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L'Héritage Normand

Lire le chapitre 4: The Will of Three

Le silence dans le grand salon était aussi épais que la poussière qui recouvrait les boiseries. Camille avait tiré les rideaux de dentelle pour laisser entrer la lumière grise de l'après-midi normand, mais elle regrettait presque de l'avoir fait. La pièce semblait plus nue, plus sévère, comme si elle jugeait leur présence.

Maître Lefèvre disposait ses papiers sur le bureau de chêne massif, ses doigts manucurés effleurant chaque document avec une lenteur méticuleuse. Il portait un costume anthracite trop neuf pour la campagne, et sa cravate bleu marine était serrée à l'excès, comme si elle contenait quelque chose qu'il aurait préféré garder enfoui.

« Mesdames, je vous remercie d'avoir accepté de vous réunir à nouveau si rapidement. »

Élodie se tenait près de la fenêtre, les bras croisés, le menton relevé. Elle n'avait pas pris la peine de se changer : elle portait toujours le pull en laine écrue qu'elle avait mis pour creuser dans les plates-bandes, et il y avait de la terre sous ses ongles. Défiance discrète, ou négligence calculée. Camille ne savait plus.

Inès, elle, s'était installée dans le fauteuil Voltaire près de la cheminée éteinte, les mains sur les genoux. Elle avait cette expression qu'elle prenait quand elle photographiait un paysage : attentive, absorbée, ailleurs.

Camille resta debout derrière le canapé, refusant de s'asseoir. Elle avait besoin de sentir ses jambes capables de la porter, si ce qu'elle allait entendre lui enlevait le reste.

« Vous connaissez la structure générale du testament, poursuivit Lefèvre en ajustant ses lunettes demi-lune. Votre mère, Geneviève Delaunay-Roussel, a rédigé ses dernières volontés il y a cinq ans, après son diagnostic. Elle a souhaité que chaque fille reçoive un legs distinct, selon ce qu'elle estimait leur correspondre. »

Il marqua une pause, laissant le poids de la phrase s'installer. Élodie ricana presque.

« Le partage par personnalité. Bien sûr. Elle adorait jouer les arbitres. »

Lefèvre ne releva pas. « Maître, commençons. » Camille avait parlé plus sèchement qu'elle ne l'aurait voulu.

Lefèvre déplia une liasse de documents. La première page était ornée du sceau de l'étude, un cachet ancien à l'encre décolorée. Il toussota.

« L'article premier : le manoir du Clos-Varin ainsi que l'ensemble des terres attenantes, soit sept hectares de vergers et de prairies — et incluant la maison de gardien et la grange rénovée — sont légués à Camille Roussel. »

Le sol sembla se dérober. Camille saisit le dossier du canapé, doigts crispés sur le cuir usé.

« Quoi ? »

Lefèvre leva les yeux par-dessus ses lunettes. « Madame votre mère a expressément stipulé que vous receviez le manoir, Camille. »

« C'est une erreur. Élodie vit ici. Élodie a passé dix ans à s'occuper de cette maison, du jardin, de maman. »

Élodie s'était retournée, visage fermé. Sa voix était blanche, posée, plus dangereuse qu'un cri. « Continue, Maître. »

Lefèvre parcourut la suite du texte. « L'article deux : l'ensemble des comptes bancaires, valeurs mobilières et fonds de placement, évalués à la date du décès, sont légués à Élodie Roussel. »

Un silence de plomb. Camille regarda sa sœur. Élodie avait arrêté de respirer, le visage figé comme si elle avait reçu un coup. L'argent. Elle avait eu l'argent. Toute la sécurité que représentait cet argent — le confort, l'absence de soucis matériels — elle l'avait eue.

« Maman était folle, » murmura Élodie.

