L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 29: Aftermath: The Family Meeting
La salle à manger du château sentait encore la fumée, une odeur tenace accrochée aux tentures que même les fenêtres grandes ouvertes ne parvenaient pas à chasser. Camille avait fait dresser la table comme au temps de son père : la nappe de lin immaculée, l’argenterie familiale, les verres en cristal. Un geste presque provocant, tant les murs noircis de l’aile est semblaient témoigner contre elle.
Ses oncles étaient arrivés ensemble, comme un front uni. Jacques, l’aîné, arborait son éternel costume trois pièces, tandis que Pierre, le cadet, roulait des épaules d’homme pressé. Ils s’étaient assis sans un mot, observant Camille qui versait le vin — le sien, celui de la cuvée d’urgence, médaillé d’or.
— Goûtez, dit-elle simplement.
Jacques porta le verre à ses lèvres avec une réticence théâtrale. Il but, marqua une pause, but encore. Pierre fit de même, moins théâtral, plus sincère dans sa surprise.
— C’est bon, admit Jacques. Très bon, même.
— Ce n’est pas « bon », corrigea Camille. C’est exceptionnel. Et c’est ce qui va sauver le domaine.
Elle laissa la phrase flotter entre eux, puis s’assit à son tour, calant ses mains sous son menton.
— Le jury du concours a demandé une analyse scientifique complète du vin. Mes partenaires de vinification en Gironde ont accepté de prolonger notre contrat de location du matériel. Et j’ai reçu trois demandes d’achat en primeur depuis l’annonce de la médaille.
Pierre posa son verre. — Et le reste ? Les dettes, le procès, l’aile est en ruine ?
— Je le sais mieux que personne. Mais j’ai un plan.
Jacques croisa les bras. — Nous t’écoutons.
Le silence s’étira. Camille avait préparé son discours depuis des jours, le répétant devant le miroir de sa chambre, dans la voiture, entre deux visites chez le maçon. Mais les mots, une fois prononcés, avaient un poids qu’elle n’avait pas anticipé.
— Je veux la gestion exclusive du domaine pour un an. Un contrat écrit, signé, notarié. Vous ne vous immiscez dans aucune décision — vendanges, vinification, ventes, embauches. Je rends des comptes en fin d’année, sur pièces, et si les comptes sont dans le rouge, je vous cède ma part.
Jacques éclata d’un rire sec. — Un an ? Tu veux que nous nous écartions pendant que tu joues avec l’héritage familial, après avoir fait brûler la moitié du château ?
— Je veux que vous vous écartiez pendant que je sauve ce que vous avez failli vendre à Vasseur.
La repartie claqua. Pierre baissa les yeux ; Jacques serra la mâchoire.
— Le contrat de Vasseur n’était pas une trahison, dit-il, la voix plus basse. C’était une planche de salut.
— C’était une vente à perte. Le domaine vaut trois fois ce qu’il offrait. Grâce à la médaille, la valeur des bouteilles de cette cuvée a déjà triplé.
— Triplé sur le papier. Encore faut-il vendre.
— Je vendrai.
Camille se leva, contourna la table, et s’approcha de la fenêtre. Le jardin étalait ses rangées de vignes, certaines encore debout, d’autres couchées par la grêle. Le soleil de fin d’après-midi dorait les feuilles abîmées. Une beauté blessée, comme elle.
— L’audit scientifique du jury, reprit-elle sans se retourner, va confirmer ce que je sais. Ce vin — celui qu’on a cru être un 1982, celui dont l’héritage remonte à des siècles — il est unique. Si on le prouve, la demande explosera. Je veux être en position de répondre à cette demande sans avoir à demander la permission à qui que ce soit.
Un long silence. Puis Pierre, qui n’avait rien dit depuis le début, s’éclaircit la gorge.
— Et les échéances ? Le prêt arrive à terme dans onze jours.
— Je m’en occupe.
— Avec quel argent ? demanda Jacques. Le peu qu’il reste, tu l’as dépensé dans l’hecto qui s’est écrasé sur ta propre maison.
Camille se retourna. — Il me reste le caveau.
— Le caveau est vide. On l’a vidé pendant la reconstruction après l’incendie de 1998.
— Pas entièrement. Une centaine de bouteilles de 1982, mises de côté par mon père, sont encore dans la partie la plus profonde. J’ai vérifié.
Jacques pâlit. Pierre écarquilla les yeux.
— Tu ne peux pas les vendre. C’est le vin que ton père a…
— Que mon père a menti sur son origine. Et c’est justement pour cela que je ne vais pas les vendre comme des 1982. Je vais les vendre pour ce qu’elles sont réellement — des bouteilles d’un vin ancien, exceptionnel, issu d’un cépage dont personne ne connaît encore l’origine exacte. La transparence sera notre marque de fabrique.
Camille revint s’asseoir, posa les deux mains sur la table, dans la lumière de la lampe.
