L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 26: The Secret Investor
Le soleil couchant embrassait les vignes d’une lumière ambrée lorsque Camille, les mains terreuses et les bras endoloris, fit glisser le dernier bac de raisins sur la remorque du camion loué. Le vendangeur, un Basque taiseux du nom de Xabi, s’essuya le front d’un revers de manche et observer la cargaison.
— C’est fini, dit-il. Pas glorieux, mais fini.
Camille hocha la tête, la gorge serrée. La récolte était maigre, marquée par la grêle, le feu et cette année de folie, mais elle était là, réelle, portée par ces dizaines de mains qu’elle avait payées en promettant des jours meilleurs qu’elle-même ne croyait plus. Elle n’osa pas ajouter que la vinification aurait lieu dans des cuves prêtées par un voisin compatissant, sous des tentes de fortune, tandis que le cuvier calciné du château demeurait en noir chuchotement.
— Demain, on presse, dit-elle simplement.
Xabi sourit, une première depuis des semaines. Il monta dans la cabine, mit le moteur en route. Le camion s’éloigna sur la route poussiéreuse, emportant sa peine verte.
Camille rentra à pied par l’allée de platanes, évita de regarder l’aile est en ruine — elle en avait trop vu ces quarante dernières heures. Entrant dans le hall par la porte de service, elle croisa Lucien qui sortait de la chapelle, une serviette humide sur l’épaule.
— J’ai accompagné l’assureur jusqu’à l’aile nord, dit-il. Il a mesuré les dégâts, promis un rapport d’ici dix jours. Il pense qu’ils ne couvriront qu’une fraction du préjudice. Le feu, les hélicoptères de secours — c’est pas beau pour nous.
Camille posa son sac dans l’entrée, frotta sa nuque où la fatigue dessinait des nœuds douloureux.
— Et le pilote ?
— Sa famille est arrivée de Saint-Émilion. Il a été transporté à Bordeaux pour les procédures légales. La gendarmerie rouvrira le dossier après les funérailles. Ils ne le poursuivront pas, je crois, mais le civil, ça, c’est autre chose.
Elle ferma les yeux un instant. Tout cela, elle le paierait un jour — en argent, en sommeil, en honneur.
— Merci, Lucien. Pour tout. Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans toi.
Le vieil homme la regarda, une étincelle chaleureuse dans son regard fatigué.
— On n’est pas au bout, Camille. Mais on avance.
Il s’éclipsa vers la cuisine, laissant l’air chargé de vapeur de café.
Camille monta à l’étage, se doucha rapidement, troqua ses habits terreux contre un pull en laine et un jean propre. Elle avait besoin d’un verre d’eau, de silence, et surtout de cet ordinateur portable cabossé posé sur le bureau de son père — ce père dont le fantôme l’avait guidée jusqu’ici sans jamais lui dire pourquoi.
Elle alluma la machine, fit défiler les courriels. La plupart étaient des factures impayées, des messages d’huissiers, un autre de la banque signalant un dépassement de découvert (prévisible, inévitable), et puis, tout au milieu, un courriel sans objet, expédié d’une adresse anonyme: *contact@maison-de-la-terre.fr*.
Le corps du message était bref, laconique, en français correct sans rature:
« Mademoiselle Delacroix,
Nous avons appris avec grand intérêt les événements récents au château de Montaigne-la-Fontaine, ainsi que l’existence exceptionnelle — nous n’osons dire historique — de la cuvée 1982, dont la légende de votre mère a traversé les récits de notre réseau. Bien que le vin lui-même ne soit plus buvable, son histoire est un trésor, et les vignerons de demain bâtissent leurs cathédrales sur les légendes d’hier.
Nous vous proposons une acquisition, non pas du vin, mais de son récit — mémorandum exclusif, archives, documents, témoignages — ainsi qu’une dégustation privilégiée de votre premier jus de l’année, une fois vinifié. Notre offre financière se situe en haut des standards du marché. Nous sommes libres cette semaine. Pouvez-vous nous recevoir ?
Bien à vous,
F. Arnault
Mandataire pour la Maison de la Terre »
Camille relut le message deux fois. La Maison de la Terre. Cela ne lui disait rien. La proposition était alléchante — de l’argent frais à la fin de l’année, de la reconnaissance — mais quelque chose lui chatouilla la nuque. Cette précipitation, cette connaissance soudaine du dossier 1982 dans un contexte où sa victoire juridique avait enfin désigné les ayants droit…
Elle fit une recherche rapide. La Maison de la Terre n’était pas une société viticole, mais un cabinet de conseil en patrimoine et investissement, domicilié à Genève, avec des bureaux à Singapour et à Luxembourg. F. Arnault. Elle chercha le nom — rien. Trop lisse.
