L'Héritage Normand
Lire le chapitre 30: The Escape
Le pouls de Camille cognait contre ses tempes. Dans la pièce exiguë, derrière la porte close, la climatisation bourdonnait comme une mouche agonisante. En face d'elle, Dupré trônait, les doigts joints, l'air de savourer leur désarroi. Inès serrait le poignet d'Élodie, qui tremblait, son téléphone enfoui dans la poche de son blazer.
— Voilà, mesdames, dit Dupré en se levant. Je vous laisse réfléchir. Vous avez une heure pour signer l'acte de cession. Ensuite… il se passa la main sur le col, l'air faussement contrit. Je vous raccompagnerai. Avec ou sans documents.
Il sortit. Le cliquetis de la serrure résonna dans le silence. Les deux gardes, massifs, patientaient de l'autre côté de la vitre fumée.
Camille inspira profondément. Sa robe de tailleur, qu'elle portait depuis le matin, sentait la sueur et la peur. Elle se força à ralentir, à adopter sa voix de procureur, celle qu'elle utilisait face aux avocats adverses les plus retors.
— Il bluffe, murmura-t-elle.
Inès releva la tête, les yeux secs mais rougis.
— Tu crois ? Parce que là, j'ai plutôt l'impression qu'il tient toutes les cartes.
— Non, répliqua Camille en marchant lentement vers la baie vitrée. Réfléchis. S'il voulait vraiment la manoir et la part de la manufacture, il n'aurait pas besoin de nous menacer. Il aurait déjà les papiers. Il veut quelque chose d'autre.
— Quoi donc ? demanda Élodie d'une voix fragile.
Camille se retourna, le front baissé, la mâchoire serrée.
— Il veut que nous ayons peur. Que nous prenions la fuite. Il n'a aucun intérêt à ce que nous restions en France, à ce que nous sondions plus loin. Chaque minute que nous passons ici, il risque que quelqu'un d'autre découvre que la fondation de son réseau est un château de cartes.
Elle marqua une pause, puis s'approcha d'Élodie, qui gardait la main dans sa poche.
— Ton téléphone, souffla-t-elle. Ils ont pris les nôtres, mais pas le tien. Élodie… qu'est-ce que tu attends ?
Élodie cligna des yeux, comme sortant d'un rêve.
— Je… Je n'ai pas de réseau. La pièce est blindée.
— Et si tu te rapprochais de la fenêtre ? insista Camille. Un signal, un SMS, juste un mot. Tu connais le commissaire de Bayeux, celui qui a pris notre plainte pour Robert ? Le numéro est enregistré.
Inès la regarda, la tête inclinée.
— Tu veux que nous appelions la police alors que nous sommes enfermées ? Ils vont nous prendre pour des folles.
— Non, intervint Camille en tournant vers elle un regard aigu. Nous allons le faire parler. Et quand il parlera, il se trahira. C'est comme ça qu'on piège un escroc : laisse-le étaler son plan, puis coupe-lui le fil.
La porte s'ouvrit à nouveau, Dupré réapparut, un dossier sous le bras, une coupe de champagne à la main.
— Alors, mesdames, une réflexion concluante ?
Camille avança d'un pas, lente, maîtrisée.
— M. Dupré, je suis avocate. J'ai passé dix ans à Paris à démonter des montages financiers plus complexes que celui-ci. Alors, avant de signer quoi que ce soit, j'aimerais que vous me prouviez ce que vous avancez.
Dupré haussa un sourcil amusé.
— Quoi donc ?
— Que mon père a de lui-même constitué ce réseau. Vous nous montrez un certificat de décès de 2009. Un homme meurt à Bilbao, cela peut être légitime. Mais vous ne nous avez montré aucune preuve qu'il ait été maître de quoi que ce soit.
Le visage de Dupré se figea un instant, puis il éclata d'un rire bref.
— Vous discutez en dilettante. Le faux document, votre père en était un maître. Tout ce que je sais, c'est qu'il m'a laissé des instructions, et je les suis à la lettre. Vous n'avez aucun pouvoir ici.
— J'ai un pouvoir, murmura Camille, celui de la lucidité. Vous prétendez que maman était la chef de la contrefaçon. Vous prétendez que papa a fui. Mais ces deux versions se contredisent. Si maman était la chef, pourquoi fuyait-elle ? Si papa avait été votre fondateur, pourquoi s'est-il laissé mourir en silence à Bilbao, seul ? Un homme qui dirige un réseau d'art ne meurt pas dans l'anonymat.
Dans la poche d'Élodie, un doigt glissa furtivement le long de l'écran. En bas dans la rue, le panneau de la galerie indiquait une adresse à deux cents mètres du commissariat de l'arrondissement.
— Il cherchait à vous protéger, dit Dupré avec un sourire glacial. C'est ce que font les bons fondateurs. Ils disparaissent pour que les dettes du réseau ne leur reviennent pas.
Camille savait qu'elle le tenait. La contradiction était sa faille.
— Alors pourquoi nous menacez-vous ? demanda-t-elle en croisant les bras. Si tout est maîtrisé, si la dette est payée, pourquoi demandez-vous la manoir ?
Le rire de Dupré se fit plus mince. Pour la première fois, il regarda sa montre.
— La manoir est une question de commodité, pas de nécessité.
Inès la rejoignit, la voix ferme soudain.
— Vous mentez. Vous l'avez avoué vous-même : nous sommes des bouches qui parlent. Vous voulez nous faire taire définitivement.
— Mais je ne tue personne, mesdames. Je suis un négociant, pas un assassin.
Il y eut un mouvement derrière la porte. Des bruits de pas lourds, des voix qui s'élevaient. Dupré se retourna, agacé, alors qu'une lueur bleue traversait la pièce. Élodie sortit son téléphone, l'écran allumé vers les uniformes qui entraient dans la pièce, armes au poing.
— Commissariat. Tout le monde à terre !
Dupré eut un geste réflexe, mais deux policiers l'avaient déjà saisi. La coupe de champagne se renversa sur le tapis, une tache sombre, brillante comme la fin de quelque chose.
Camille sentit les mains de ses sœurs la saisir : Inès d'un côté, Élodie de l'autre. Elles ne disaient rien. Elles étaient juste là, debout, vivantes.
Le commissaire, un homme grand, aux cheveux gris, s'avança vers elles.
— Mesdames, dit-il simplement, vous êtes libres. Nous avons tout entendu.
À travers la vitre, Camille vit Dupré, menotté, le visage blanc de rage, tandis que les policiers enregistraient sa déposition. Il se mit à parler, à dérouler, à avouer tout : les menaces, les pressions, les filières, la disparition de leur père.
Il se tut enfin.
Les trois sœurs passèrent la porte, leurs épaules se frôlant, leurs silhouettes découpées contre la lumière du crépuscule parisien.
Il ne restait, dans la pièce vide, que le silence et une coupe de champagne renversée.
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