L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 33: The Missing Vintage
L’orage avait réveillé Camille à trois heures du matin. Pas le tonnerre — c’était le vent. Ce vent de sud-ouest qui charriait la pluie en rafales obliques contre les volets du château, et qui hurlait dans les cyprès comme une bête qu’on égorge.
Elle n’avait pas refermé l’œil. Quelque chose la taraudait, une impression diffuse, une vibration dans la nuque. Elle avait fini par enfiler ses bottes et sa veste cirée, une lampe torche à la main, et elle avait marché jusqu’au clos, le col relevé, l’eau cinglant ses joues.
La grille n’était pas fermée. Elle l’avait pourtant verrouillée elle-même la veille, après le départ de l’équipe de tournage.
Camille avait poussé le portail, le cœur cognant soudain plus fort que la pluie. Son faisceau avait balayé la parcelle — et le monde s’était effondré.
La moitié des pieds centenaires gisait à terre, tordue, mutilée. Des sarments arrachés, des troncs fendus à la serpe, des racines exposées à l’air, blanches et crispées comme des doigts de noyé. La terre piétinée, labourée par des pas et des roues de brouette, gorgée d’eau, boueuse jusqu’au cœur.
Le cri qu’elle avait poussé n’avait pas de mots. C’était un son primitif, une déchirure dans le vent.
—
Lucas l’avait trouvée une heure plus tard, agenouillée dans la boue, les mains autour d’un cep fendu, les larmes se mêlant à la pluie. Il s’était accroupi à côté d’elle, posant une main sur son épaule. Elle ne l’avait pas entendu arriver.
« Camille. Camille ! »
Elle avait levé des yeux fous. « Qui fait ça ? Qui fait ça à mes vignes ? »
Lucas avait balayé le terrain du regard. Sa lampe avait révélé ce que l’angoisse de Camille avait occulté : des traces de pas nettes, des empreintes de bottes aux semelles crantées. Et une marque de pneu, fraîche, profonde, large — un véhicule utilitaire.
« Ils savaient exactement quoi prendre », avait-il dit, la voix serrée. « Ils n’ont pas touché aux cabernets de la parcelle nord. Seulement le massale. Les pieds greffés. Ceux qui donnent la couleur. Ceux dont tu as vendangé séparément, il y a deux mois. »
Camille avait bondi. « Comment tu sais — »
« Parce que j’ai regardé les plans d’exploitation que tu as laissés sur ton bureau. » Lucas s’était relevé, la mâchoire crispée. « Et si moi je les ai vus, alors n’importe qui dans ce château a pu les voir. »
—
L’aube n’avait rien arrangé. La lumière grise de la tempête avait révélé l’étendue exacte du carnage : soixante-dix-sept pieds sur cent cinquante. Presque la moitié. Des coupes nettes, professionnelles — on avait utilisé des sécateurs de greffeur, pas des tronçonneuses. On avait prélevé les sarments en bottes, emportés dans des caisses, rangés dans un véhicule à hayon. Une opération chirurgicale, menée sous couverture d’orage.
Camille était rentrée au château, trempée, hagarde. Le petit-déjeuner qu’Antoine, le valet, avait préparé était resté intact. Elle téléphonait à la gendarmerie quand Bernard et Laurent étaient apparus dans l’encadrement de la porte de la cuisine, les cheveux plaqués, feignant l’inquiétude.
« Camille ! Mon Dieu », avait lancé Bernard, la voix trop pleine de compassion. « On a vu les dégâts depuis le chemin. C’est une catastrophe. »
« Qui a fait ça ? » avait demandé Laurent, froid, calculé.
Camille les avait regardés. Les avait regardés longuement. Bernard ne soutenait pas son regard — il détaillait la pièce, la vaisselle, le carrelage. Laurent, lui, la fixait droit dans les yeux, avec une concentration presque trop parfaite.
« Vous étiez où, cette nuit ? » avait-elle demandé, la voix plate.
Bernard avait eu un rire forcé. « Tu ne penses quand même pas — »
« Cette nuit, la tempête a hurlé pendant des heures. Vous avez entendu quelqu’un s’introduire dans le clos ? Vous qui dormez à cinquante mètres ? »
Bernard avait ouvert la bouche, refermé. Laurent avait croisé les bras. « Nous n’avons rien entendu. Avec ce vent, on n’entendait rien du tout. »
C’était exactement le genre de réponse trop précise, trop calibrée.
Camille avait posé son téléphone, très calmement. « Vous êtes les seuls qui connaissez l’emplacement exact de la parcelle massale. Les seuls qui saviez que je la destinais à une cuve séparée cette année. Les seuls — » Sa voix avait failli se briser. « Les seuls à qui cette vigne fait obstacle. »
Bernard avait pâli. Laurent était resté de marbre. Le silence avait duré une éternité, interrompu seulement par le tambour de la pluie contre les vitres.
