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L'Héritage du Vignoble

Lire le chapitre 9: The Medical Emergency

Jean-Marc s’arrêta net au milieu du sentier, une main pressée contre sa poitrine. Le crépuscule tombait sur les vignes en pente douce, et Camille, qui marchait trois pas derrière lui, vit ses épaules se voûter comme sous un poids invisible.

« Jean-Marc ? »

Il ne répondit pas. Sa respiration devint sifflante, un bruit rauque qui déchira le silence du soir. Il vacilla, s’agrippa à un piquet de vigne, mais ses doigts glissèrent sur le bois humide.

— Jean-Marc !

Camille se précipita, le rattrapa de justesse alors qu’il s’effondrait. Son corps était lourd, ses traits crispés, la peau grise sous la lumière mourante. Il ouvrit la bouche, mais seul un souffle en sortit, un râle qui fit froid dans le dos de Camille.

— Restez avec moi, ordonna-t-elle en le soutenant. Ne partez pas.

Elle sortit son téléphone d’une main tremblante. Le signal était faible ici, entre les rangées de cabernets, mais une barre finit par apparaître. Elle composa le 15, indiqua le lieu, le domaine, le chemin des Vignes Haute. Les mots sortaient d’elle comme une litanie, rapides, précis, professionnels. La seule chose qui tenait debout dans le chaos de sa tête.

Jean-Marc ferma les yeux.

— Non, restez éveillé, dit-elle en lui tapotant doucement la joue. Vous me devez une explication. Vous ne pouvez pas vous défiler maintenant.

Un sourire força le coin de ses lèvres, mais il ne rouvrit pas les yeux.

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L’hôpital de Saint-Émilion sentait l’alcool à friction et les sols lessivés à l’aube. Camille était assise sur une chaise en plastique moulé, le dos droit, les mains posées à plat sur ses cuisses. Elle n’avait pas appelé Laurent. Ni Bernard. Ni même Lucas, qui l’avait attendue devant la cave avec une lampe torche et une question dans le regard, question à laquelle elle n’avait pas répondu en montant dans la voiture du Samu.

Elle regardait la porte de la chambre 214 comme si elle pouvait la traverser par la seule force de sa volonté. Une infirmière en sortit, un dossier sous le bras.

— Il est stable, dit-elle avec un accent chantant du Sud-Ouest. Le docteur va venir vous parler. Il a demandé à vous voir, mais brièvement. Il faut qu’il se repose.

Camille se leva, les jambes lourdes. Le sol en linoléum brillait sous les néons, lui renvoyant une image déformée, celle d’une femme à la silhouette fatiguée, les cheveux en désordre, des traces de suie encore incrustées sous les ongles depuis la nuit de feu.

Elle entra. Jean-Marc était allongé, la tête surélevée, des électrodes sur la poitrine. Son teint avait retrouvé un peu de couleur, mais sa main, posée sur le drap, semblait plus petite que dans son souvenir. Il ouvrit les yeux quand elle s’assit à son chevet.

— Vous êtes là, murmura-t-il.

— Où voulez-vous que je sois ? Vous qui deviez me montrer ce lieu secret.

Il esquissa un rire, qui se mua en grimace.

— Le cœur, dit-il. Il a décidé de me rappeler que j’ai soixante-dix ans. Comme si je ne le savais pas.

Il chercha sa main, et Camille la lui donna. Ses doigts étaient froids, mais sa poigne, encore ferme.

— Écoutez-moi, Camille. Maintenant. Parce que je ne sais pas si j’aurai une autre occasion.

— Ne dites pas ça.

— Taisez-vous et écoutez. C’est la seule chose que je vous demande. Après, vous pourrez retourner à vos fûts et à vos vendanges.

Il marqua une pause. Une machine bipait en rythme derrière lui, comme un métronome placé entre deux respirations.

— Votre mère, commença-t-il, n’est pas partie comme vous le croyez.

Camille sentit sa gorge se serrer. Le cœur, ce muscle obstiné qui refusait de s’arrêter, battait trop fort dans sa poitrine.

— Elle n’a pas fui le travail ou la pression, continua Jean-Marc. Elle a été poussée. Poussée par votre grand-père d’abord, qui ne lui a jamais pardonné d’être une fille. Poussée par Laurent ensuite, qui voyait en elle une menace. Mais ce n’est pas le plus important.

Il contracta la main sur la sienne.

— Votre mère était une vigneronne de génie. Pas une assistante, pas une collaboratrice. Une créatrice. Elle a passé des années à perfectionner un savoir-faire que votre père, le pauvre homme, n’a jamais compris. Il possédait la terre, la marque, le château. Mais ce qu’elle savait faire avec un raisin, ce qu’elle savait lire dans une vigne, dans le sol, dans le ciel… personne, avant ou après, ne l’a égalée.

