L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 34: The Confrontation
Il y avait une lumière allumée dans la grande salle du château de La Roque-Frède, ce qui, à cette heure, semblait presque une invitation.
Camille coupa le moteur de sa voiture et resta un instant dans le silence, le souffle court. La photo granuleuse était dans sa poche, pliée en quatre. Elle l’avait regardée cinquante fois pendant le trajet. Une camionnette blanche, des boîtes, la pluie. Rien qui, juridiquement, pesait le poids d’un œuf.
Mais elle n’était pas venue pour un tribunal.
Elle frappa. Bernard lui-même ouvrit, un verre de cognac à la main, les sourcils levés avec une feinte surprise.
— Camille. Quelle… surprise.
— Il est tard, dit-elle en passant devant lui sans y être invitée, mais je préfère ne pas te laisser le temps de préparer un autre mensonge.
La grande salle sentait la cire et le vieux bois. Laurent était assis près de la cheminée, un dossier ouvert sur les genoux. Il le ferma lentement, sans se lever, et la dévisagea de ses yeux couleur plomb, cette expression neutre qu’elle commençait à haïr.
— Il y a des témoins, annonça-t-elle en sortant son téléphone. J’ai enregistré l’audio de cette conversation. Et j’ai laissé un message vocal à ma notaire avec l’heure exacte de ma visite.
Bernard éclata de rire.
— Comme tu y vas ! On dirait ta mère.
— Ne parle pas d’elle.
— Pourquoi ? demanda-t-il en s’approchant, son verre à la main. Parce qu’elle aussi savait monter une scène ? Elle était douée pour ça. Douée pour disparaître aussi, quand ça l’arrangeait.
Camille sentit une décharge de chaleur lui monter au visage, mais elle se contint. Elle sortit la photo et la posa sur la table de chêne.
— Ta camionnette. Le soir de la tempête. Tes box.
Le silence qui suivit fut dense, chargé comme un ciel d’orage. Bernard ne regarda même pas la photo. Il but une gorgée, lentement, et la pièce parut se resserrer autour d’eux.
— Et alors ? dit-il enfin, posant son verre. Une camionnette. Le vin circule entre nos propriétés depuis des décennies, c’est une commodité familiale.
— Cinquante-neuf ceps sectionnés, Bernard. Dix-sept de mes plus vieilles vignes, presque mortes d’avoir été mutilées. Et toi, tu me sers une histoire de commodité familiale.
Il haussa les épaules, mais son regard vacilla un instant, et Camille sut qu’elle avait raison. Derrière elle, Laurent se leva. Elle l’entendit remonter sa veste, puis marcher vers la fenêtre, tournant le dos à la scène.
— Je vais te dire la vérité, ma nièce, dit Bernard d’une voix plus basse, presque confidentielle. Puisque tu es venue seule, avec ton téléphone et tes grands airs de croisée. Oui. J’ai ordonné la coupe.
Camille ferma les yeux une seconde. Entendre la confirmation, c’était autre chose que la soupçonner. Une plaie qui s’ouvrait en net.
— Tu as détruit des vignes centenaires, murmura-t-elle. Des plantes qui ont survécu aux guerres, au phylloxéra, aux gels de 56. Et toi, pour un coup de boutoir, tu les as sacrifiées.
— Sacrifiées ? ricana-t-il. Elles sont vivantes, tu le sais bien. La moitié est restée debout. Et les greffons que j’ai pris pourront refaire ailleurs ce que ton père a laissé dépérir ici. Ce château mérite mieux que toi, Camille. Il mérite un homme qui sait le porter.
— Un homme comme toi ?
— Oui. Finalement, comprends-tu ce qui se passe ici ? Tu débarques après vingt ans, tu prétends ressusciter un domaine que tu n’as même pas connu, et tu crois qu’on va s’effacer devant ta volonté ? Tu n’es pas une Delacroix, Camille. Tu es du sang de ta mère, et ce sang-là—
— Bernard, ça suffit.
La voix de Laurent tomba comme une lame. Il s’était retourné, son visage pâle à la lueur du feu. Il semblait avoir vieilli de dix ans en cinq minutes.
— Quoi ? fit Bernard, irrité. Maintenant tu veux jouer la conscience de la famille ?
— Maintenant je veux arrêter de jouer, répondit Laurent en s’approchant de la table. Il regarda la photo, puis Camille. Ses yeux gris étaient toujours aussi froids, mais quelque chose d’autre y flottait, une fissure dans la surface.
— Bernard, dit-il, va te coucher. Demain, ton avocat ne pourra plus rien pour toi.
Bernard fulminait, rouge de colère.
— Tu ne peux pas—
— Je viens de le faire. Va.
Il y eut un affrontement muet entre les deux frères, un duel de regards que Camille ne mesurait pas entièrement. Puis Bernard attrapa sa veste et sortit, claquant la porte derrière lui. Le silence retomba, plus profond.
Laurent resta immobile un long moment. Il sortit une clé de sa poche intérieure, une clé ancienne, en fer forgé, et la posa sur la table à côté de la photo.
— Ma cave privée, dit-il d’une voix neutre. Derrière le troisième tonneau, à gauche, il y a une alcôve murée. Des registres. Vingt ans de transactions avec Vasseur, avec des courtiers de Bergerac, avec des pépiniéristes qu’aucun de nous ne devrait connaître.
Camille regarda la clé, puis lui.
— Pourquoi ? demandat-elle.
Il eut un sourire triste, sans chaleur.
— Parce que j’ai passé ma vie à calculer. À peser chaque mot, chaque position. J’ai cru que c’était de la force. Ce soir, en te regardant tenir tête à Bernard avec un téléphone pour seule arme, j’ai compris que je m’étais trompé.
Il se dirigea vers la porte, puis s’arrêta.
— Ta mère aussi, dit-il à voix basse, sans se retourner. Elle est venue ici, un soir, il y a vingt-quatre ans. Avec moins que ça. Elle a gagné contre nous deux.
Il sortit. Camille resta seule dans la grande salle, la clé froide au creux de sa paume, le poids soudain — non plus d’un soupçon, mais d’une vérité — lui tordant l’estomac.
Elle avait gagné cette manche. Mais la lettre de sa mère, la cave de San Gimignano, la promesse de Vasseur de détruire sa réputation, tout cela n’avait pas disparu. La route était seulement moins sombre qu’une heure plus tôt.
Elle serra la clé dans son poing et sortit sous la nuit claire, le gravier crissant sous ses pas.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.