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L'Héritière et le Chroniqueur Anonyme

Lire le chapitre 1: The Locket's Secret

La pluie cinglait les hublots du *SS Britannia* comme si le ciel lui-même tentait de dissuader Eleanor Wentworth de mettre le pied sur le sol anglais. Dans sa cabine exiguë, bercée par le roulis, elle tenait entre ses doigts un médaillon d'or — fermé. Sa tante, lady Marblethorpe, s'était endormie dans le fauteuil voisin en psalmodiant les vertus du duc de Wrexham, un homme dont le portrait, disait-on, avait fait fuir deux épouses potentielles.

Nell, elle, n'avait pas fermé l'œil depuis le départ de New York.

Elle pressa le fermoir. Le médaillon s'ouvrit d'un déclic sec. À gauche, une mèche de cheveux de sa mère, brune comme les siennes, maintenue par un ruban de soie bleue. À droite, un dessus de lettre plié en quatre, angle droit impeccable, et par-dessus lui, la chose qui faisait battre son cœur plus vite que toutes les leçons de maintien du monde : une obligation de la Société des Chemins de Fer Transatlantique — cinq cents actions, signées H. Ellery.

Pas d'erreur. Elle était bien l'homme qui avait fait chuter le cours de l'argent à New York le mois dernier. L'homme que toute la presse financière de la City cherchait à démasquer.

— « Eleanor, mon enfant, vous êtes encore à rêvasser face à cette fenêtre ? »

Sa tante avait le don de se réveiller à l'instant précis où sa nièce commençait à penser. Elle tendit une main constellée de bagues vers la théière — la gouvernante de cabine avait rempli ce rôle toute la traversée.

— « Je contemplais la tempête, tante Agatha. Elle me semble plus docile que la saison de Londres. »

— « La saison est une merveilleuse institution, ma chère, qui ne demande qu'une seule chose : que vous vous y laissiez porter. Rien de plus simple. »

Nell ravala un sourire. Rien de plus simple. Voilà comment sa tante décrivait le mariage, la fortune, et le reste de son existence. Elle remit le médaillon sous son corsage, à l'abri du regard de la vieille dame.

— « Et le duc ? demanda-t-elle pour changer de sujet. Il est donc terriblement riche ? »

— « Il est extrêmement riche, extrêmement bien-né, et extrêmement vieux. Mais un vieillard riche est un jeune homme charmant, quand on a l'esprit de famille. »

Le roulis du navire s'accentua. Nell se retint à la rambarde de cuivre, mais sa tante, habituée, saisit son nécessaire à broderie. La tempête n'avait aucune prise sur une femme qui s'était préparée à affronter le marché matrimonial londonien.

— « Dites-m'en davantage », la provoqua Nell en s'adossant à la cloison.

Sa tante se redressa, visiblement satisfaite de voir sa nièce montrer enfin un intérêt convenable. Elle n'avait pas compris que Nell cherchait la description du personnage pour préparer sa sortie.

— « Le duc de Wrexham est un homme de goût. Il collectionne les manuscrits anciens, les tableaux hollandais et les obligations ferroviaires. Mais il est fort laid et fort âgé — ce qui ne l'empêche pas d'être fort exigeant, car il sait ce qu'il vaut. »

— « Un collectionneur, donc. »

— « Un trésorier. C'est un homme de chiffres, comme toute sa lignée. Les Wentworth ont de l'argent, mais les Wrexham ont de la méthode. »

Nell ferma les yeux un instant. Des chiffres. Un vieillard riche qui noyait son ennui dans les bilans. Elle pouvait le gérer. Elle avait géré bien pire : l'extinction brutale de son père, la ruine nette de sa fortune, et la production chaque semaine d'un bulletin financier qui affolait la haute banque de deux continents.

Un bon coup de vent fit grincer la coque. Sa tante somnola de nouveau, abandonnée dans son fauteuil. Nell passa alors une main sous le médaillon et en tira non pas la feuille d'obligation, mais une plume de fer biseautée et un petit carnet de moleskine à la couverture usée.

Elle écrivit à la lumière d'une bougie vacillante.

*La panique de jeudi dernier ne fut qu'un rhume de cerveau des marchés. L'industrie du charbon anglais est malade — non de mort, comme le prétendent les pleureuses du Times, mais d'immobilisme. On n'investit pas dans le passé. On investit dans la dislocation. L'argent suit la peur. Que les imbéciles gardent leurs guinées sous leur matelas ; les assassins du marché, eux, achètent pendant que les braves crient.*

Elle signa d'une boucle vigoureuse : *H. Ellery.*

Elle relut. Le ton était juste — impertinent, précis, sans cœur. C'était celui qu'elle cultivait depuis New York, quand son père était mort ruiné et que les banques avaient saisi la maison de la Cinquième Avenue. Personne ne savait que la voix la plus insolente du monde financier venait d'une jeune femme de vingt-deux ans qui cousait encore des rubans dans ses corsets pour faire bonne figure.

