L'Héritage Normand
Lire le chapitre 3: The Locket
Le grenier sentait la poussière et le vieux bois, une odeur sèche qui collait à la gorge. Camille avait relevé ses manches de chemisier, les mains noircies par la crasse d'un carton de livres de comptes que personne n'avait ouvert depuis des décennies. Elle les feuilletait par devoir, plus que par curiosité, cherchant des traces de leur père, comprendrait-elle plus tard.
Élodie, elle, n'avait pas touché un seul objet. Adossée au mur, les bras croisés, elle observait. Sa présence silencieuse pesait plus lourd que les caisses empilées.
« Tu sais que tu pourrais aider ? » lança Inès, agenouillée devant une malle en cuir fendillé.
« Je supervise. »
« Tu es la reine du manoir, c'est vrai. » Inès sourit, mais le trait n'avait rien d'aimable.
Camille ouvrit la bouche pour intervenir, mais Inès avait déjà plongé les mains dans la malle. Des robes de chambre en soie décolorées, un chapeau à plume mité, un collier de perles cassé, une boîte à couture en fer-blanc. Elle les sortait un à un, les déposait sur le plancher comme des pièces d'un musée de deuil. Puis, au fond, sous un amas de lainages, ses doigts se refermèrent sur quelque chose de froid.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Elle leva l'objet à la lumière grise du vasistas. Un médaillon ovale, en argent terni, dont la chaînette s'était rompue. Le fermoir résista, puis céda d'un coup sec. À l'intérieur, une photo jaunie sous un verre ébréché.
« C'est maman, murmura Inès. Jeune. Avec un homme. »
Camille s'approcha, essuya ses mains sur son pantalon et se pencha. La photo était pliée en deux, et seule la droite du visage de leur mère était visible. Elle portait une robe claire, un sourire ouvert, insouciant, qu'elles n'avaient jamais connu. L'homme, à côté d'elle, était coupé au ras de l'épaule : on ne voyait de lui qu'un pan de veste et une main posée sur sa taille.
« On ne voit pas son visage. » Camille le dit sans y penser.
« Comme par hasard, fit Inès, ironie mordante. Un petit ami éphémère. Maman avait vingt ans, c'était avant la maison, avant papa. »
Élodie ne bougeait toujours pas, mais elle avait légèrement penché la tête, comme si elle examinait la scène de loin. « Une photo pliée dans un médaillon que quelqu'un a caché dans une malle. Ce n'est pas un souvenir léger. »
« Tu crois que c'est lui ? » demanda Inès.
Il y eut un silence. Lui. Le papa. L'homme qui les avait quittées sans un mot, un matin d'automne, et qui n'avait jamais réapparu. Camille avait passé des années à se dire qu'il était parti parce qu'il ne les aimait pas assez. La lettre de leur mère, glissée sous son oreiller la veille au soir, racontait une tout autre histoire. Une histoire de meurtre.
« C'est une vieille photo, trancha Camille. Ça ne prouve rien. Et ça ne sert à rien de se fabriquer des histoires. »
Les mots résonnèrent bizarrement. Elle les avait dits pour Inès, mais c'était à elle-même qu'elle s'adressait.
« Il y a pourtant une chose que tu ignores, Camille. » Élodie décroisa les bras et fit un pas vers le centre du grenier. « Maman avait un tiroir secret dans sa chambre. »
Les deux autres se tournèrent vers elle.
« Comment tu le sais ? » demanda Inès.
« Elle m'a montré une fois, il y a quelques années. Quand elle était malade et qu'elle ne savait plus très bien à qui elle parlait. » Élodie haussa les épaules avec une fausse désinvolture. « Elle m'a dit que si un jour il arrivait quelque chose, je devais savoir où chercher. »
Camille sentit son pouls s'accélérer. Quelque chose. Qu'est-ce que leur mère avait bien pu cacher là-dedans ? Et pourquoi Élodie n'avait-elle jamais parlé de ce tiroir jusqu'à présent ?
« Tu veux dire qu'il est encore fermé ? »
« J'ai essayé de l'ouvrir après sa mort. Il est verrouillé. Et je n'ai jamais trouvé la clé. »
Inès se releva, le médaillon toujours serré dans sa main. « Alors on le force. »
« On ne force rien, dit Élodie. C'est le tiroir de maman. »
« Maman est morte, Élodie. Et elle avait quelque chose à nous montrer. » Inès brandit le médaillon. « Tu crois que c'est un hasard, tout ça ? Qu'elle me laisse une photo d'un inconnu et qu'elle cache un tiroir dont personne n'a la clé ? »
Camille les regardait, le cœur moins tranquille. Le secret de leur mère. Elle en portait déjà une part depuis la veille, et elle en connaissait le prix. Une accusation de meurtre. Des années de silence. Elle n'était pas prête à partager ça. Pas encore. Mais le tiroir... le tiroir, c'était quelque chose de physique. Quelque chose qu'elles pouvaient ouvrir ensemble. Quelque chose qui pourrait confirmer ou infirmer la lettre.
