L'Héritage Normand
Lire le chapitre 14: The Missing Pages
La lumière du salon avait basculé dans l'après-midi, projetant des ombres allongées sur le parquet ciré. Inès était installée dans le fauteuil de leur mère, le journal de son père ouvert sur ses genoux. Elle le lisait depuis le déjeuner, page après page, comme on égrène un chapelet. Camille l'observait depuis la table où elle triait des documents, et Élodie faisait les cent pas près de la fenêtre, son téléphone à la main.
— Il y a quelque chose qui cloche, murmura soudain Inès.
Camille leva la tête. Élodie s'arrêta de marcher.
— Quoi ?
Inès fronça les sourcils, fit glisser son doigt le long de la reliure. Elle retourna le journal, l'examina sous tous les angles.
— La dernière entrée, celle qui est interrompue en plein milieu d'une phrase… On a tous pensé que c'était la fin. Que papa s'est arrêté là, qu'il a posé le stylo et qu'il est parti. Mais regardez.
Elle tendit le journal à Camille, doigt pointé vers la page. Camille s'en saisit, l'examina de près. Le papier était épais, légèrement jauni sur les bords. La dernière ligne s'arrêtait net, *« Je dois absolument prévenir… »*
— Qu'est-ce que je suis censée voir ? demanda Camille.
— L'épaisseur. Compare avec les autres pages.
Camille pinça le coin de la page entre le pouce et l'index. Elle palpa le papier, puis la page précédente. Son front se plissa.
— C'est plus fin, en effet. Comme s'il manquait une page.
— Pas une page, corrigea Inès en prenant le journal des mains de sa sœur avec une délicatesse inhabituelle. Plusieurs.
Elle ouvrit le journal près de la fin, là où les dernières entrées se succédaient. La plume de leur père devenait plus irrégulière, les lignes plus pressées, comme s'il écrivait contre la montre.
— Regardez cette trace. Ici, et ici.
Elle retourna une page, l'exposa à la lumière oblique de la fenêtre. Camille et Élodie se penchèrent ensemble. À peine visible, une fine ligne verticale courait le long de la reliure, sombre et régulière.
— C'est une coupure, dit Élodie. Au cutter. Quelqu'un a pris un cutter et a découpé proprement les pages manquantes.
— Pour qu'on ne sache jamais ce qu'il a écrit, souffla Camille.
Inès hocha la tête. Elle se leva, traversa le salon, s'approcha de la lumière. Ses doigts caressèrent la page restante, celle qui suivait la dernière entrée complète et précédait la coupure. Elle la portait presque à hauteur de ses yeux lorsqu'elle marqua un arrêt.
Un léger tremblement parcourut sa main.
— Il y a quelque chose.
— Quoi donc ? demandèrent ses sœurs en chœur.
Inès ne répondit pas tout de suite. Elle posa le journal à plat sur le guéridon près de la fenêtre, puis sortit de sa poche un petit carnet à dessin et un crayon à papier qu'elle gardait toujours sur elle pour griffonner.
— La page d'en dessous, celle qui reste, elle porte l'empreinte de la dernière page écrite avant qu'on la découpe. Le stylo appuyait fort — il écrivait sous le coup de la colère, ou de la peur… peu importe. Le relief est resté.
Camille et Élodie retenaient leur souffle. Inès prit le crayon. Elle posa sa pointe presque à plat sur le papier, au-dessus de la zone qu'elle venait d'identifier, et commença à estomper doucement la mine de graphite sur la surface.
Les mots émergèrent comme des fantômes.
De longues secondes s'écoulèrent. Inès travaillait avec une précision d'orfèvre, le geste lent et mesuré, balayant le crayon en diagonales courtes. Peu à peu, des lettres se dessinèrent, pâles d'abord, puis plus nettes.
— Ils sont flous, mais lisibles en partie, murmura-t-elle. Il y a d'abord une phrase incomplète… quelque chose comme « *je ne peux plus me taire, je connais la vérité sur le chargement de La Perle* »… et puis, une adresse.
Elle s'interrompit, le crayon suspendu.
— Dis-la, ordonna doucement Camille.
Inès continua à estomper, un mot après l'autre. Les caractères se dévoilaient tels des hiéroglyphes déchiffrés un à un.
— … « n° 12, rue de la Paix »… « Le Havre »…
Elle lâcha le crayon. Le silence tomba sur le salon. Dehors, le vent poussait les nuages, et une rafale fit trembler les vitres.
— Le Havre, répéta Élodie. Pourquoi le Havre ?
Camille s'approcha, les bras croisés. Son esprit d'avocate tournait déjà à pleine vitesse.
— Maître Lefèvre nous a dit qu'il avait fourni à papa une identité fictive et un billet pour l'Amérique. Il n'a pas précisé le port de départ. Le Havre était le point d'embarquement évident pour les paquebots transatlantiques à l'époque.
— Mais dans ce cas, pourquoi s'arrêter rue de la Paix ? demanda Inès. Pourquoi prendre le temps d'écrire une adresse précise dans son journal avant de s'embarquer ? On ne note pas une simple escale dans un journal intime.
Élodie avait ramassé le journal d'Inès, elle le tenait entre ses mains, le regard perdu sur la page estompée.
— Et qui a découpé ces pages ? Papa, pour cacher sa propre trace ? Ou quelqu'un d'autre, avant ou après sa disparition ?
La question resta suspendue. Camille alla à la bibliothèque, sortit une carte routière de la région, la déplia sur la table.
— Le Havre, c'est à deux heures de route d'ici. Disons deux heures trente.
Elle leva les yeux vers ses sœurs. Le regard qu'elle leur lança était celui qu'elle réservait aux audiences difficiles.
— Je propose qu'on y aille. Demain matin, à la première heure.
— D'accord, souffla Élodie. Mais on n'a toujours pas lu ta lettre, Camille. Tu nous l'avais promise.
Camille marqua un temps. Une lueur passa dans ses yeux, vite masquée.
— Elle attendra. Le Havre est plus pressant. Si cette adresse existe encore, si quelqu'un s'en souvient, ce journal nous mènera peut-être à lui. À papa. Vivant.
Inès replia soigneusement la carte. Ses doigts s'attardèrent sur le pli, comme si elle cherchait à y lire un autre signe.
— Rue de la Paix, au Havre. Une adresse où il est passé juste avant de disparaître pour toujours. Je veux voir qui habite là aujourd'hui.
Elle referma le journal, le serra contre sa poitrine.
— Et si quelqu'un a découpé ces pages, c'est que cette adresse est plus qu'une simple adresse. C'est la clé d'un secret qu'on ne voulait pas qu'on découvre.
Le crépuscule tombait sur le manoir. Dans la cuisine, Élodie prépara du café fort pendant que Camille appelait un hôtel au Havre. Inès restait dans le salon, le journal sur les genoux, ses doigts repassant encore et encore sur le relief fantôme des pages arrachées.
Quelque part au fond de la maison, une porte claqua sous le courant d'air. Les trois sœurs se regardèrent, conscientes sans se le dire d'une même chose : le manoir leur avait livré un nouveau message, et cette fois, il les conduisait loin de ses murs.
Vers une ville portuaire, une rue anonyme, et ce qui restait d'un homme qui avait peut-être vécu sous un nom d'emprunt jusqu'au bout.
— Demain à six heures, dit Camille depuis le seuil de la cuisine. Je conduis la première partie du trajet.
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