Elle glissa le carnet dans son réticule, non sans avoir vérifié que la pluie ne venait pas ternir l'encre. Puis elle se leva, rajusta ses cheveux, et sortit dans le couloir pour marcher jusqu'à la salle à manger des premières classes.

La salle, presque déserte pour l'heure du thé, sentait le vieux cuivre et la cire. Deux hommes élégants étaient installés près du poêle, leurs journaux déployés. Nell s'approcha discrètement, pour l'usage de sa solitude, et s'installa à deux tables de distance.

Elle n'écoutait jamais les conversations. Mais ce fut leur rire qui l'arrêta.

— « Vous avez vu le dernier bulletin de cet Ellery ? » dit le plus âgé — un quadragénaire à favoris roux, visiblement habitué des clubs. « Le chenapan recommande d'acheter du charbon en pleine débâcle. J'ai cru mourir de rire. »

— « C'est un folliculaire venu d'Amérique, répondit le plus jeune en lissant sa cravate. Un aventurier sans fortune qui se fait passer pour le nouveau Rothschild. Mais l'anonymat sert bien son jeu — on ne peut pas pendre un fantôme. »

— « On l'attrapera. La Banque d'Angleterre a mis sa tête à prix. Une jolie somme pourtant. Cinq cents livres pour le démasquer. »

— « Cela ne vaut rien comparé aux placements qu'il fera perdre à ses lecteurs naïfs. Il faut le débusquer, oui, mais surtout le ridiculiser publiquement. Il ne survivra pas à la saison. »

Nell saisit le bord de sa chaise pour se retenir de bondir. Son cœur tambourinait. Cinq cents livres. La Banque d'Angleterre. Leurs mots se plantaient en elle comme des aiguilles.

Elle était H. Ellery, et ces deux imbéciles l'avaient déjà condamnée à l'oubli avant même qu'elle n'ait accosté.

Elle se leva lentement, traversa la salle en feignant d'admirer l'assiette décorative accrochée au-dessus du poêle — une porcelaine ornée d'une sirène — puis elle s'arrêta à leur hauteur, un léger sourire aux lèvres.

— « Messieurs, dit-elle d'une voix posée, pardonnez mon indiscrétion. J'entendais par hasard votre conversation. Parlez-vous de ce Ellery qui rédige les *Lettres aux Négociants* ? »

Les deux hommes la regardèrent, visiblement surpris qu'une jeune femme s'intéresse à la finance.

— « Vous le connaissez ? demanda le plus âgé, méfiant.

— « Oh, aucunement. Mais mon père — que Dieu ait son âme — m'a fait lire tous les journaux financiers de New York, par pure pédagogie. C'est pour lui que je me renseigne, si la chose vous intéresse. »

Le plus jeune homme se détendit.

— « Alors vous savez, miss, que ce bon monsieur Ellery construit des châteaux de cartes. On lui donnera deux mois à Londres avant que son éditeur ne jette l'éponge. »

— « Deux mois, répéta-t-elle. Une jolie prédiction. »

— « Une certitude, plutôt. Voyez-vous, une femme seule en mer, si jolie et si bien informée que vous êtes, devrait se méfier des promesses de gain rapide. Ce sont des pièges à sots. »

Nell hocha la tête, les yeux baissés, tandis qu'à l'intérieur, une flamme froide s'allumait sous ses côtes. Elle avait traversé l'Atlantique pour échapper à la ruine de son père. Elle avait signé son premier bulletin à seize ans, cachée dans la lingerie familiale, pendant que son aïeule hurlait des ordres aux domestiques dans le salon.

Elle savait encaisser. Elle savait surtout jouer au chat et à la souris.

— « Merci de votre conseil, monsieur, dit-elle doucement. J'en ferai bon usage. »

Elle s'inclina avec la grâce parfaite que sa tante avait payé une fortune pour lui inculquer, et regagna sa cabine. La pluie avait cessé presque brusquement. Dans l'encadrement de la fenêtre, une ligne pâle s'allongeait à l'horizon — les falaises d'Albion, vertes et impavides, qui se rapprochaient lentement.

Nell sortit son carnet, ajouta une phrase sur la page du jour :

*Effet domino. Ils croient tenir un écrivailleur de seconde zone. Ils découvriront que la main qui écrit tient aussi le couteau.*

Puis elle referma le médaillon contre son cœur, et regarda la terre anglaise s'approcher. Les lumières de Southampton clignotaient dans la brume. Un monde à conquérir. Ou à démasquer — selon le point de vue.

Elle sourit dans la vitre.

« Trois semaines », murmura-t-elle à son reflet. « Trois semaines, et ce sera le duc qui lira mes lettres pour demander conseil. »

Le roulis se calma tandis que le port s'ouvrait devant elle.