L'Héritage Normand
Lire le chapitre 1: The Return
La pluie avait cessé, mais le ciel restait lourd, suspendu au-dessus des toits d'ardoise comme un drap qu'on n'ose pas retirer. Camille coupa le moteur de sa Peugeot et resta un instant immobile, les mains encore crispées sur le volant. Le manoir de Villeray se dressait au bout de l'allée de hêtres, massif, gris, indifférent à son retour. Elle n'y avait pas mis les pieds depuis onze ans.
Elle sortit de la voiture. Ses talons s'enfoncèrent légèrement dans le gravier détrempé. L'air sentait le sel et la terre retournée, ce mélange particulier de la côte normande qu'elle avait oublié, ou qu'elle avait choisi d'oublier.
Élodie l'attendait sur le perron, les bras croisés, vêtue d'un pull en laine é cru qui datait de leur adolescence. Elle n'avait pas changé, ou plutôt si : elle avait durci. Les mêmes yeux gris, mais plus méfiants. Les mêmes cheveux blonds tirés en arrière, mais striés de fils blancs.
— Tu es en retard, dit Élodie. Sans bonjour, sans embrassade.
— Le train avait du retard à Caen. J'ai dû louer une voiture.
— Tu aurais pu prendre l'avion jusqu'à Deauville.
— Tu sais bien que je n'aime pas les petits avions.
Élodie haussa les épaules et tourna les talons. Camille la suivit à l'intérieur. Le hall sentait la cire et la poussière humide, un parfum d'église et de grenier mêlés. Le portrait de leur père, celui que leur mère n'avait jamais accepté de décrocher, la regarda passer. Camille détourna les yeux.
— La cérémonie est demain à dix heures, dit Élodie en la précédant dans l'escalier. J'ai tout organisé. La mairie, le curé, la salle des fêtes pour le vin d'honneur. Il y aura du cidre et des galettes, comme elle aimait.
— Merci, dit Camille, mais Élodie ne se retourna pas.
Dans la chambre d'amis, son lit était fait, ses serviettes posées en pile au pied de la courtepointe. Une branche de hêtre avait été déposée dans un vase sur la commode. Camille la toucha du bout des doigts, mais cette attention la mit mal à l'aise. C'était une marque d'Élodie : une douceur sèche, presque une provocation.
Elle posa sa valise, ouvrit la fenêtre. Le jardin s'étendait jusqu'aux douves asséchées, puis la lande montait vers le ciel gris. Quelque part là-bas, la mer. Elle ne la voyait pas, mais savait qu'elle était là, invisible et constante, comme leur mère l'avait été.
— Maître Lefèvre sera là à trois heures, dit Élodie depuis le seuil. Il veut nous lire le testament.
— Nous ? Inès n'est pas encore arrivée ?
— Inès a appelé. Elle a dit qu'elle serait là ce soir, peut-être demain matin.
Camille se retourna. Élodie la regardait avec un drôle d'air, quelque chose entre l'amertume et la suspicion.
— Elle a trouvé une excuse, j'imagine, dit Camille.
— Un congrès à Bordeaux. Un papier à finir. Elle a dit qu'elle ne pouvait pas passer avant.
— Elle viendra, dit Camille plus fermement qu'elle n'en avait l'intention.
Élodie haussa une épaule et disparut dans le couloir. Camille resta à la fenêtre, les mains sur le rebord de bois écaillé, à regarder la lande qu'elle avait courue enfant. Elle se souvint d'un été où elles s'étaient cachées toutes les trois dans les fougères, guettant le retour de leur père. Il devait venir les chercher pour la pêche. Il n'était jamais venu.
À trois heures précises, le vieux Citroën gris de Maître Lefèvre s'engagea dans l'allée. Camille le regarda stationner, sortir sa mallette de cuir usée, se recoiffer d'un geste machinal. Il était petit, voûté, des lunettes rondes sur le nez. Il semblait avoir toujours eu soixante-dix ans.
Il s'assit au bout de la longue table de la salle à manger, face aux deux sœurs. Il ouvrit sa mallette et en sortit deux enveloppes, qu'il posa côte à côte sur le bois ciré. Les ampoules du lustre diffusaient une lumière jaune qui semblait venue d'un autre temps.
— Je vous présente mes condoléances, mesdames, dit-il en les rejoignant. Votre mère était une femme remarquable.
Élodie ouvrit la bouche, puis la ferma. Camille attendit.
— Le testament de Geneviève Rousselin comporte plusieurs dispositions, poursuivit Lefèvre en ajustant ses lunettes. La propriété de Villeray vous revient à toutes les trois, à parts égales. Les meubles et objets seront partagés selon une liste qu'elle a établie elle-même. Il y a également un compte bancaire et quelques titres de placement.
