L'Héritage Normand
Lire le chapitre 29: The Art Dealer
La lumière parisienne tombait en biais sur la vitrine du 14, rue de Seine, faisant scintiller un paysage normand anonyme du XIXᵉ siècle, accroché là comme un appât. Camille s'arrêta devant la porte, son reflet flottant dans le verre comme une hésitation. Derrière elle, Élodie et Inès attendaient dans une petite Renault de location, moteur laissé en marche.
— La galerie Dupré, dit Camille à voix basse en regardant la plaque en laiton. Elle existe depuis 1978. C'est le seul négociant qui a vendu des pièces de l'atelier de papa à des collectionneurs américains entre 1985 et 1990. Trois tableaux attribués à Boudin, deux à Lebourg.
— Et cette femme de la lettre de maman, ce « contact parisien »…, murmura Inès depuis la banquette arrière.
Camille feuilleta la liasse de documents que Lefèvre avait finalement transmis — le notaire, sur conseil de son avocat, avait choisi la coopération face à l'ampleur du scandale. Parmi les reçus de transport, un nom revenait avec une régularité troublante : Galerie Dupré, rue de Seine, Paris.
— C'est peut-être un simple acquéreur, objecta Élodie.
— Dix-huit œuvres achetées en cinq ans à une veuve en difficulté ? Et jamais revendues à des collections publiques ? Camille secoua la tête. Aucun musée n'a de trace de ces tableaux. Ils ont disparu. Ou plutôt, ils ont changé de main sous le manteau.
Elles entrèrent. La galerie sentait la cire et l'essence de térébenthine. Un jeune homme en chemise noire s'avança, sourire commercial. Camille fit sonner son avocate parisienne — elle avait ce don d'incarner l'argent ancien quand elle le voulait. Elle demanda le prix d'un petit Boudin de plage, pour sa collection personnelle, et exigea de voir le registre de provenance.
— Madame, un tel examen nécessite un rendez-vous avec Monsieur Dupré lui-même…
— J'ai des références. Ma famille achète chez Dupré depuis 1982.
Elle sortit une carte de visite — une des cartes qu'elles avaient retrouvées dans le bureau de leur mère, portant le nom de Julien Dupré, avec une apostille manuscrite en marge : « À voir absolument. » Elle posa la carte sur le comptoir avec un aplomb que seule la nécessité justifiait.
Pendant qu'Élodie captait l'attention du jeune homme en s'extasiant sur la facture d'une marine, Camille guida Inès vers la porte discrète au fond de la pièce. Le loquet céda sous la pince d'Inès — les années de bricolage dans le hangar du manoir avaient leur utilité. Elle ouvrit un bureau étroit, encombré de tiroirs métalliques, avec une baie vitrée carrée donnant sur une cour pavée. Des caisses en bois s'y alignaient, marquées « EXPORTATION — LE HAVRE ».
Elles fouillèrent sans un mot. Inès ouvrit un premier tiroir : des factures d'assurance. Un second : des photographies d'œuvres — certaines qu'elles reconnaissaient. Des tableaux peints par leur père, anciennement. Signés de noms célèbres. Inès les feuilleta en respirant de plus en plus vite. Il y avait là un Lebourg « vendu » en 1987 à un musée de Boston, et pourtant le même tableau, le même ciel, la même lumière, apparaissait dans deux autres clichés de dates différentes.
— Ils tournaient, souffla-t-elle. Ils fabriquaient l'œuvre, la vendaient, en produisaient une « réplique » ensuite pour le marché gris.
Camille sortit son téléphone pour photographier les documents quand la lumière s'éteignit. Un claquement sec. Puis des pas lourds sur le sol de pierre.
— Mesdames.
La voix venait de la cour. Un homme de grande taille, silhouette découpée dans l'encadrement que révélait la baie, se tenait à trois mètres, une matraque noire battant sa cuisse. Derrière lui, deux autres — des silhouettes massives.
— Vous êtes entrées par effraction, constata l'homme. Le propriétaire n'appréciera pas.
Camille glissa les documents dans son sac sans le regarder.
— Je suis avocate. Vous venez de commettre une violation de domicile dans mon lieu de travail.
L'homme rit, d'un rire sans chaleur.
— Maître Lefèvre a beaucoup parlé, disait le marchand en entrant par la porte latérale, un cigare éteint entre les doigts. Nous savions que vous viendriez. Une question de patience.
Julien Dupré avait les yeux clairs d'un escroc de haut vol, mais son visage portait les marques de l'anxiété — des cernes profonds et les mains qui tremblent d'un homme qui a vécu vingt ans avec la peur au ventre. Il les fit asseoir malgré elles, par une simple autorité physique. Ses hommes — une femme d'un certain âge aux cheveux gris, un colosse muet — les délestèrent de leurs téléphones, de leurs sacs, des documents photocopiés qu'Inès avait encore à la main.
