L'Héritage Normand
Lire le chapitre 15: The Trail in Le Havre
Le Havre sentait le sel, la rouille et le diesel. Camille gara la Peugeot près du bassin du commerce, coupa le moteur et resta un instant immobile, les mains serrées sur le volant. Derrière elle, Élodie et Inès ne disaient rien. Elles avaient à peine échangé trois mots depuis le petit déjeuner, chacune perdue dans ses pensées.
Le numéro 12 de la rue de la Paix se révéla être une boutique étroite, coincée entre un caviste et une agence maritime. La devanture en bois peint — vert écaillé, dorure fanée — annonçait *L'Encre et la Marée*. Livres anciens, cartes marines, estampes.
Une clochette tinta quand Camille poussa la porte. L'odeur du papier vieilli et de la cire d'abeille les enveloppa. Des rayonnages du sol au plafond débordaient d'ouvrages, certains couchés, d'autres empilés en colonnes instables. Au fond, une femme courbée, cheveux blancs tirés en chignon, redressait une pile de registres. Elle leva la tête, cligna des yeux comme si elle émergeait d'un rêve.
« Bonjour, dit Camille d'une voix qu'elle voulait neutre. Nous cherchons des renseignements sur quelqu'un qui vivait à cette adresse. »
La femme ne répondit pas. Elle les détailla l'une après l'autre, s'attardant sur leurs visages.
« Une adresse, ce n'est pas une personne, finit-elle par dire. Je tiens une librairie, pas un bureau de renseignements. »
Élodie s'avança, son sac serré contre elle. « Nous cherchons notre père. Henry Mercier. Il a peut-être reçu du courrier ici, il y a longtemps. »
Le visage de la vieille femme se ferma comme une porte qu'on claque. « Je ne connais personne de ce nom. »
Inès fit un pas. Elle sortit de son sac le journal de leur père, ouvert à la page où le crayon avait révélé l'adresse. « Ce carnet appartient à notre père. Une page a été arrachée, mais on voit encore l'empreinte de ce qui était écrit. C'est votre adresse. »
La femme baissa les yeux sur le journal, sur l'écriture serrée. Quand elle les releva, ils étaient humides.
« Mercier, répéta-t-elle dans un souffle. Henry Mercier. »
Elle contourna le comptoir, verrouilla la porte de la boutique et tira un rideau de velours sur la vitrine. Puis elle leur fit signe de la suivre dans l'arrière-boutique : une pièce minuscule, une table de bois brut, des boîtes d'archives empilées contre le mur. Une odeur de café refroidi et de poussière.
« Asseyez-vous. »
Elles obéirent. La femme se servit un verre d'eau, le but d'un trait, puis s'assit en face d'elles.
« Vous lui ressemblez », dit-elle. À qui ? Camille n'aurait su dire. Peut-être à toutes les trois à la fois, ou à une image qu'elle seule gardait en mémoire.
Elle se leva, fouilla dans une boîte métallique sous la table, en sortit un paquet enveloppé de papier kraft, ficelé d'une cordelette jaunie. Elle le posa devant elles sans le défaire.
« Votre père m'a confié ceci. Il m'a fait promettre de ne le remettre qu'à ses filles, si elles venaient un jour. J'ai attendu. J'ai cru que je mourrais avant de voir ce jour. »
Camille tendit la main, puis s'arrêta. « Vous le connaissiez bien ? »
Un sourire triste plissa les yeux de la vieille femme. « C'est moi qui lui ai vendu son billet pour l'Amérique. Il est passé par ici une dernière fois, en 1977. Il avait l'air d'un homme qui fuyait, mais il ne m'a jamais dit quoi. Il m'a laissé ce paquet et une lettre. Je n'ai ouvert ni l'un ni l'autre. Je n'ai pas à lire ce qui ne m'est pas destiné. »
Élodie s'empara du paquet. Ses doigts tremblaient quand elle défit la cordelette. À l'intérieur, des lettres — une douzaine au moins — enveloppées dans une chemise de toile beige. Toutes adressées à « Mlle Agathe Marchand, librairie L'Encre et la Marée, 12 rue de la Paix, Le Havre ». Toutes timbrées des États-Unis. Toutes non ouvertes.
« Il les envoyait ici ? demanda Inès. Pour qu'elles restent ? »
La libraire haussa les épaules. « Il m'a dit que ce n'étaient pas des lettres à poster, mais des lettres à garder. Que si un jour ses filles venaient, je devais les leur remettre. Il a ajouté : "Si elles viennent, c'est qu'elles auront trouvé le chemin." »
Camille saisit une enveloppe. Le timbre était américain, l'adresse écrite d'une main rapide mais appliquée. Le cachet de la poste : New York, 1978. Elle retourna l'enveloppe. Au dos, un tampon à l'encre bleue délavée : *Kessler & Fils — Investigations privées, 1140 Broadway, New York*.