Lefèvre s'agita, mal à l'aise. « Madame Roussel était tout à fait saine d'esprit au moment de la rédaction, je vous prie de croire en ma parole professionnelle. Elle a agi avec détermination, en connaissance de cause. »

« Laisse tomber, Lefèvre. » Élodie écarta la main d'un geste las. « Le reste. »

Lefèvre tourna la page. « L'article trois : Inès Roussel recevra un coffret scellé contenant la correspondance personnelle de sa mère, ainsi qu'un médaillon d'or appartenant à la famille depuis plusieurs générations. Ce coffret devra lui être remis en main propre à la fin de la présente lecture. »

Inès leva enfin les yeux. Elle n'avait pas bronché — pas un muscle de son visage n'avait bougé. Mais Camille connaissait ce silence-là, celui qui précédait l'orage ou l'effondrement. Inès était restée assise, droite, comme si elle avait su.

« Des lettres, » répéta Inès. Sa voix était calme, presque rêveuse. « Elle me laisse des lettres. Et une boîte. »

« Votre mère a précisé que ces documents vous éclaireraient sur des aspects de la vie familiale qu'elle n'avait jamais pu aborder de vive voix. »

La phrase flotta dans l'air, noyant la pièce dans une signification plus lourde que les murs. Camille sentit son propre souffle se coincer. Eclairer sur des aspects. Qu'avait-elle voulu dire ? Les lettres de leur mère étaient-elles le pendant de celle que Camille avait reçue, celle qui parlait de meurtre ?

« Il y a autre chose », annonça Lefèvre.

Élodie éclata d'un rire amer. « Bien sûr qu'il y a autre chose. C'est maman. »

« Plusieurs clauses annexes régissent la transmission du manoir. » Lefèvre parlait plus vite, comme s'il voulait en finir. « La première : Camille ne pourra ni vendre ni hypothéquer le domaine avant l'expiration d'un délai de dix ans suivant le décès de votre mère, sauf accord unanime de ses sœurs. »

Camille ferma les yeux. Dix ans. Et l'unanimité — la même clause qui existait déjà pour toute décision de vente, mais étendue, renforcée. Le manoir était un cadeau, mais un cadeau enchaîné.

« La seconde : le manoir devra accueillir chaque été, durant la première semaine du mois d'août, une réunion des trois sœurs, sous peine de déshérence au profit d'une association caritative désignée par le testament. »

« Elle nous force à nous voir », dit Inès. Ce n'était pas une question.

« Elle souhaitait que ce lieu reste un espace de retrouvailles », tenta Lefèvre.

« Elle souhaitait nous punir », coupa Élodie. Sa voix s'était durcie, devenue cassante. « La maison pour Camille, qui ne vit même pas ici. L'argent pour moi — l'argent que j'ai passé ma vie à utiliser pour entretenir cette baraque, soyons honnêtes. Et des lettres pour Inès, des lettres plutôt que de l'amour. » Elle rit, un son sans joie. « Elle nous a distribuées comme ses possessions, à sa mort. »

« Élodie… » Camille fit un pas vers elle, la main tendue.

« Ne touche pas. Ne fais pas semblant de me consoler avec ta culpabilité de riche. La maison, Camille. Tu sais ce que ça signifie ? La maison, tu en fais quoi ? Tu vas la vendre dans dix ans ? Tu vas la louer à des Parisiens pour des vacances de luxe ? » Élodie secoua la tête, des mèches de cheveux échappées se collant à ses joues. « Tu n'as jamais aimé cette maison. Tu es partie dès que tu as pu. »

Camille attrapa son bras. « Je ne suis pas partie, j'ai étudié — »

« Tu es partie, » répéta Élodie en se dégageant avec brutalité. « Tu sais ce que c'est, de rester ? De vivre dans une maison qui sent le renfermé et les regrets ? De regarder les saisons changer depuis les mêmes fenêtres ? De se demander si, en partant comme toi, on serait devenu quelqu'un d'autre ? »

Inès s'était levée sans bruit. « Je vais chercher le coffret. »

« Inès, attends — » commença Camille.

Mais Inès était déjà sortie du salon, ses pas s'estompant dans les couloirs. Camille tendit l'oreille, imaginant qu'elle entendait le gravier de l'allée sous des semelles fines, la porte de la bibliothèque qui s'ouvrait.