— Vous les remettrez à votre mère, pour l'apaisement des siens, dit Dupré en prenant les papiers.
— Vous savez qu'elle est morte, répondit Élodie.
Il marqua un temps, un muscle de sa joue tressaillant.
— Oui, j'ai appris. Je suis désolé.
— Désolé ? C'est tout ce que ça vous fait ? Vous avez détruit notre famille.
— Votre famille s'est détruite seule, dit Dupré en s'asseyant derrière le bureau. Votre mère m'a contacté. Elle voulait de l'argent rapide. J'ai été le seul à accepter de l'aider.
Camille se redressa.
— « Aider » ? Ils ont forgé des toiles pendant dix ans. Vous les revendyez en Europe.
Dupré leva un doigt.
— Attention, mesdames. Il y a une grande différence. Votre mère — que Dieu ait son âme — fabriquait les toiles. Moi, je n'ai fait que les vendre. Je ne suis pas un faussaire. Je suis un négociant.
— Avec une amende de la douane française en 1990 qui aurait dû vous ruiner, dit Camille. J'ai fait des recherches sur vous, monsieur Dupré. Une amende de dix mille francs, c'est tout ? Pour des exportations non déclarées ? Vous aviez des protections.
Le silence s'épaissit comme de la peinture séchée.
Dupré retrouva un sourire.
— Vous êtes maligne. Exactement comme votre père.
Le nom accrocha l'air. Il se leva, se dirigea vers un coffre encastré dans le mur, composa une combinaison. Il en sortit un dossier mince, qu'il posa sur le bureau devant elles.
— Je vous montre ça pour une raison simple : nous sommes du même côté, même si vous ne le comprenez pas encore. Votre père était un maître, un vrai. Mieux que votre mère, même. C'est lui qui a fait les meilleures pièces du réseau. Il était l'artiste du groupe, votre mère la logisticienne, et moi… j'étais le banquier.
Camille sentit le sol se dérober. Elle ouvrit le dossier d'une main tremblante. Des photographies. Son père dans une cave, un pinceau à la main, au milieu de toiles en cours. Son père riant devant un tableau achevé, en compagnie de Dupré, en compagnie de… leur mère.
— Votre père est parti parce qu'il l'a décidé, pas pour ce que vous croyiez, dit Dupré. Il n'a jamais été victime de quiconque, sauf de lui-même.
— Vous mentez, dit Inès. Vous avez payé Lefèvre pour enterrer l'affaire.
— J'ai payé Lefèvre pour la protéger, la vôtre. À sa manière grotesque, ce vieil homme faisait ce qu'il pouvait.
— La cassette des aveux, celle que Robert utilise contre nous… reprit Camille.
— Une pièce de théâtre montée par votre mère pour se protéger. Elle était brillante. Elle a retourné la situation d'un homme cupide en un système qui la nourrissait, elle et ses filles.
Les mots que Robert avaient prononcés la veille, dans la farine et la sueur, tournèrent dans la tête de Camille. Sa mère était aux commandes. Mais elle ne l'était pas avant, songea-t-elle en fixant la photo de son père.
— Votre père a échangé sa vie contre la vôtre. Il a accepté de disparaître pour que votre mère puisse vous élever dans la maison familiale sans craindre les créanciers. Il avait une dette, lui aussi.
— Une dette envers qui ?
Dupré la regarda avec une pitié presque sincère.
— Envers le réseau. Il l'a fondé, mesdames. Il l'a transmis à votre mère comme un cadeau empoisonné au moment de son départ. Et elle l'a entièrement assumé, jusqu'à son dernier souffle.
Inès se leva, la chaise raclant le sol. Les deux gardes firent un pas. Elle ne les regarda pas.
— Mon père est mort en 1984, dit-elle.
— Votre père est mort en 2009 à Bilbao, répondit Dupré sans ciller. Sous un nom d'emprunt. Le certificat est dans le coffre. Je vous le donnerai, si vous voulez. Nous avons d'autres choses à régler.
Il se tourna vers Camille.
— Vous aviez raison de venir, maître. Mais vous êtes en retard. Robert vous a devancées ici ce matin. Il est venu me proposer votre âme, et je lui ai donné notre accord de principe. Le marché est simple : vous me remettez le manoir, vos parts de la vente de la manufacture, et je vous efface du tableau. Sinon, les lettres de votre mère parviennent aux autorités. Et votre père devient, post-mortem, le criminel qu'il n'a jamais été.
— Vous êtes le maître du réseau, articula Camille.
— Non, dit Dupré en souriant enfin. Je suis son liquidateur. Dans cette affaire, tout le monde meurt ou disparaît. Vous, mesdames, vous avez la chance de pouvoir disparaître en silence.
Un cliquetis. La porte du bureau se verrouilla de l'extérieur avec un bruit d'horloge.
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