sur le toit de la cave. Camille releva le menton, rangea la carte dans la poche de sa veste, et retourna à la cuve. Il n’y avait qu’une seule chose à faire : attendre. Et espérer que le vin parle plus fort que les mensonges de sa mère, les ambitions de Vasseur et les secrets de ses ancêtres.
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