Élodie s'adossa au mur, ferma les yeux. Sa colère venait de se retirer, la laissant épuisée. Sans un mot, elle se dirigea vers le buffet d'acajou, ouvrit une porte basse et en sortit une bouteille de calvados. Elle remplit deux verres avec une précision morne et en poussa un vers Camille.

« Je n'ai pas besoin — »

« Bois. »

Camille prit le verre. Le calvados lui brûla la gorge comme une évidence.

Lefèvre rassemblait ses documents avec prudence, comme s'il craignait de déclencher un nouveau conflit. Il toussota. « Mesdames, je dois vous laisser. Si vous avez des questions sur la lecture du testament, mes coordonnées sont — »

« Une question, Maître. » Camille posa le verre sur le bureau. « Ces lettres destinées à Inès… vous les avez vues ? »

Lefèvre hésita. « Madame Roussel m'a confié le coffret sous scellé. Je n'en connais pas le contenu. Elle a insisté pour qu'il ne soit ouvert que par Inès. »

« Et Inès n'a jamais reçu de lettre de sa part ? Le jour du testament, une lettre personnelle ? »

Un autre silence. Lefèvre inclina la tête. « Je ne comprends pas votre question, Madame Roussel. La lettre dont nous discutons aujourd'hui est la seule que je connaisse. »

Camille savait qu'il mentait partiellement — un avocat reste un avocat — ou peut-être qu'il était sincèrement ignorant. Mais ce n'était plus l'heure des questions. Élodie s'était redressée, le regard brillant.

« Qu'est-ce que tu mijotes, Camille ? »

Camille regarda sa sœur. Le calvados ne l'avait pas adoucie. Elle pensait à la lettre dans la poche intérieure de sa veste, au papier granuleux, à l'écriture inclinée de sa mère.

« Élodie, » dit-elle, la voix soudain légère, « j'ai reçu une lettre de maman. Le jour du testament. Elle m'a raconté une histoire. »

Élodie se figea. « À propos de quoi ? »

« De papa. » Camille prit une inspiration profonde. La pièce sembla retenir sa propre respiration. « Elle m'a écrit que papa n'est pas parti de lui-même. Elle m'a écrit qu'il a été tué. »

Le silence fut total et cassant, un cristal qui aurait soudain perdu sa consistance. Les yeux d'Élodie s'écarquillèrent — quelque chose traversa son visage, trop rapide pour être identifié : choc, incrédulité, peut-être soulagement.

« Qu'est-ce que tu racontes ? » souffla-t-elle. Sa main chercha le dossier du fauteuil, la trouva.

« Je refuse de te montrer la lettre. » Les mots sortirent de Camille avant qu'elle ait fini de les penser. La conviction qui lui serrait la poitrine était celle de celle qui protège la vérité, pas celle qui la dissimule. « Pas maintenant. Pas avant que je comprenne ce que maman voulait réellement que je sache. »

Elle sortit du salon, laissant Élodie abasourdie derrière elle. Dans le couloir, le parquet grinçait sous ses pas pressés. Elle avait besoin de trouver Inès, de voir ce coffret, de toucher ces lettres.

Elle avait besoin de comprendre qui avait tué leur père.

Le jardin, ce soir-là, était plongé dans le crépuscule. Camille se tenait à la fenêtre de sa chambre, le front contre la vitre froide. L'image de sa sœur, au bout du chemin, se reflétait dans la nuit tombante.

Mais elle n'était pas seule.

Une silhouette se dessinait aux abords du potager, près de la barrière de bois que leur mère avait toujours tenue fermée d'une chaîne rouillée. Une femme, silhouette mince, laine sombre, coupe tête inclinée vers la maison. Vers la fenêtre de Camille.

Camille ne bougea pas. Le souffle suspendu.

La femme leva la main. Pas un geste de menace — un geste lent, presque hésitant. Puis elle tourna les talons et disparut dans l'angle du potager, là où la haie d'aubépine rejoint la route.

Camille nota mentalement l'heure, la direction, les traits indistincts mais pas tout à fait inconnus. Quelque chose en elle se réveilla, une mémoire qui n'avait pas encore de nom mais qui s'obstinait.

Elle attrapa son manteau.