L'Héritage Normand
Lire le chapitre 24: The Betrayal
La brise marine soulevait le sel et le chagrin. Camille, Élodie et Jeanne se tenaient devant la tombe de leur père, les fleurs qu'elles avaient déposées déjà humides de l'embrun. Le granit gris portait son nom, Pierre Marchand, et les dates qui avaient volé tant d'années à leur famille. C'est Jeanne qui vit l'ombre d'abord, une silhouette qui gravissait le sentier du cimetière, vêtue d'un manteau sombre qui claquait comme un drapeau en berne.
Maître Lefèvre s'arrêta à quelques pas. Son visage, habituellement rouge et jovial, était blême. Ses doigts tripotaient le bord de son chapeau, le froissaient, le lissaient, recommençaient. Camille reconnut la mécanique de l'homme qui s'apprête à avouer quelque chose d'irréparable.
« Mesdames, commença-t-il, mais sa voix se brisa. Il fallait que je vous voie. Maintenant que vous avez trouvé la tombe... »
Élodie s'avança d'un pas, protégeant sa sœur cadette d'un geste instinctif. « Vous nous avez suivies.
— Non. J'ai prié pour que vous ne trouviez pas. Mais vous êtes tenaces, comme elle. » Il releva la tête, et ses yeux étaient humides. « Comme votre père.
— Parlez clairement, Maître, coupa Camille. Vous nous avez déjà avoué avoir aidé à simuler sa mort. Que nous cachez-vous encore ?
Le notaire baissa les yeux vers la pierre tombale. Il tendit la main vers la marque gravée à la base—le sceau des faussaires, un cercle entouré d'un serpent se mordant la queue. Il la caressa comme on touche une cicatrice.
« Cette marque, murmura-t-il, c'est moi qui l'ai faite graver. Sur ordre. Pour que personne ne puisse jamais douter de la mort de Pierre.
— Pourquoi ? demanda Jeanne, la voix tremblante.
Lefèvre ferma les yeux. Quand il les rouvrit, il semblait avoir vieilli de vingt ans.
« Parce que j'ai pris l'argent. Leur argent. De quoi rembourser les dettes de mon étude, sauver la maison de ma famille. Ils sont venus me voir après la disparition de votre père, et ils savaient tout. Tout. Ils savaient que j'avais aidé Pierre à simuler sa mort, qu'il était parti en Amérique. Ils ont menacé de me dénoncer, de détruire ma vie. Puis ils ont fait une offre. Une seule fois, m'ont-ils dit. Une seule fois, et ils disparaîtraient. »
Camille sentait le sang cogner dans ses tempes. Le vent sifflait entre les croix, et elle avait l'impression que chaque mot du notaire était une pierre qu'on jetait dans l'eau calme de leurs certitudes.
« Qui, Maître ? dit-elle. Qui vous a payé ?
— Je ne prononcerai pas son nom ici. Pas devant sa tombe. Votre père mérite mieux que ça.
— Son nom ! S'écria Élodie. Mon père mérite la vérité. Nous méritons la vérité.
Lefèvre regarda les trois sœurs, et quelque chose céda dans son visage. Ses épaules s'affaissèrent.
« Dans le monde de l'art, tout se sait à la fin, dit-il doucement. Les faussaires de talent sont rares. Ceux qui dirigent les réseaux sont encore plus rares. Votre mère... Marguerite... était respectée. Admirée. Quand Pierre a découvert ce qu'elle faisait, il a voulu la protéger. Il s'est accusé. Il a pris la fuite pour détourner l'attention des autorités. Il s'est sacrifié pour elle. »
Camille chancela. Jeanne la rattrapa par le bras. Un silence terrible s'abattit sur eux, troué seulement par les cris des mouettes au-dessus de la falaise.
« Attendez, dit Élodie lentement. Vous dites que notre père a fui pour protéger notre mère ? Qu'il a pris sur lui la culpabilité du réseau ?
— Oui. Et quand il a été parti, quand les autorités ont cru qu'il était mort, Marguerite s'est retrouvée seule à la tête d'un empire qu'elle gérait depuis l'ombre. C'est moi qui ai transmis les ordres. C'est moi qui ai fait graver cette marque sur sa tombe, par sécurité, pour authentifier sa mort auprès du réseau.
— Authentifier sa mort ? Répéta Jeanne. Vous voulez dire que les faussaires avaient besoin de preuves ?
— Les faussaires, oui. Mais surtout la personne qui avait succédé à Pierre. Quelqu'un qui avait besoin de savoir qu'il ne reviendrait jamais. »
Il fit une pause. Le vent semblait retenir son souffle.
« La personne qui m'a payé pour graver cette marque, celle qui dirigeait le réseau après la fuite de votre pèreet qui m'a versé l'argent pour graver cette marque, c'était votre mère.
Camille secoua la tête. « Non. Non, ce n'est pas possible. Notre mère était... elle nous a élevées seule, elle travaillait à la librairie, elle n'avait rien.
— La librairie était une façade, dit Lefèvre. Elle vendait des livres le jour et dirigeait des ventes d'œuvres contrefaites la nuit. Elle avait un don, votre mère. Un œil infaillible pour le détail. Elle aurait pu être une grande restauratrice. Elle a choisi d'être autre chose.
Élodie avait les larmes aux yeux. « Et notre père ? Il savait ? Il a fui pour elle ? Et elle l'a laissé... elle l'a laissé mourir seul, malade, à New York ?
— Elle ne savait pas qu'il était malade, dit Lefèvre. Il ne le lui a jamais dit. Il envoyait des lettres - à Nathalie, une personne de confiance - mais il refusait qu'elle apprenne sa condition. Il préférait qu'elle le croie vivant, quelque part, heureux. Même après tout ce qu'elle avait fait.
Camille se tourna vers la tombe. La pierre était froide, indifférente. La mer, en contrebas, écrasait ses vagues contre la falaise dans un rugissement régulier de colère. Elle pensa à sa mère, assise à la table de la cuisine, étalant de la confiture sur du pain pour le petit-déjeuner, fredonnant une chanson. Elle pensa à sa lettre, celle qu'elle n'avait jamais montrée à ses sœurs, celle qui révélait des choses. Des choses que Camille avait tenté d'interpréter comme la paranoïa d'une femme âgée. Mais maintenant...
« Maître, dit Camille, sa voix plus basse que jamais. Qui d'autre savait ? Qui d'autre, dans ce village, connaissait la vérité ?
Lefèvre hésita. Un oiseau poussa un cri perçant.
« Votre mère avait un associé, murmura-t-il. Quelqu'un qui livrait les œuvres, qui servait d'intermédiaire avec les acheteurs. Un homme du village. Un homme en qui tout le monde avait confiance. »
Il releva les yeux vers Camille, et dans son regard, elle vit une vérité qui la glaça jusqu'aux os.
« Robert. Le boulanger. Il était les mains du réseau. Votre mère en était la tête. »
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