— Pourquoi ne me l’a-t-on jamais dit ?

— Parce que c’est plus facile de dire qu’elle est partie. Parce que ça arrangeait tout le monde. Mais votre mère ne faisait pas que cultiver la vigne. Elle produisait son propre vin. En secret.

Camille cligna des yeux, comme si les mots avaient besoin d’être décodés.

— En secret ?

Jean-Marc acquiesça, lentement.

— Elle vinifiait des parcelles à part, à l’insu de votre père ou presque. Elle avait repéré des vieilles vignes, des cabernets francs plantés par son arrière-grand-père, que la famille considérait comme trop capricieux pour le domaine. Elle en tirait des barriques, quelques-unes seulement, chaque année. Elle les faisait vieillir ici, dans les caves, et elle les vendait sous un faux nom.

— Sous un faux nom ? Quel nom ?

Jean-Marc ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, ils étaient humides.

— Elle signait ses étiquettes « Claire Fontaine ». Deux mots qui ne pouvaient pas la rattacher à la famille. Deux mots sous lesquels elle a mis de l’argent de côté, chaque année. Son trésor de guerre. Sa liberté. Elle avait l’intention de racheter sa part du domaine, de prouver que la maison tenait debout grâce à elle, pas malgré elle.

— Et c’est cet argent que Vasseur a récupéré ? C’est ça, la dette ? demanda Camille, les jointures blanchies sur le rebord du lit.

Jean-Marc toussa, une quinte courte qui fit trembler ses épaules.

— Pas tout à fait. L’argent existe encore. Il est caché, là où votre mère l’a laissé. Elle m’a dit, avant de partir, de veiller sur lui. De le tenir loin de Laurent, loin de Vasseur. Pour vous. Et il est temps que vous le trouviez.

Il désigna d’un geste faible la poche intérieure de sa veste de pyjama.

— La clé de la chapelle est restée au domaine, cachée dans un des tonneaux de l’ancienne réserve souterraine. Mais c’est là, la réponse est là. Je devais vous le montrer ce soir. C’est ici que ça s’est arrêté, alors je vous le dis maintenant : cherchez la vieille cave de votre mère. Le vin qu’elle y a mis de côté, les registres, les comptes. Tout est là. Tout ce dont vous avez besoin pour rembourser Vasseur sans vendre une seule parcelle de ce qui vous appartient.

Il respira un grand coup, le visage marbré de fatigue.

— Et surtout, Camille. Méfiez-vous de ce consultant. Lucas Fontaine, il s’appelle, c’est ça ?

— Quoi ? Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Il est arrivé ici trop bien informé. Il connaissait trop de choses sur votre père. Sur le domaine. Ce n’est pas un professionnel venu pour aider, c’est un homme venu pour un but précis. Je ne sais pas lequel, mais je sais lire les mensonges dans les yeux d’un homme. J’ai épousé la fille du notaire de votre mère, je connais les gens qui se présentent avec des intentions trop propres. Il en fait partie.

Camille resta silencieuse, les mots de Jean-Marc résonnant dans la chambre stérile. Lucas. Qui avait surgi juste après l’enterrement, quand elle était la plus vulnérable. Qui avait trouvé le carnet dans le mur. Qui était descendu dans les caves comme s’il les connaissait déjà.

— Pourquoi ne m’avoir rien dit plus tôt ? souffla-t-elle.

— Parce que j’avais promis à votre mère de vous laisser trouver la vérité par vous-même. Et parce que j’avais peur. Peur de ce que Laurent ferait si je parlais. Mais maintenant que mon cœur me rappelle à l’ordre, j’ai décidé que vos droits passaient avant leurs menaces.

Il cligna des yeux, épuisé.

— Le vin de votre mère. Il a été encavé au domaine en 1987, la dernière année où elle a produit sa cuvée avant de partir. Cherchez la cuvée Claire. Elle n’est pas vieille de deux décennies comme les autres. Elle est unique, elle n’a pas été vendue. Elle attend. Comme votre mère attendait que vous veniez la sauver.

Camille serra sa main, incapable de parler. Les larmes montaient, chaudes et violentes, et elle les laissa rouler sur ses joues sans les essuyer.

— Je la trouverai, murmura-t-elle.

Un râle de rire échappa à Jean-Marc.

— Bien sûr que vous la trouverez. Vous êtes votre mère. Vous êtes une Delacroix, mais vous êtes surtout une femme qui ne sait pas abandonner. Je le sais, je vous ai vu naître.

Il ferma les yeux, lâcha sa main, et Camille resta là, le cœur battant, les oreilles pleines d’un nom qu’elle ne connaissait pas et d’un secret qui venait de la frapper de plein fouet.