— Et les lettres ? demanda Élodie, les yeux sur les enveloppes.
— Voilà. Lefèvre tapota le pli qui le concernait. Votre mère a spécifié que chacune de vous recevrait, le jour de l'ouverture du testament, une enveloppe scellée contenant une lettre personnelle. Elle insistait sur le fait que vous deviez les lire seules, à votre convenance. Il y en a trois. Une pour vous, mademoiselle Élodie. Une pour Camille. La troisième sera remise à Inès à son arrivée.
Élodie saisit son enveloppe d'un geste brusque et la retourna entre ses doigts.
— C'est tout ? demanda-t-elle.
— C'est tout ce que le testament prévoit en termes de dispositions. Lefèvre se leva. Si vous avez des questions, je reste à votre disposition. J'ai laissé mon numéro sur la table de l'entrée.
Il les salua et referma sa mallette avec un claquement sec. Les deux sœurs restèrent seules face aux deux enveloppes blanches, identiques, imbriquées dans le papier de soie.
Quand la voiture s'éloigna, Élodie se leva à son tour, son enveloppe serrée dans la main.
— Je vais la lire dans ma chambre, dit-elle. On se voit pour dîner.
— Élodie.
La jeune femme s'arrêta, ne se retourna pas.
— Elle parle de quoi, la tienne ?
Élodie secoua la tête.
— Je ne sais pas. Je n'ai pas envie de le savoir maintenant.
Elle disparut dans l'escalier. Camille resta seule dans la salle à manger, les mains à plat sur la nappe. La maison craquait autour d'elle, ces bruits de bois et de plâtre qu'elle connaissait par cœur. Sur le mur, la pendule comptait les secondes.
Elle prit son enveloppe. Le papier était lourd, épais, légèrement jauni. L'écriture de sa mère, cette écriture penchée et régulière qu'elle reconnaissait partout, qui avait rempli ses carnets de recettes et ses lettres d'excuses aux professeurs.
Elle souleva le rabat. Il était scellé à la cire, un geste inhabituel pour leur mère. Elle fit sauter la cire d'un coup d'ongle et déplia la lettre.
Une page. Une seule.
Camille.
Je sais que tu as toujours cru que votre père est parti parce qu'il en avait assez de nous, de cette maison, de cette vie. L'oncle Paul a répété la même histoire pendant des années. Ta tante aussi. Et je les ai laissés faire. C'était plus simple. Mais tu as le droit de savoir, avant que je parte, la vérité.
Ton père n'a pas abandonné sa famille. Il avait prévu de revenir. Il avait réservé une table pour l'anniversaire de notre mariage, le 14 juillet 1978. Il n'a pas disparu volontairement.
Il a été tué.
Camille relut la phrase trois fois. Les mots ne changeaient pas. Ils restaient là, noirs sur le papier jauni, précis et muets.
Il a été tué.
Elle retourna la lettre. Rien d'autre au verso. Pas de signature, pas de date. Juste ces lignes, ces phrases qui s'arrêtaient comme une porte qu'on entrouvre et qu'on referme aussitôt.
Il a été tué.
Élodie savait-elle ? La sienne, la lettre d'Élodie, contenait-elle la même révélation ? Ou une histoire différente, celle que leur mère avait choisie pour elle ?
Camille se leva. La pièce tournait légèrement. Elle chercha la fenêtre, l'ouvrit, respira l'air froid qui entrait par vagues. Le jardin se délitait dans la lumière déclinante, les ombres s'allongeaient entre les hêtres.
Tué. Par qui ? Pourquoi ? Et comment leur mère avait-elle pu garder cela pour elle pendant autant d'années ?
Elle replia la lettre avec soin, la remit dans l'enveloppe, puis la glissa sous le col de son chemisier, contre sa peau. Elle ne voulait pas qu'Élodie la trouve. Pas encore.
Elle remonta dans sa chambre, s'assit sur le lit. La brindille de hêtre était toujours dans son vase, délicate et fragile, comme un souvenir qu'on a peur de casser. Quelque part dans la maison, Élodie lisait sa propre lettre. Peut-être la même vérité. Peut-être une autre. Peut-être un mensonge.
La pendule sonna quatre heures. Dehors, une voiture s'engagea dans l'allée, plus récente que celle de Lefèvre, de couleur rouge.
Inès.
Camille se pencha à la fenêtre. Sa sœur descendait, des valises à la main, des cheveux bruns coupés court, une allure pressée et nerveuse. Elle ne regardait pas la maison, elle cherchait quelque chose dans son sac.
La lettre brûlait contre la peau de Camille. Elle devait la lire aussi, la lettre d'Inès. Elle devait savoir si toutes deux portaient la même vérité.
Et si la sienne était la seule.