« Kessler & Fils ? » Camille lut à voix haute. Elle regarda la libraire. « C'est une agence de détectives. »
La vieille femme hocha lentement la tête. « Je ne sais pas ce qu'il cherchait de ce côté-là. Mais c'était l'adresse qu'il donnait pour le courrier qu'il voulait garder secret. »
Élodie ouvrit la première enveloppe avec précaution. À l'intérieur, une lettre écrite sur du papier fin, froissé, comme si elle avait été pliée et dépliée des dizaines de fois.
« Elle est datée de juin 1978 », dit-elle. Elle commença à lire à voix basse, puis plus haut, pour que ses sœurs entendent.
*— Ma chère Agathe, je vous écris de New York. La ville est gigantesque, un brouillard de briques et de lumières. Robert Bernard m'a donné un toit et un travail, mais je ne suis pas lui. Je suis un homme qui attend de pouvoir revenir. Je vous en prie, gardez ces lettres. Si un jour quelqu'un vient vous demander Henry Mercier, c'est qu'il sera temps.* *J'ai retrouvé une piste. Elle est mince, mais elle existe. Je ne peux pas en dire plus ici. Je ne suis pas paranoïaque, j'ai été témoin de trop de choses pour être naïf.*
La lettre s'interrompait là, signée d'un simple *H*.
Inès sortit une autre enveloppe, datée de septembre 1978. Celle-ci était plus courte.
*— Il y a eu un accident. Un homme est mort. Il travaillait avec moi. Je ne sais pas si c'était un hasard. Robert me dit que je me fais des idées, mais Robert n'y était pas.*
L'année suivante, janvier 1979 :
*— Je crois qu'ils me cherchent. J'ai changé de quartier, de nom une troisième fois. Personne ne connaît Henry Mercier ici. Mais quelqu'un pose des questions au bureau, dit-on. Quelqu'un qui cherche un Français avec un passé dans la contrebande.*
Camille sentit son cœur se serrer. Elle prit une autre enveloppe, datée de 1981.
*— J'ai appris qu'elle est morte. Ma femme. C'est moi qui aurais dû mourir, pas elle. Je n'ai plus de raison de revenir. Mais j'ai toujours des raisons de chercher. Je vais continuer. Pour elle. Pour mes filles.*
Élodie lâcha la lettre, les yeux brillants. « Il croyait que maman était morte », murmura-t-elle. « Il est parti en pensant qu'elle était morte. »
La vieille femme se racla la gorge. « Il a passé des années à chercher quelqu'un, d'après ce que j'ai compris. Il revenait parfois, ou plutôt il envoyait des lettres, toujours à mon nom, toujours à la même adresse. Il disait qu'il enquêtait. Qu'il ne pouvait pas revenir tant qu'il n'aurait pas découvert la vérité. »
« Quelle vérité ? » demanda Inès. Sa voix était à peine audible.
« Ça, il ne me l'a jamais dit. Mais il y avait une autre chose. »
La libraire fouilla dans sa poche et en sortit une clé en laiton attachée à un ruban de velours usé. « Il m'a laissé ça aussi. Un coffre. Dans une banque de New York. Il m'a dit que si ses filles venaient un jour, je devais leur donner la clé. Que ce qu'il avait trouvé méritait d'être vu par d'autres yeux que les siens. »
Elle poussa la clé sur la table. Elle atterrit avec un bruit mat, entre les trois sœurs.
Camille regarda la clé. Puis les lettres. Puis ses sœurs.
« Il cherchait quelque chose. Quelqu'un. Pendant des années, en Amérique, il a cherché. »
Inès prit la clé, la retourna entre ses doigts. « Et il a trouvé. Il a dû trouver. Sinon pourquoi garder tout ça ? »
Élodie, elle, fixait la dernière lettre, celle de 1981. « Pour elle », dit-elle. « Pour maman. Il a continué pour maman. »
Le silence tomba. La clochette de la boutique tinta dans le lointain, un client pressé, mais personne ne bougea. Les trois sœurs restaient figées autour de la table, le poids des années mortes posé sur leurs épaules.
« La question, dit enfin Camille, c'est ce qu'il a pu découvrir. Et si c'est lié à ce qui l'a fait fuir en premier lieu. »
Elle se tourna vers la libraire. « Vous n'avez pas la moindre idée de ce qu'il cherchait ? Aucune mention d'un nom, d'un lieu ? »
La vieille femme hésita. Puis elle dit, d'une voix presque inaudible : « Une fois, il a dit qu'il cherchait un homme et une femme. Qu'ils étaient quatre, autrefois. Qu'il devait savoir lequel des quatre avait menti. »
Camille pensa aux pages arrachées du carnet de son père. À Maître Lefèvre. À la maison de Poudlardie où leur mère vivait seule avec ses secrets. Quatre. Le notaire et son père. Le sien. Et le quatrième ?
Elle regarda la clé, toujours dans la main d'Inès, et comprit qu'un coffre de banque new-yorkais ne représentait plus seulement une piste. C'était peut-être la seule réponse qui restait.
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