L'Héritier Lié à la Lune
Lire le chapitre 1: The Wet Arrival
La pluie tambourinait sur le toit en tôle du Land Rover comme une salve de mitrailleuse. Iona MacRae plissa les yeux, les phares ne lui montrant que des murs de pierre et des volutes de brume qui dégoulinaient sur le pare-brise fissuré. Trois heures de route depuis Glasgow, deux changements de direction manqués, et un essuie-glace qui claquait comme un battement de cœur fatigué.
Elle aperçut enfin un panneau incliné par le vent : *Lochraven — 2 km*. Le village semblait s'accrocher aux flancs de la vallée comme une mousse tenace, ses rares lumières jaunes diffuses dans le crépuscule hivernal. La nuit tombait vite dans les Highlands. Trop vite.
Iona jeta un coup d'œil à son rétroviseur. Dans le coffre, sa vie tenait dans trois valises et une cage de transport vide qui puait encore l'herbe de la clinique de Glasgow. Elle serra les mâchoires. Elle avait passé son permis au volant, cette fois-ci, ça changerait.
Un virage serré, puis un autre. Et là, dans le faisceau des phares, une forme blanche et hirsute se débattait dans le grillage d'une clôture près d'un ruisseau en crue. Un mouton. L'agneau enroulé dans les fils barbelés, le dos tendu, les pattes s'enfonçant dans la boue avec un bêlement aigu et désespéré.
« Merde », murmura Iona.
Elle coupa le moteur. La pluie redevint soudainement une présence assourdissante. Elle saisit sa lampe torche et une paire de gants en cuir sous le siège passager. Une autre vague de pluie s'abattit comme un rideau. Elle jura à nouveau et sortit.
Ses bottes s'enfoncèrent immédiatement dans la gadoue. L'herbe rasée, jaunie par l'hiver, était un marais sous ses pieds. Le mouton se débattit de plus belle à son approche, ses yeux fous roulant dans leurs orbites.
« Doucement, doucement, je viens t'aider, l'ami », dit-elle d'une voix calme, plus pour elle que pour la bête.
Elle s'agenouilla dans la boue, la pluie ruisselant sous le col de sa veste, et examina la situation. Le fil de fer s'était enroulé deux fois autour de la patte arrière ; le cuir était à vif et saignait. Elle sortit une pince coupante de sa poche et commença à trancher les brins, un à un, avec soin. Le mouton tressaillait, bêlant comme une sirène.
C'est alors qu'elle l'entendit : un bruit sourd de sabots frappant la vase, au loin. Elle se retourna à temps pour voir une silhouette équestre se détacher de la brume à une allure qui défiait la logique. Un grand cheval noir, fumant, et sur son dos un homme — grand, vêtu d'un manteau de tweed humide qui épousait ses épaules. Le cheval ralentit près d'elle, le souffle chaud formant des nuages dans l'air glacé.
« Il est bien entravé ? » demanda l'homme.
Sa voix était profonde, tannée par des années de vent et de whisky peut-être. Iona leva la tête, les gouttes de pluie dans ses cils.
« Deux tours autour du jarret », répondit-elle, concise. « Et le grillage est neuf, il n'aurait jamais dû céder. »
L'homme descendit de cheval avec une fluidité déconcertante. Il s'accroupit à côté d'elle, et elle ressentit immédiatement sa masse : pas une graisse, mais un muscle dense, compact. Il portait une barbe naissante, des cheveux d'un châtain sombre plaqués par la pluie. Ses yeux — d'un brun profond — croisèrent les siens une seconde, puis examinèrent la patte.
« La pince me couvre », dit Iona. « Pouvez-vous tenir la bête ? »
Il hocha la tête. Avec une aisance qui semblait presque surnaturelle, il saisit le mouton par le poitrail et les hanches, le soulevant légèrement de la boue sans effort apparent. Iona, surprise, cligna des yeux. Le mouton pesait bien soixante-dix kilos, trempé comme il l'était. Même son associé en chaise roulante à Glasgow aurait pu trouver ça difficile. Mais lui, il le tenait comme un sac de farine.
Elle ne dit rien, mais son instinct vétérinaire enregistra la donnée : il est fort. Pas normalement fort.
Elle se concentra sur le fil. Deux coups de pince et le barbelé céda avec un son métallique sec. Le mouton, libéré, paniqua et essaya de se redresser. L'homme le laissa retomber doucement, puis recula. La bête s'éloigna en boitillant vers un enclos plus haut, son bêlement se dissolvant dans le vent.