— Voici mon offre. Une seule. Vous me laissez le domaine pour un an. En échange, je vous garantis une rente mensuelle, prélevée sur les ventes, qui couvre vos besoins. Si à la fin de l’année je n’ai pas remboursé la moitié de la dette, je signe la cession à Vasseur, ou à qui vous voudrez. Vous ne perdez rien.
Jacques consulta Pierre d’un regard. Les deux frères échangèrent une série de micro-expressions que Camille ne put déchiffrer. Enfin, Jacques parla.
— Le notaire peut être ici demain. Tu signeras une clause que nous avons préparée en cas de défaut : renonciation immédiate à ta part en faveur de la société familiale.
Camille acquiesça lentement. — Mais vous devrez aussi signer la clause inverse. Si les comptes sont bénéficiaires, vous reconnaîtrez ma gestion et vous abandonnerez toute prétention à la direction du domaine pendant les trois années suivantes.
Pierre sourit — le premier sourire qu’elle voyait sur son visage depuis des mois. — Tu as appris à négocier.
— J’ai appris de mon père. Et il m’a appris que la famille est une vigne : il faut savoir tailler pour qu’elle repousse.
La réunion s’acheva dans un semblant d’accord, fragile comme une promesse murmurée à l’aube. Jacques et Pierre promirent de revenir le lendemain avec le notaire. Ils partirent sans serrer la main de Camille — un geste orgueilleux qu’elle choisit d’ignorer.
Dans le silence retrouvé, Camille monta au premier étage, poussa la porte du bureau de son père. Le papier peint était marqué d’une auréole d’humidité, souvenir de l’incendie. Elle ouvrit le coffre dissimulé derrière le bureau, celui que son père lui avait montré enfant, en secret.
L’intérieur était vide, à l’exception d’une petite clé de fer rouillée — celle que lui avait laissée Antoine Mercier — et d’un carnet de cuir noir, couvert de l’écriture serrée de son père.
Elle feuilleta. Des dates, des rendements, des notes de dégustation. Et au milieu du carnet, une page marquée d’un signet de soie bleue. Elle lut :
« Camille, si tu lis ceci, c’est que j’ai échoué à protéger ce que ta mère et moi avons bâti. La vigne ancienne vient de Toscane, du domaine de la famille Ricci. Ta mère l’a transplantée ici en 1978, en secret, après une querelle familiale que je n’ai jamais comprise. Elle disait que le vin était un message. Elle avait raison. Va à San Gimignano. Il y a une chapelle, à l’intérieur du caveau familial. La clé ouvre la porte. Ce que tu y trouveras… je ne sais pas. Mais tout ce que ta mère a fait avait un sens. Fais-lui confiance. »
Camille relut le passage trois fois, le cœur battant un rythme étrange contre ses côtes. Elle ferma le carnet, le glissa dans la poche de sa veste, et replaça la clé dans sa boîte.
Demain, elle signerait le contrat avec ses oncles. Et après-demain, peut-être, elle prendrait route vers l’Italie. Mais pour l’instant, elle descendit au cellier, où dormaient les barriques de sa cuvée d’urgence. Elle posa une main sur le bois frais, ferma les yeux, écoutant la respiration régulière de la fermentation lente.
— On va y arriver, murmura-t-elle au vin. Ensemble.
La lumière déclinait derrière les volets. Dehors, la première cigale de la soirée entonna son chant. Camille s’assit sur un tabouret, son carnet sur les genoux, et commença à faire des calculs au dos d’une facture de transport. Les chiffres dansaient, les échéances se succédaient. Onze jours. Onze jours, et peut-être vingt-quatre bouteilles de 1982 vendues au prix fort suffiraient à couvrir la première tranche.
Elle écrivit un nom en haut de la feuille : « Vasseur ». Puis elle le raya, écrivit : « Marché de Bordeaux ».
Le coup de téléphone arriva à dix heures du soir, alors qu’elle s’apprêtait à éteindre. Le numéro lui était inconnu. Elle décrocha.
— Camille Delacroix ? Ici Hugues Perrin, négociant indépendant. J’ai entendu parler de votre médaille d’or. Et j’ai goûté une bouteille, hier soir, chez un confrère. Je veux acheter votre stock primaire. Intégralement. Disons… trois cent mille euros, payable sous huit jours.
Camille resta muette, le téléphone pressé contre l’oreille. Trois cent mille. Le montant exact de la première tranche de la dette.
— Monsieur Perrin, dit-elle enfin, la voix parfaitement calme, je crois que nous pouvons trouver un terrain d’entente. Mais pas un mot à mes oncles, pas un mot à la presse. Vous êtes le dernier à savoir avant la signature chez le notaire.
— Entendu. Je vous envoie le compromis par coursier dès demain matin.
Elle raccrocha, le cœur battant à toute volée. Dans la pénombre du bureau, elle laissa échapper un petit rire — nerveux, incrédule, heureux. Puis elle regarda par la fenêtre, vers l’aile est éventrée, vers les vignes blessées.
Il restait une chance. Une vraie chance. Elle glissa la clé de fer dans la poche de sa veste, la fit tourner entre ses doigts, et s’accorda, pour la première fois depuis des mois, une nuit de sommeil profond.
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