L'Héritage du Vignoble
Lire le chapitre 4: The Consultant's Arrival
La lumière du matin rampait sous la porte de la remise quand un bruit de moteur coupa le silence des vignes. Camille, qui venait de se laver au robinet extérieur, releva la tête. Une berline noire impeccable s'arrêta devant le portail, soulevant un nuage de poussière ocre.
Un homme en descendit. Trente-cinq ans peut-être, costume beige léger, lunettes de soleil relevées sur le front. Il ne ressemblait à aucun viticulteur qu'elle avait croisé à Bordeaux. Il portait une mallette en cuir comme un notaire, mais ses bottines étaient celles d'un homme qui avait marché dans la boue.
— Camille Delacroix ? appela-t-il.
Elle s'avança, encore en jean et chemise froissée de la nuit passée à surveiller la vigne.
— Qui êtes-vous ?
— Lucas Fontaine. Consultant viticole. Votre père m'a engagé il y a six mois pour un audit des sols.
Camille croisa les bras. Laurel et Bernard avaient annoncé l'arrivée d'un consultant ce matin même. La coïncidence la gêna.
— Mon père est mort il y a trois semaines.
Lucas ne broncha pas. Il sortit une enveloppe de sa mallette, la tendit. Le papier était épais, filigrané, avec le sceau du Château Delacroix. Elle l'ouvrit : une lettre manuscrite, datée de six mois, signée de la main de son père. Elle connaissait cette écriture, penchée, presque trop pressée, comme s'il avait toujours eu trop à dire et trop peu de temps.
« Cher Monsieur Fontaine, Si vous lisez cette lettre, c'est que je ne suis plus là. La vigne ment à ceux qui l'écoutent trop. Mais elle dit la vérité à ceux qui savent creuser. Le domaine a besoin de vous. Trouvez ma fille. Dites-lui de chercher la source avant les vendanges. Les raisins ne mentent pas non plus. — A. Delacroix »
Camille relut la lettre trois fois. Les raisins ne mentent pas non plus. Le même langage que la note cachée dans la cave.
— Pourquoi êtes-vous venu maintenant ? demanda-t-elle. Pas avant ?
— J'étais en Nouvelle-Zélande. J'ai reçu de l'argent il y a cinq jours, comme une provision finale, avec un mot : « Allez-y. » Je n'ai su pour sa mort qu'à mon arrivée à Bordeaux. Votre oncle m'a accueilli avec un contrat de vente. Il semblait très pressé que je valide certaines analyses.
— Il les a. Mes oncles. Validez quoi ?
— Que la terre était mourante. Que vendre était la seule solution.
Camille sentit la colère monter. Bien sûr. Ils avaient essayé de retourner le consultant contre elle avant même qu'elle ne pose ses valises.
— Et vous ? Qu'est-ce que vous en pensez ?
Lucas regarda la vigne autour d'eux, les feuilles qui luisait d'humidité, les rangs parfaitement droits.
— C'est de l'eau qui parle ici. Et les oncles ne l'écoutent pas.
Il n'attendit pas d'invitation. Il marcha vers la cour, sa mallette à la main. Elle courut derrière lui.
— Attendez. Où allez-vous ?
— Votre père m'a parlé de caves. Anciennes, sous le château. Il avait une idée sur la source, disait qu'il fallait un œil étranger pour la trouver.
— Les caves sont scellées. Mon oncle Laurent a la clé du cellier principal.
— Votre père m'a dit qu'il y avait un autre accès. « Une porte que même ses frères ont oubliée. »
Camille réfléchit vite. Le tunnel qu'elle avait découvert à l'aube descendait sous la bâtisse. Elle n'avait pas encore osé s'y engouffrer. Elle cherchait depuis une entrée de service, un accès discret au château lui-même, pour éviter Laurent et Bernard qui faisaient le siège de la grand-porte.
— Suivez-moi.
Ils longèrent le mur côté nord, derrière les cuves de fermentation abandonnées à la rouille. Camille poussa une barrière de bois à demi effondrée. Le souterrain s'ouvrait un peu plus loin, étroit et humide.
— Vous n'avez peur que je vous tende un piège ? demanda-t-elle en s'arrêtant devant l'ouverture.
Lucas sortit une lampe torche de sa mallette.
— Votre père m'a mis en garde contre vos oncles, pas contre vous.
Ils descendirent une échelle de fer, puis empruntèrent un couloir dont le sol était fait de pavés usés par des générations de pas. Trois minutes de marche. L'air changea : plus frais, plus dense. Un remugle de pierre et de moisi.
La cave ancienne apparut. Des tonneaux de chêne alignés sous des voûtes de pierre : certaines fûtailles dateaient peut-être d'un siècle, cerclées de rouille. La poussière formait un tapis uniforme.
Camille passa la main sur un tonneau. La marque du Domaine Delacroix y était gravée. Puis elle vit une petite pièce au fond, une réserve fermée par une porte de bois à moitié pourrie.
Elle poussa la porte avec précaution, une clarté pâle tomba d'un soupirail. Des rangées d'outils anciens pendaient aux murs : sécateurs, haches de vigneron, serpes.
Son regard s'arrêta sur une paire de sécateurs antiques, la lame fine et longue, le manche en ivoire jauni. Elle les prit, les retourna.
Sur le manche, des initiales gravées : « V. M. »
La terre se déroba sous ses pieds.
V. M. Valérie Marchand. Sa mère. Elle avait possédé ces sécateurs, les avait utilisés dans ces vignes, avant de disparaître sans laisser de trace quand Camille avait douze ans.
— Ça va ? demanda Lucas.
Camille ne répondit pas. Elle tourna les sécateurs dans ses mains, sous la lumière blafarde. Ils étaient propres. Intacts. Quelqu'un les avait entretenus, des années durant, puis cachés derrière ce fût, dans cette réserve impossible à trouver par hasard.
Quelqu'un qui ne voulait pas qu'elle les voie.
Ou quelqu'un qui attendait qu'elle les trouve.