L'Héritière et le Chroniqueur Anonyme
Lire le chapitre 6: The Duke's Pursuit
La flèche s'immobilisa un instant dans l'air, suspendue comme une question posée au vent du parc, avant de choir à trois pouces du centre de la cible. Des applaudissements polis montèrent de la terrasse où lady Ashworth disposait ses invités comme des pièces sur un échiquier dont elle seule connaissait les règles.
— Le vent, remarqua Eleanor en abaissant son arc. Il porte l'illusion d'une caresse, mais il ment.
Le duc d'Ashworth, qui venait de loger sa propre flèche dans l'anneau doré, tourna vers elle un regard où se mêlaient l'amusement et quelque chose de plus aigu. Ils étaient les deux derniers en lice pour le prix du tireur d'élite, et la société tout entière s'était massée pour observer ce duel improbable entre l'héritière américaine et le duc ombrageux.
— Vous attribuez au vent ce qui n'appartient qu'à l'hésitation, dit-il. Une flèche qui tremble au moment du lâcher ne peut accuser que sa propre main.
— Ou le cœur qui la guide.
Il arqua un sourcil. Autour d'eux, les conversations s'étaient tues. Lady Ashworth elle-même, cette femme de marbre qui présidait les destinées sociales de la moitié de Londres, semblait retenir sa respiration.
— On m'avait dit, reprit Eleanor en ajustant son gant, que les gentlemen anglais ne marchandaient pas leurs éloges. Vous me faitz découvrir que la réputation de votre nation est aussi surfaite que son climat.
Un rire courut dans l'assistance. Quelqu'un toussa. Le duc, au lieu de s'offusquer, inclina la tête avec une lenteur calculée.
— L'Amérique vous enseigne donc la bravade avant la vertu ?
— L'Amérique m'a enseigné à viser juste et à parler vrai. Le reste, dit-elle avec un sourire qui n'atteignait pas ses yeux, est l'affaire des tailleurs et des diplomates.
Elle n'avait pas besoin de regarder vers sa tante pour savoir que lady Wentworth, décomposée derrière son éventail, calculait déjà combien de candidats au mariage venait de perdre sa nièce. Elle n'en avait cure. Depuis la révélation de sa ruine, depuis la lettre de son père lue à la lueur tremblante d'une chandelle dans sa chambre de Mayfair, elle avait cessé de jouer le rôle qu'on attendait d'elle.
Une seconde flèche partit. La sienne. Elle frappa l'anneau extérieur avec un bruit sec, presque insolent, comme une gifle donnée par politesse.
— Vous avez hésité, dit le duc.
— J'ai réfléchi.
— C'est plus grave. On ne réfléchit pas quand on vise. On écoute.
Eleanor se tourna vers lui, l'arc toujours baissé, et le dévisagea avec cette franchise que les Anglais trouvaient si déconcertante chez les Américains.
— Et qui écoutez-vous, Votre Grâce, lorsque vous visez ?
Il ne répondit pas tout de suite. Autour d'eux, les invités s'étaient dispersés en grappes feintes, feignant de s'intéresser aux bordures de buis taillé et aux statues de marbre enneigées d'une patine toute neuvelle. Le parc de Windermere Court déroulait ses pelouses comme un tapis de velours vert sombre, et quelque part entre deux charmilles, un quatuor à cordes jouait un air de Mozart avec une discrétion d'enterrement.
— J'écoute les chiffres, dit enfin Ashworth. Ils ne mentent jamais, eux.
Eleanor sentit un courant froid lui parcourir l'échine. Elle garda son sourire en place, mais sa main se resserra sur la hampe de l'arc.
— Les chiffres sont des instruments. Un violon ne ment pas davantage que l'archer qui en joue mal.
— Vous parlez comme un financier, dit-il avec une ironie légère. Ou peut-être comme un éditorialiste.
Le sol se déroba sous ses pieds. Elle ne montra rien. Trois années de comédie sociale, de sourires appris devant un miroir, de nuits passées à surveiller les cours de la Bourse sous la lampe alors que sa femme de chambre croyait qu'elle lisait des romans à l'eau de rose, tout cela lui revint comme une armure.
— Mon père, dit-elle avec une désinvolture soigneusement dosée, était un homme de finance. Les filles écoutent aux portes des conversations de leurs pères. Nous savons beaucoup, sans jamais le dire.
— Comme certaine plume anonyme qui signe H. Ellery.
Il la regardait avec une intensité nouvelle. Autour d'eux, le monde avait disparu. Il n'y avait plus que cet homme, ce regard, et ce nom jeté entre eux comme un gant.
— On dit, reprit-il, que ce monsieur Ellery prédit les mouvements du marché avec une précision si parfaite qu'on ne peut qu'être intrigué. Et j'ai toujours pensé que la précision parfaite était une affaire dangereuse.
— Dangereuse pour qui ?
— Pour ceux qui la possèdent. Et pour ceux qui la cachent.
