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L'Héritage du Vignoble

Lire le chapitre 10: The Rival's Offer

La matinée était d’une clarté cruelle. Après la nuit de gel, le soleil s’étirait sur les rangées de vignes comme pour mieux révéler les dégâts : les bourgeons noircis, les sarments cassés, cette moitié de premier cru perdue qui pesait déjà sur les épaules de Camille comme un manteau de plomb.

Elle était dans la cour, les mains encore salies par la suie des feux de la veille, quand la Mercedes noire franchit le portail sans s’annoncer.

Camille reconnut la silhouette avant même que la portière ne s’ouvre. Ce costume gris perle, cette façon de se lever de la voiture comme s’il possédait le sol qu’il foulait. Philippe Vasseur ajusta ses lunettes de soleil, parcourut la façade du château d’un regard lent, presque amoureux, puis tourna la tête vers elle.

— Camille. Comme c’est bon de vous revoir dans ce cadre. Vous avez eu une nuit difficile, à ce que je vois.

Elle ne répondit pas. Elle s’essuya les mains sur son jean, soutint son regard.

— Je ne me souviens pas d’avoir pris rendez-vous, monsieur Vasseur.

— Les grandes occasions ne s’annoncent pas toujours. Et c’en est une, croyez-moi.

Il s’approcha, s’arrêta à quelques pas d’elle. De près, il avait ce visage lisse des hommes qui n’ont jamais manqué de rien, cette assurance que donne l’argent quand on en a toujours eu assez pour éviter les questions.

— J’ai pensé que nous pourrions parler affaires. Dans votre bureau ?

Elle lui fit signe de la suivre, moins par hospitalité que pour l’éloigner des ouvriers qui commençaient à s’agiter dans la cour. Lucas les croisa dans le hall, son regard allant de Camille à Vasseur avec une intensité qu’elle ne sut déchiffrer. Camille ferma la porte du bureau derrière eux.

— Le gel a été violent, dit Vasseur en s’installant dans le fauteuil face au bureau de son père, sans y être invité. J’ai entendu parler de la perte sur le premier cru. La nature est impitoyable avec ceux qui tentent de lui tenir tête.

— Vous n’êtes pas venu pour parler météo.

— Non. En effet.

Il sortit une enveloppe de sa poche intérieure, la posa sur le bureau entre eux, du bout des doigts, comme on dépose une carte à jouer gagnante.

— Voici la situation, Camille. Votre père avait contracté des dettes considérables auprès de ma maison. Vos oncles n’ont pas les moyens de les honorer. Vous-même, après la nuit dernière, êtes dans une position difficile, disons-le franchement.

Elle ne toucha pas l’enveloppe.

— Je connais le montant. Et je connais mon délai.

— Un mois. C’est ce que vous a accordé votre oncle Laurent, si j’ai bien compris. Il est généreux, parfois.

Camille sentit une pointe de froid dans sa nuque. Laurent et Vasseur. Ils ne jouaient pas le même camp, elle l’avait compris depuis longtemps. Mais ils parlaient.

— Voici ma proposition, continua Vasseur en se penchant légèrement. Je rachète le château et les terres. Un prix honorable, compte tenu des circonstances — les dettes annulées, et une somme qui vous permettra de repartir à zéro, où vous voudrez. Paris, peut-être. Ou même l’étranger. Vous êtes jeune, talentueuse. Vous n’avez pas besoin de ce poids mort.

— Et qu’adviendrait-il du domaine ?

— J’en ferais ce qu’il doit devenir. Une grande maison moderne, avec les moyens qu’elle mérite. Ce château et ses vignes doivent être gérés par des gens qui comprennent le marché actuel.

Camille le regarda. Il avait dit ça avec tant de naturel, tant de conviction. Elle pensa à sa mère, à cette photographie dans la pièce abandonnée, à ce visage jeune et confiant de Philippe Vasseur, ami de la famille. Et maintenant il était là, offrant de racheter le seul endroit qu’elle ait jamais appelé chez elle.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

— Pardon ?

— Pourquoi voulez-vous acheter ? Il existe des dizaines de domaines en difficulté en France. Moins compliqués, moins chers. Pourquoi celui-ci ?

Vasseur sourit, mais le sourire n’atteignit pas ses yeux.

— Le château Delacroix a une histoire. Un nom. Une réputation.

— Une réputation qui repose sur un mensonge ?

Le silence tomba, net, comme une lame. Vasseur la regarda longtemps. Quand il parla, sa voix avait perdu un peu de son miel.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— La cuvée 1982. Je suis sûre que vous savez très bien de quoi je parle.

Il se leva, marcha jusqu’à la fenêtre, regarda les vignes brûlées par le gel.