Puis elle chercha les registres du commerce suisse, remonta la chaîne de participations. Trois minutes de clics successifs la menèrent à une holding obscure, puis à une autre, et puis, au bout de la chaîne, comme une araignée au centre de sa toile, le nom qui lui fit serrer le poing : **PHILIPPE VASSEUR**, président et principal actionnaire du Groupe Vasseur-Cognac, dont l’offre de rachat lui avait été servie trois jours plus tôt sur un plateau par ses oncles, et qu’elle avait refusée avec une brutalité qui leur avait brûlé la gorge.
— Vasseur, murmura-t-elle, les dents serrées.
Il jouait sur deux tableaux. Le plan officiel — son rachat net du château, liquidation de la dette, contrôle du domaine. Le plan officieux — un homme de paille pour racheter la légende de 1982, cette histoire frauduleuse si son nom venait à s’y trouver associé, il disparaissait de l’équation. Il voulait posséder le récit, le contrôler, pouvoir le nier ou le réécrire selon ses besoins. Le secret de sa mère, devenu marchandise, étouffé pour qu’il n’alimente jamais les investigations.
Le souvenir de la lettre de Claire lui serra encore le cœur. Sa mère avait fui pour protéger Camille de ce même homme, de ce qu’il savait du breuvage trafiqué et de ce que cela pouvait faire à une jeune fille livrée à lui. Et quelques années plus tard, il cognait à la porte — toujours avec un masque.
Camille se leva, marcha jusqu’à la fenêtre qui donnait sur les vignes qui n’étaient plus les siennes que de nom. Le night tombait doucement, colorant les rangées de ceps d’un bleu profond. Elle pensa au vieux Lucien, au pilote mort, à la poussière noire du chai, à ses poches vides.
Elle avait envie de dire oui. Juste pour respirer, une trêve.
Mais son père lui avait appris une chose: l’argent n’est jamais neutre. Il porte l’empreinte de la main qui le donne.
Elle rouvrit l’ordinateur, effaça le courriel de sa corbeille sans y répondre, puis, d’un mouvement décidé, composa d’un doigt le numéro de Lucas. Il décrocha à la deuxième sonnerie.
— Camille ? Tu vas bien ? Les nouvelles d’ici…
— Je sais. Écoute, Lucas, j’ai besoin d’un service. Une analyse ADN plus poussée, sur un échantillon que je t’enverrai par motard. Mais surtout, j’ai besoin de la localisation exacte du cep-mère, celui qui se trouve en pleine terre, à l’ouest de la parcelle sous la colline. Tu peux me faire ça, sans question ?
Il y eut un silence bref, et un soupir :
— Tu vas faire une bêtise ?
— Peut-être. Mais une bêtise éclairée.
— L’échantillon suffira. Envoie l’adresse de collision. Je te fais ça ce soir.
— Merci.
Elle raccrocha. Il restait une chance. Une seule.
Si Vasseur voulait la légende, c’est parce qu’elle avait de la valeur. Et si la légende avait de la valeur, c’est parce que le vin — malgré tout — était exceptionnel. Et si le vin était exceptionnel, il pouvait parler de lui-même, sans l’histoire de la tricherie, sans les archives de la fraude. Il suffisait que ses raisins, ceux qu’elle allait presser demain, soient à la hauteur de la promesse de ses gènes anciens.
Elle sortit dans le frais du soir, longea l’allée, passa la grille, et grimpa le petit chemin boueux vers la parcelle cachée. Le cep-mère — il n’était pas seulement une plante, c’était peut-être un mémorandum vivant. Un témoin. Un aveu. Elle s’accroupit devant lui, sortit la pince à greffer de sa poche, et préleva une douzaine de jeunes rameaux à la base du tronc. Elle les enveloppa dans un linge humide, les plaça dans une petite glacière, puis la glissa sous son bras.
Elle la récupérerait demain à l’aube, la mettrait dans un colis, et l’enverrait à Lucas, sous une fausse identité. Si les pépins et bourgeons pouvaient confirmer son âge, sa lignée, alors peut-être, avec un peu de chance… ils serviraient de preuve à une renaissance.
Derrière elle, le château s’illuminait d’une seule fenêtre, celle de Lucien, qui ne dormait jamais avant minuit. Camille inspira l’air chargé de terre et de nuit, et se dit qu’il ne s’agissait plus de survivre à un mois, mais de durer toute une saison.
Le soir tombé, elle pouvait presque entendre sa mère murmurer : « Les secrets ne se taisent jamais, Camille. Ils choisissent simplement leur moment. »
Elle sourit dans les ténèbres. Le secret venait de choisir, peut-être, une nouvelle route.
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