L'Héritage Normand
Lire le chapitre 11: The Inheritance
La bibliothèque municipale de Bayeux sentait le papier moisi et la cire d'abeille. Camille avait poussé la porte en priant pour que le conservateur ne la reconnaisse pas, mais l'homme au comptoir — un petit bedonnant aux lunettes cerclées d'or — avait levé les yeux et son sourire avait fendu son visage.
« Maître Moreau. Nous n'avons pas souvent l'honneur de vous voir ici.
— Monsieur Delaunay. J'ai besoin de consulter les archives juridiques de la région. La période 1968 à 1978.
Il avait haussé un sourcil. « Une affaire en cours ?
— Une vérification. Pour une succession.
Le mensonge était poli, efficace. Il l'avait conduite vers une salle du fond, remplie de rayonnages métalliques où dormaient des volumes reliés de toile verte et de cuir fatigué. La poussière soulevée par le carton d'archives qu'il lui tendit lui fit éternuer.
« Les registres des tribunaux de commerce et des enquêtes préliminaires, précisa-t-il. Les sommiers de police sont ailleurs, mais si vous cherchez quelque chose de civil, ça devrait suffire.
Camille attendit qu'il referme la porte derrière lui pour se pencher sur les documents. Elle connaissait la procédure. Les journaux régionaux, sur microfilms, étaient plus pittoresques mais souvent moins fiables que les dossiers judiciaires. Elle commença par les années 1970, l'époque du journal de son père.
Trois heures plus tard, ses yeux lui brûlaient et elle avait mal au dos. Mais elle avait trouvé quelque chose.
Un article du *Bassin d'Étretat* daté du 12 septembre 1974, soigneusement découpé et glissé dans un dossier de jurisprudence concernant des infractions maritimes. Elle le lut en entier, puis le relut.
*"Le tribunal de première instance du Havre a entendu hier l'affaire dite des 'épaves de la côte d'Albâtre', du nom du réseau présumé de contrebande opérant entre les falaises de Normandie et les côtes anglaises. Le procureur a évoqué la saisie de plusieurs cargaisons de marchandises de luxe — cognac, soieries, pièces détachées automobiles — interceptées au large de la pointe du Raz. Bien que plusieurs témoins aient évoqué la présence d'un organisateur local, l'enquête a été close faute de preuves suffisantes. Le principal témoin, un ancien passeur repenti, a été retrouvé mort dans sa cellule quelques semaines avant l'audience. Les autorités ont conclu au suicide."*
Le nom de Pierre Lefèvre n'apparaissait nulle part. Mais un paragraphe plus bas :
*"L'un des entrepreneurs locaux interrogés, dont le nom n'a pas été divulgué, a été relâché sans être mis en examen après 48 heures de garde à vue. Sa notoriété dans la région a conduit les enquêteurs à exclure toute participation aux faits reprochés."*
Camille relut ce paragraphe plusieurs fois. Un entrepreneur. Pas un notaire. Son cœur battait la chamade.
Elle sortit son téléphone et composa le numéro d'un ancien camarade de l'école de magistrature, désormais juge d'instruction à Rouen.
« Hugo ? Camille Moreau. » Elle parla bas, couvrant le micro de sa main. « J'ai besoin d'un renseignement. Tu te souviens du réseau de contrebande des années 70 sur la côte ? Il y avait un notable local. Un homme qui possédait des terres et des commerces. Le père d'un notaire actuel. Pierre Lefèvre. »
Le silence dura cinq secondes.
« Camille, je suis en pleine audience.
— Hugo, s'il te plaît. C'est important.
Elle entendit un soupir, puis le bruit d'une porte qui se refermait. « Écoute, je ne peux pas te dire grand-chose. Mais je me souviens d'une chose : le dossier avait été classé parce qu'un juge instructeur influent avait des liens avec la famille. Une tante Lefèvre, quelque chose comme ça. Le père n'a jamais été poursuivi. Mais tout le monde savait. »
« Tout le monde savait quoi ?
— Que c'était lui. Le financier. L'organisateur. Il ne mettait jamais les mains dans le cambouis, mais les cargaisons transitaient par ses entrepôts. Ce n'était pas un secret. C'est juste que personne ne le disait à voix haute. »
Camille remercia Hugo et raccrocha. Elle resta un long moment assise, les mains sur le carton d'archives. Son père avait découvert quelque chose. Il avait noté *"R.B."* dans son journal. Robert Le Goff, le père, le contrebandier. Et Pierre Lefèvre, le financier. Les deux familles — la cave des Lefèvre, les bateaux des Le Goff. Ensemble, ils avaient bâti le réseau. Et son père l'avait découvert.