— Camille, laissez-moi vous donner un conseil d’homme d’expérience. Certaines choses doivent rester là où elles sont. Vous creusez, vous remuez la terre, et vous risquez de faire remonter des choses que personne ne veut voir. Ni moi, ni vos oncles, ni la réputation de ce domaine. Surtout la sienne.

— La réputation de qui ? De ma mère ?

Il se retourna. Son visage s’était fermé.

— Votre mère est partie. C’est triste, mais c’est un fait. Ce qui reste, c’est ce domaine, ce nom, cette histoire. Vous pouvez choisir de protéger ce qui reste. Ou vous pouvez tout détruire pour une vérité qui ne servira plus personne.

Camille resta assise, les mains à plat sur sa cuisse, le cœur battant. Elle revit la mer de flammes dans la nuit, les bourgeons gonflés de sève mourant dans le froid, la même configuration que 1982. Elle revit le visage de Jean-Marc dans la chambre d’hôpital, la main serrée, ses lèvres formant les mots : « Ne fais confiance à personne. »

— La récolte, dit-elle.

Vasseur haussa un sourcil.

— Pardon ?

— Vous aurez votre argent à la récolte. D’ici là, je trouverai les fonds. Si je ne les trouve pas, je signerai peut-être votre offre. Mais pas avant.

Il rit doucement.

— La récolte. Après cette nuit, avec la moitié de votre premier cru détruite, vous pensez que la récolte pourra rembourser mes dettes ?

— C’est mon problème. Vous avez dit que vous vouliez le domaine — il vous attendra jusqu’aux vendanges. Si je ne vous paie pas d’ici là, il est à vous. Sur papier, dans les règles.

Vasseur la dévisagea. Quelque chose passa dans son regard — une évaluation, une pesée, la calculatrice derrière ses yeux clairs. Puis il sourit de nouveau, sortit une carte de visite de son portefeuille, la posa à côté de l’enveloppe.

— Jusqu’aux vendanges. Je vous accorde ça, pour le respect que je portais à votre père. Mais Camille — ne croyez pas que le temps travaille pour vous. Le temps n’a jamais travaillé que pour ceux qui savent l’acheter.

Il sortit, laissant la porte entrouverte. Camille entendit ses pas dans le hall, la voix de Lucas qui lui disait quelque chose, une réponse brève et sèche. Puis le moteur de la Mercedes.

Elle attrapa l’enveloppe. Elle contenait l’offre formelle — type, chiffres, une somme qui donna presque envie de pleurer. Le prix d’une vie, d’une histoire, d’une réputation. Elle le relut deux fois. Puis elle déchira l’enveloppe en deux, en laissa tomber les morceaux dans la corbeille vide.

Lucas entra sans frapper.

— Il est venu pour le domaine ?

— Il est venu pour enterrer le 1982. Moi, le château, ou les deux, il s’en fiche. Il veut contrôler l’histoire.

Lucas s’approcha du bureau, aperçut les morceaux de papier dans la corbeille.

— Il n’a pas l’air du genre à accepter un refus.

— Il n’a pas eu un refus. Je lui ai promis une réponse d’ici les vendanges.

Lucas la regarda, perplexe. Camille se tourna vers lui, les yeux brillants.

— Cette nuit, j’ai perdu la moitié du premier cru. Mais j’ai appris une chose — quand le gel frappe, on ne peut pas le combattre. On le contourne. On trouve le secret que la terre garde, et on l’utilise.

Elle ouvrit le tiroir du bas du bureau, en sortit le carnet recouvert de cuir usé — celui qu’elle avait trouvé avec Lucas et ce plan où « Réserve de blaireau » était écrit de la main de son père, à une heure qu’il ne connaissait que trop bien.

— Il y a une issue. Et elle est dans ce caveau que personne n’ose visiter depuis trente ans. Il y a une clé, cachée quelque part sous nos pieds. Je veux trouver ce que ma mère a bâti — la cuvée Claire. Et je dois le faire avant que Vasseur, Laurent ou quiconque décide que cette histoire s’arrête ici.

Elle leva les yeux vers Lucas.

— Tu viens avec moi ?

Il hésita, et dans cette hésitation, Camille sentit un courant glacé — l’ombre de la mise en garde de Jean-Marc. Ne fais confiance à personne.

— Bien sûr, dit-il. Je suis avec toi.

Il sourit, mais ses yeux ne souriaient pas. Et Camille, en baissant la tête vers le carnet, se demanda si elle n’était pas en train de choisir un allié pour la guerre qui la mènerait à la noyade.

Elle tenait la clef d’un secret que personne n’avait protégé — mais elle ne savait pas encore que la porte qu’elle allait ouvrir donnait peut-être sur le vide.