Eleanor prit une inspiration. La porterait-elle à bout de bras, cette conversation, ou la laisserait-elle glisser vers le sable où se noient les mots sans importance ? Elle choisit la provocation, comme toujours, comme une femme qui ne sait pas encore que certaines batailles se perdent précisément parce qu'on les choisit.
— Et si ce monsieur Ellery était une femme ?
Le silence qui suivit fut si complet que le chant d'un merle au loin sembla un acte de courage.
— Ce serait, dit Ashworth d'une voix sourde, un scandale si prodigieux que vous n'auriez pas le droit d'en parler sans être sûre de votre sujet.
— À Londres, remarqua Eleanor, on peut provoquer une guerre pour un demi-sou et passer un scandale par-dessus bord. Ce n'est pas moi qui ai fixé les règles.
— Mais vous les jouez.
Elle laissa passer un temps. Puis dit, presque doucement :
— Nous les jouons tous, Votre Grâce. La question est de savoir jusqu'où nous sommes prêts à aller pour gagner.
Elle n'était plus certaine de parler du tir à l'arc. Lui non plus, probablement. Il fit un pas vers elle - un seul, presque imperceptible, et pourtant toute la terrasse sembla pivoter sur cet axe.
— Cet homme, ce monsieur Ellery, manipule le marché avec des mots. Des colonnes si finement ciselées qu'elles déterminent le prix du blé, la valeur des mines au Pérou, la confiance des banques de la City. On m'a offert cinq cents livres pour démasquer son visage.
— Et vous vous préférez au jeu ?
— Non, dit-il d'une voix grave. Je préfère la justice. Qu'un homme écrive sous un nom d'emprunt, c'est un acte de lâcheté. Qu'une femme le fasse…
Il s'arrêta. Quelque chose vacillait derrière ses yeux clairs, comme une idée qu'il n'osait pas encore formuler.
— Ce serait un acte de courage, acheva-t-il lentement. Et le courage est plus dangereux que la lâcheté. Parce qu'on ne le soupçonne qu'une fois qu'il est trop tard.
Eleanor leva son arc, prit sa dernière flèche du carquois. Ses doigts tremblaient imperceptiblement. Cheapside, Marrow, la lettre cachée dans sa manche, le colporteur auquel elle avait glissé son dernier manuscrit en échange de rien d'autre qu'une promesse - tout cela défila devant elle comme un paysage vu d'un train en mouvement.
— Une colonne, dit-elle en bandant la corde. Les mots sont des flèches. On les lance dans le noir et on espère qu'ils toucheront leur cible. Mais certaines cibles ignorent qu'elles sont visées.
Elle lâcha. La flèche traversa l'air, droite, loyale, et se planta en plein centre de l'anneau doré.
Un souffle parcourut l'assistance. Eleanor se tourna vers le duc, baissa son arc, et lui sourit de ce sourire qu'elle réservait aux entrefilets qui allaient faire tomber trois maisons de banque.
— Je crois, Votre Grâce, que je viens de gagner la partie.
Il la regarda longtemps. Puis, presque dans un murmure que seule elle put entendre, il dit :
— Je découvrirai qui se cache derrière H. Ellery. Et si ce mystère est lié à ce que vous savez comme vous visez… je le découvrirai aussi.
Il s'inclina, fit demi-tour et s'éloigna vers la terrasse. Eleanor resta seule au milieu de la pelouse, l'arc pendant le long de sa jambe, l'entendant clairement prononcer, à l'intention d'un valet qui s'approchait :
— Faites partir une dépêche à Londres. Je veux tout ce que l'on sait sur H. Ellery. Tout sur les Wentworth. Et faites chercher dans les registres du moneylender Marrow, à Cheapside.
Elle aurait dû se sentir vaincue. Au contraire, un sourire lui vint, nouveau, étrange, presque ravi. Le duc avait promis de la démasquer. Il avait promis de la traquer. Et elle avait en poche, encore, une lettre qu'elle n'avait pas rendue à Wrexham et un manuscrit qui traversait pour l'instant la campagne anglaise à destination du bureau du Times.
Dans trois jours, la chronique hebdomadaire de monsieur H. Ellery paraîtrait. Et ce charme émouvant de rupture qui parcourait la conversation de la compagnie la plus choisie de Londres ne serait rien comparé à l'onde que cette plume anonyme allait provoquer.
Il croyait la poursuivre. Il ne savait pas encore qu'elle lui préparait une proie bien plus intéressante que lui-même.
Elle remonta vers la terrasse, sous les regards admiratifs et les chuchotements outrés, avec la sensation délicieuse de celles qui tiennent à la fois la corde et la flèche.
Ce soir-là, dans sa chambre, elle tira de son corset le message que Marrow lui avait remis avec la lettre — un mot griffonné, que le moneylender avait feint de ne pas voir : « Le Duc d'A. a engagé un espion dans vos eaux. Trois de vos dépêches sont déjà passées entre ses mains. Il sait que la plume de Cheapside est la vôtre. Soyez prudente. »