L'Héritage Normand
Lire le chapitre 12: The Confrontation
Le bureau de Maître Lefèvre sentait l’encaustique et le papier vieilli. Des rayonnages de dossiers identiques tapissaient les murs, reliures bordeaux alignées comme des soldats. L’homme lui-même, soixante-dix ans passés, mince et soigné, nous accueillit avec la courtoisie glaciale des notaires de province habitués aux héritages disputés.
— Mesdames, je vous en prie. Asseyez-vous.
Il désigna trois fauteuils de cuir placés en demi-cercle face à son bureau d’acajou. Camille s’installa la première, la serviette contenant le journal de son père posée sur ses genoux comme une arme chargée. Élodie restait debout près de la fenêtre, les bras croisés, toisant les toits de Caen. Inès, elle, s’était tassée dans son fauteuil, petites mains croisées sur sa jupe.
— Nous venons pour l’enregistrement de l’acte, annonça Lefèvre en feuilletant un dossier. Une formalité, vous devriez être satisfaites de la valeur du domaine.
— Ce n’est pas pour l’acte que nous sommes là, coupa Camille.
Le notaire leva les yeux, sourcils blancs arqués.
— Ah ? L’état de la maison ? Les travaux de toiture sont à prévoir, je vous l’accorde, mais…
— Nous avons trouvé le journal de notre père.
Le silence qui suivit fut d’une densité rare. Lefèvre n’eut pas un tressaillement visible, mais sa main droite, posée sur son sous-main, se referma légèrement. Juste assez pour que Camille le remarque.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez, dit-il. Votre père a disparu en mil neuf cent soixante-dix-neuf. C’est tragique, bien sûr, mais—
— Il ne l’a pas été immédiatement, l’interrompit Élodie. Ce journal prouve qu’il écrivait encore après sa prétendue disparition. Et qu’il avait découvert un trafic de contrebande dirigé par un notable local. Un notable dont le nom vous est familier, n’est-ce pas ?
Lefèvre ôta ses lunettes et les essuya lentement avec un chiffon qu’il sortit de sa poche.
— Mesdames, je vous assure que je n’ai jamais eu connaissance d’aucune contrebande. Votre père, Henry Mercier, était un client de l’étude à titre personnel. Rien de plus.
Camille sortit le journal de sa serviette et le posa sur le bureau. La couverture brune, usée par les années passées dans la grotte, contraste avec l’acajou verni.
— Lisez l’entrée du 14 mars. Vous verrez peut-être quelque chose qui vous rafraîchira la mémoire.
Lefèvre fixa le carnet sans le toucher. Une veine battait à sa tempe.
— Je vous répète que je ne sais rien de ces… ces histoires de contrebande.
— Maître, dit Inès doucement. Nous savons que votre père était impliqué. Nous savons qu’il a été protégé. Et nous savons que le nôtre s’est rendu chez vous quelques jours avant sa disparition. Nous avons ses notes. Votre nom y figure.
Le mensonge était maladroit, mais il fit mouche. Lefèvre ferma les yeux un long moment. Quand il les rouvrit, quelque chose avait cédé dans son visage, une muraille entière qui s’écroulait d’un coup.
— Henry… murmura-t-il. Henry Mercier.
Il se leva et marcha jusqu’à la fenêtre, mains jointes dans le dos.
— Il est venu, oui. Un soir d’avril, trempé jusqu’aux os. Il avait découvert que mon père finançait un réseau de trafiquants qui opérait le long des falaises. Il menaçait d’aller voir les gendarmes, de publier un article dans le journal de Caen. Il était prêt à tout.
Le notaire se retourna, le visage chiffonné par trente ans de silence.
— Il est venu me voir, moi, parce qu’il me faisait confiance. Nous avions le même âge. Nous avions joué ensemble, gamin, sur les plages de Courseulles. Il croyait que je pourrais raisonner mon père, éviter le scandale.
— Et vous n’avez rien fait, dit Élodie, le mépris glacé dans la voix.
— J’étais jeune. J’avais une femme enceinte, des dettes héritées de l’étude de mon père, l’étude elle-même dont il dépendait. Et mon père… si j’avais pris le parti d’Henry, j’aurais tout perdu. J’ai choisi.
Camille serra si fort les accoudoirs de son fauteuil que ses jointures blanchirent.
— Vous l’avez livré ?
— Non ! s’exclama Lefèvre. Jamais. J’ai essayé de le dissuader. J’ai imaginé des compromis, des arrangements. Mais il était intransigeant. Il disait que tant que mon père répondrait de ses actes devant la loi, il ne se tairait pas.
Il marqua une pause, avala sa salive.
— Mon père m’a découvert. Il avait des hommes partout. Il m’a donné l’ordre de l’enfermer, de faire disparaître les preuves. M’a menacé de déshéritage, de me dénoncer comme complice si je refusais.
— Et alors ? souffla Inès.
— Alors je lui ai fourni des papiers. Un passeport américain, une identité neuve. Et un billet pour New York. Je lui ai dit que c’était la seule façon de survivre, que mon père le ferait disparaître s’il restait.
Le bureau parut vaciller autour de Camille. Le mot « New York » cogna dans sa tête comme une cloche.
— Vous lui avez donné un passeport ? répéta-t-elle lentement. American ?
Lefèvre hocha la tête.
— Il y avait des filières, à l’époque. Des hommes qui fabriquaient des documents pour les trafiquants. J’ai payé le prix fort. Henry est parti dans la nuit, deux jours plus tard.
— Et il a laissé sa femme et ses trois filles derrière lui ? demanda Élodie.
Le notaire baissa les yeux.
— Il croyait qu’il reviendrait vite. Que tout serait réglé en quelques semaines, une fois mon père… neutralisé. Je devais lui écrire quand la situation serait favorable. Je ne l’ai jamais fait.
Camille se passa la main sur le visage, le monde s’effilochant entre ses doigts.
— Mais vous savez où il est ? Vous avez gardé un contact ? Il y a un dossier, un nom, quelque chose ?
Lefèvre regarda ses mains posées sur son bureau, puis secoua la tête doucement.
— Robert Bernard. Le nom que j’avais choisi pour ses papiers. C’est tout ce que je possède.
R.B. Le souffle coupé, Camille fixa son image dans le journal. Robert Bernard. Pas Robert Le Goff. Le père d’Henry avait raison, mais c’était un parent lointain. Son père, lui, avait pris la fuite avec ce nom. Et les lettres… Tout à coup, la révélation de l’évidence éclata comme un orage : il avait changé de nom pour devenir son propre frère disparu, un cousin américain éloigné, et il avait laissé derrière lui les traces d’une mort qu’il n’avait jamais eue.
— Vous comprenez, madame Mercier ? dit Lefèvre, la voix basse. Henry Mercier n’existe plus depuis 1981. Il est mort. Mais Robert Bernard, lui, vit peut-être encore en Amérique.
Le silence retomba, épais comme une chape. Camille ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit. Des larmes qu’elle refusait depuis l’enfance se logeaient dans sa gorge. Son père avait choisi de survivre. Il avait peut-être eu des raisons.Mais il leur avait laissé croire qu’il était mort.
Il pouvait être vivant, quelque part. Et elle n’avait aucun moyen de le retrouver.
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