Iona se releva, les genoux couverts de boue, et rangea la pince dans la poche de sa veste trempée. « Merci. Je gère, mais c'est plus facile à deux. »
L'homme ne répondit pas immédiatement. Il fixait la direction du village, ou quelque chose derrière elle. Un éclair zébra le ciel, blanc comme une dent cassée, illuminant brièvement la vallée. Dans cette lueur, Iona aurait juré avoir vu ses yeux virer à l'ambre, allongés, presque verticaux — comme un reflet de pierre précieuse chauffée. Puis le noir retomba, avalant la couleur avec lui.
Iona cligna des yeux. Son cœur fit un bond. Avait-elle eu un voile devant les yeux, à cause de la fatigue et de l'orage lumineux ?
« Vous êtes la nouvelle vétérinaire », dit-il, simplement. Ce n'était pas une question dans sa bouche, mais une affirmation glaciale. « Vous auriez dû être installée avant la nuit. »
« J'ai eu un pneu crevé à Fort William. Ça arrive. Je m'appelle Iona MacRae. »
Elle tendit une main gantée de boue. Il la regarda, puis la prit brièvement. Sa paume était sèche, chaude malgré la pluie, comme s'il n'avait pas marché sous l'averse depuis une heure. Il la relâcha aussitôt.
« Lachlan Blackwood », dit-il. « Le domaine s'étend derrière cette colline. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, demandez au cottage. »
Il monta sur son cheval avec une grâce qui n'avait rien d'humain, une seule impulsion des mains sur la crinière pour s'élever sur la selle. Il baissa les yeux vers elle, du haut de sa bête qui semblait tailler pour un colosse.
« MacRae », répéta-t-il. Il y avait quelque chose dans sa voix, une prudence. « Cette région ne convient pas aux gens qui cherchent un nouveau départ. Il y a des choses, dans ces montagnes, qui ne devraient pas être dérangées. »
Iona rit, un rire bref que la pluie faillit avaler. « Ainsi est la vie de vétérinaire rural. On soigne des animaux, pas des fantômes. À demain, monsieur Blackwood. »
Il la regarda une seconde de plus, puis, avec un léger mouvement des rênes, le cheval tourna et sombra dans la brume aussi vite qu'il était apparu. Iona le regarda disparaître, les mains sur les hanches, ses vêtements ruisselants.
« Bizarre », murmura-t-elle pour elle-même.
Elle retourna au Land Rover, démarra, et suivit la route principale du village, qui n'était qu'une seule rue serpentant entre deux rangées de maisons aux toits d'ardoise. Elle trouva la petite plaque émaillée, abîmée : *Cabinet vétérinaire Lochraven — Dr Ewan MacNeil*. Sur la porte d'à côté, un cottage bas aux volets verts, une clé sur un clou sous une potence de fleurs mortes.
Elle ouvrit la porte. À l'intérieur, l'odeur de cire d'abeille et de tourbe humide. Un feu avait été allumé plus tôt, mais il s'était éteint, laissant des braises rouges. Elle referma derrière elle, balança sa veste trempée sur une chaise, et s'approcha de la fenêtre qui donnait sur le village.
De l'autre côté du loch, perché sur une éminence comme un corbeau sur un câble, se dressait une grande maison noire. Les Blackwood.
Elle sortit son téléphone, capta une barre de réseau, et envoya un message à son ancienne collègue de Glasgow : *Arrived. Small village, big rain, locals are just as sheepish as their livestock. There's a family here who look at you like they're reading a deadline.*
Elle cliqua sur envoyer, puis s'accroupit pour raviver le feu. La pluie s'était calmée, réduite à une bruine perlée qui ternissait la vitre. Le vent gémissait dans la cheminée.
Elle repensa aux yeux de Lachlan Blackwood dans l'éclair.
Non. Fatigue. Réverbération. Lune, réflexes.
Elle sortit sa trousse, déballa ses instruments sur la table en bois, et commença à les nettoyer. Puis, les mains plongées dans l'eau chaude, elle s'arrêta.
*Cette région ne convient pas aux gens qui cherchent un nouveau départ.*
C'était exactement ce qu'elle cherchait. Un nouveau départ. Et voilà qu'un inconnu, avant même de se présenter, l'avait mise en garde. Comme s'il voulait qu'elle prenne peur, qu'elle remonte dans sa voiture et qu'elle reparte vers la lumière de la côte avant la tombée de la nuit.
Mais elle n'avait plus de place pour l'échec, encore moins pour les mystères. Elle enfonça ses mains dans l'eau chaude et regarda la maison noire dans la nuit.
« J'ai un trousseau de forceps et une tronçonneuse », dit-elle à la vitre. « Quoi que tu caches, Blackwood, tu n'es pas prêt pour moi. »
Et pourtant, au fond de son ventre, une pointe froide se logea comme une épine. Lachlan Blackwood n'avait pas plié une seule fois sous la pluie. Et il avait su qu'elle était la vétérinaire avant même qu'elle ait eu le temps de le dire.