Elle rangea les documents, s'avança vers le comptoir et remercia monsieur Delaunay. Dehors, le vent de la mer s'engouffra dans la rue étroite. Le téléphone vibra dans sa poche.
Élodie.
« Tu es où ? demanda sa sœur, la voix tendue.
— Je fais des recherches. J'ai trouvé quelque chose. Et toi ?
— Il faut que tu rentres. Le banquier a appelé.
— Le banquier ?
— Le compte de maman. Il demande à nous voir tous les trois. Il dit qu'il y a une irrégularité. »
La phrase déclencha une alarme silencieuse en Camille. « Une irrégularité ? De quel montant ?
— Il n'a pas voulu me le dire au téléphone. Mais il a dit quelque chose d'étrange. Il a dit — elle hésita. — "Votre mère était riche. Très riche. Beaucoup plus que ne le laisse penser le dossier successoral." »
Camille resta silencieuse.
« Tu m'entends ? insista Élodie. Riche. Avec des décaissements mensuels réguliers pendant des années. Des montants qui dépassent tout ce que le domaine peut produire.
— Il a dit d'où venaient ces fonds ?
— Non. Il a dit qu'il préférerait nous le dire en personne. Demain matin, à son cabinet, à Caen. »
Camille regarda la rue pavée, les toits d'ardoises mouillés, la mer au loin qui moutonnait sous les nuages. L'héritage de sa mère n'était pas qu'une question de lettres et de journaux intimes. Il y avait de l'argent. Beaucoup d'argent. Et tout indiquait qu'il provenait de quelqu'un que leur mère avait voulu cacher, protéger — ou faire payer.
Elle monta dans la voiture et prit la route de Falaise. Elle conduisit vite, les mains serrées sur le volant.
Quand elle arriva à la maison, Élodie l'attendait sur le perron, les bras croisés. À l'intérieur, assise à la table de la cuisine, Inès tournait une cuillère dans un café qu'elle ne buvait pas.
Camille s'assit en face d'elle et sortit la photocopie de l'article de journal qu'elle avait glissée dans son sac. Elle l'étala sur la table.
« J'ai trouvé quelque chose sur ton père, dit-elle à Élodie. Et sur le père de Maître Lefèvre. »
Élodie se pencha, puis recula. Son visage pâlit. « Imprimé d'un journal ? Tu es allée déterrer des affaires dans les archives publiques ? »
« L'affaire de contrebande des épaves de la côte d'Albâtre. Ton grand-père Robert était l'un des passeurs les plus actifs de la côte. Ça a été étouffé. Mais il y avait un commanditaire. Un notable. »
Elle poussa la photocopie vers Inès. Celle-ci lut, en silence, puis releva les yeux.
« Pierre Lefèvre. Le père du notaire. Mais c'est leur famille qui gère le domaine, soupira-t-elle. Depuis des générations.
— Exactement, dit Camille. C'est lui qui a le plus à perdre si quelqu'un découvre la vérité sur les activités d'avant. Et c'est lui qui détient le moulin du testament de maman. Notre père a découvert quelque chose. Il a parlé d'un R.B. dans son journal. Et puis il a disparu. »
Le silence pesa sur la pièce.
« Et maintenant le banquier téléphone pour dire que maman avait des rentrées d'argent importantes, ajouta Élodie d'une voix étrange. Des revenus qui ne proviennent pas du domaine.
— Tu penses qu'elle faisait chanter les Lefèvre ? demanda Inès.
— Je ne sais pas. » Camille passa une main dans ses cheveux. « Mais je sais une chose : nous devons parler au fils. Maître Lefèvre. Il n'est peut-être pas au courant de ce que son père a fait. Mais il détient des documents. Il peut nous ouvrir les dossiers de succession complets. »
Élodie ricana. « Et tu crois qu'il va accepter de nous recevoir, après avoir détruit exprès les lettres ?
— Je crois que nous n'avons pas le choix. C'est notre seul accès.
Inès se leva. « On y va demain. Tous les trois. Après le banquier. »
Élodie hocha la tête, mais ses yeux restaient plissés. Camille savait que sa sœur avait entendu, elle aussi, le sous-entendu du journal : leur mère avait des comptes cachés. Et si elle était prête à les laisser découvrir la vérité sur les Lefèvre, c'était qu'elle pensait que cette vérité pouvait leur faire du mal — ou les protéger.
Le vent de la nuit souleva la poussière dans la cour. Au loin, sous un ciel qui se couvrait, une silhouette mince s'arrêta devant la grille du manoir, observa la fenêtre éclairée de la cuisine — puis s'éloigna dans l'ombre.
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