« Nous verrons ce que la gendarmerie en dira », avait finalement lâché Bernard, en tournant les talons.
Ils étaient sortis sans un mot de plus.
—
Les gendarmes avaient passé trois heures sur place. Prélèvements, photos, croquis. Le capitaine Dubois avait été clair et sombre : sans témoin, sans vidéo, sans ADN exploitable dans une boue noyée, l’enquête aurait du mal à aboutir. Il avait consigné la plainte, promis de vérifier les immatriculations des véhicules de la commune, et repris sa voiture banalisée dans l’averse.
Camille était restée seule dans la cour, le visage levé vers le ciel gris, les mains enfoncées dans les poches de sa veste. C’est là que Lucas l’avait rejointe, l’air préoccupé.
« J’ai trouvé un truc. »
« Pas maintenant, Lucas. »
« Si. Maintenant. » Il lui avait tendu son téléphone. Une photo granuleuse, prise dans la nuit, tremblée. On y distinguait l’arrière d’une fourgonnette blanche, sans plaques visibles, et partiellement masquée par un pan de mur. En arrière-plan, une silhouette — mince, haute, qui marchait vers la fourgonnette.
« Où tu as pris ça ? »
« Un piège photo. Dans les bois, derrière le clos. Je l’avais installé il y a dix jours, après avoir vu ce type rôder. » Lucas avait repris son téléphone, fait défiler une seconde image. « Regarde le mur en arrière-plan. »
Camille avait plissé les yeux. Un mur de pierres sèches, une brèche, un toit d’ardoise. Le clocher d’une chapelle. Des vignes en lignes parfaites.
« C’est pas chez toi. C’est chez Bernard. Le château de La Roque-Frède. À vingt kilomètres d’ici. » Lucas l’avait fixée. « La fourgonnette entre par la porte de service, côté ouest. Celle qui donne sur la cour des chais de Bernard. Et elle en ressort une heure plus tard, chargée de caisses. »
Camille avait pris la main tremblante, zoomé encore et encore sur l’image, comme si elle espérait découvrir qu’elle se trompait. Mais il n’y avait pas d’erreur. Le clocher carré de La Roque-Frède, unique en Gironde. Et la forme des caisses — des caisses à greffons, aux mesures standard de l’arboriculture, celles qu’on utilisait pour transporter des plants hors sol.
« Il les a plantées chez lui », avait-elle murmuré. « Bernard les a volées pour les planter chez lui. »
Lucas avait hoché la tête. « Il y a une serre de multiplication sur sa propriété. Je m’en souviens — on y est passés l’année dernière au salon de Toulouse. Il avait monté un atelier de micro-bouturage l’hiver dernier. »
La colère avait remplacé l’engourdissement. Une chaleur brutale, qui brûlait la pluie sur sa peau.
« On n’a pas de preuve certaine, précisa Lucas. La photo est floue, la fourgonnette n’a pas de plaques. Un bon avocat la fera jeter au premier recours. »
« Je m’en fous, des avocats. »
« C’est justement là que tu as tort. » Lucas l’avait saisie par le bras. « Si tu fonces chez ton oncle avec cette photo, il la fera retirer en cinq minutes et tu seras traitée de folle. Il détruira ta réputation, il appellera Vasseur, et tu perdras tout : la gestion, les contrats, la caution. »
Elle s’était dégagée. « Alors je fais quoi ? Je reste ici à regarder mes pieds morts ? »
« Non. » Lucas avait verrouillé son téléphone, l’avait rangé. « Tu vas chez Bernard. Et tu lui poses la question, calmement, sans haine. Tu lui montres que tu sais. Tu lui laisses une porte de sortie pour que la gendarmerie ne s’en mêle pas. Et s’il la refuse, tu la lui closes. »
Camille avait soutenu son regard, longuement, les mâchoires serrées.
« Tu sais ce qu’il y a de plus ironique ? » avait-elle dit. « Mon père m’avait mis en garde. Il m’avait dit, un soir : “Bernard n’a jamais compris qu’un patrimoine n’est pas une propriété, c’est un dépôt.” »
Lucas avait haussé un sourcil. « Il n’a pas dû l’écouter souvent. »
La pluie s’était tue. Un rayon de soleil froid avait percé les nuages, venant frapper la colline de La Roque-Frède, au loin.
Camille avait retiré sa veste trempée. « Allez. On y va. »
« Maintenant ? »
« Maintenant. » Elle avait pris sa voiture, mise le contact. « Je veux voir ses mains dans la terre avant que la sève fasse son chemin. »
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