Elle décida qu'elle n'avait pas le choix.
La chambre de leur mère était restée intacte depuis l'enterrement. Le lit était fait, les draps tirés, comme si elle allait revenir d'un long voyage. Le parfum de lavande et de papier séché flottait encore dans les rideaux tirés. Une pièce de musée. Un cercueil silencieux.
Élodie marcha jusqu'à la coiffeuse, un meuble en noyer du XVIIe siècle, trop lourd pour avoir quitté la maison depuis des générations. Elle fit glisser la broderie qui recouvrait le plateau et désigna un panneau mobile, à peine visible dans les moulures.
« Là. »
Camille s'approcha. Elle aurait pu jurer qu'il n'y avait rien d'autre qu'un bois uni, irrégulier comme le noyer sait l'être. Mais en regardant mieux, elle distingua une fente, minuscule, à hauteur de serrure de bijou.
Inès posa le médaillon sur le plateau. Elle essaya d'enfoncer un ongle dans la fente, puis un coupe-papier ramassé sur le bureau de leur mère. Rien ne céda.
« Il faudrait autre chose. Un gros truc. »
Camille sortit de la poche de sa veste une paire de pinces multifonctions qu'elle avait glissée dans son sac avant de monter. La vieille habitude de la citadine préparée à tout. Elle s'agenouilla, inséra les mâchoires dans l'interstice, et tira de toutes ses forces en tournant.
Le bois gémit. Quelque chose céda avec un bruit sec, non pas de serrure mais de vis qui sortent de leur emplacement. Le panneau entier tomba à terre, révélant une cavité peu profonde, à moitié vide.
Là, au centre, sur un coussin de velours rouge éteint, une clé. Fine, en laiton ancien, à tête ouvragée en forme de fleur de lys. Petite pour une serrure moderne, trop légère pour une porte. Une clé de coffret. Une clé d'écrin.
Camille la ramassa. Le métal était froid, usé au bord comme si on l'avait manipulée souvent, longtemps.
« Elle va avec quoi ? » demanda Inès.
Personne ne répondit. Élodie fit le tour de la chambre, ouvrant les tiroirs de la commode, tirant sur les portes de l'armoire, vérifiant le secrétaire du coin. Chaque serrure qu'elle rencontrait était soit plus grosse, soit plus moderne. Elle finit par se planter devant le lit, les mains sur les hanches.
« Elle n'ouvre rien. Pas dans cette maison. »
Camille sentit un froid lui couler le long de la nuque. Une clé qui n'ouvre rien ici. Une clé qui doit ouvrir ailleurs. Un endroit que leur père connaissait peut-être.
« Et le coffre-fort de l'étude ? » demanda-t-elle, la voix plus basse qu'elle ne l'aurait voulu.
Élodie la regarda, puis haussa un sourcil. « Il a été vidé par les notaires. Il était vide à leur arrivée. Maître Lefèvre a tout contrôlé. »
« Lefèvre. » Inès se saisit du nom comme d'une perche tendue. « Il revient demain pour la lecture du testament. »
Camille ne répondit pas. La lettre lui brûlait dans la poche intérieure de sa veste, là où elle la gardait depuis la veille au soir, contre son cœur. Une lettre de leur mère. Et une clé qui n'ouvrait rien.
Elle regarda ses sœurs, Inès toujours crispée sur le médaillon, Élodie debout dans la lumière qui tombait de la fenêtre, droite et impénétrable. Trois femmes. Trois versions de la même histoire. Une clé pour devoir encore chercher.
Elle referma la main sur la fleur de lys, si fort que la tige lui marqua la paume.
« Il faut qu'on attende Lefèvre, dit-elle enfin. Et qu'on voie ce qu'il nous donne. »
Mais elle pensait : Et après, on commencera à chercher. Parce que ce soir, elle savait au moins une chose. Leur mère n'avait pas quitté ce monde en paix. Elle l'avait quitté en préparant quelque chose. Quelque chose que ses filles n'avaient pas encore compris. Et la clé qui n'ouvrait rien était peut-être bien la seule piste qui restait.