L'Héritière et le Chroniqueur Anonyme
Lire le chapitre 8: The Lie's Birth
Le silence de la maison de Bruton Street avait la qualité sourde des négociations secrètes. Nell se tenait devant la cheminée de la bibliothèque, le dos droit comme une flèche, tandis que Perry refermait la porte derrière lui avec le soin d'un confesseur.
— Trois livres par semaine, dit-elle, les doigts crispés sur le marbre de la cheminée. Plus une prime de Noël. En échange, vous oublierez ce que vous avez vu, et vous veillerez à ce que mes allées et venues vers Fleet Street restent inconnues.
Perry lissa son gilet avec une dignité impassible. C'était un homme qui avait servi trois maîtres avant elle et qui savait reconnaître une faiblesse quand elle se présentait.
— J'ai fait mes comptes, Miss Eleanor, dit-il. Trois livres, c'est ce que je gagnerais en dix ans comme valet. Et si vous décidiez de me renvoyer une fois que je ne serais plus utile ?
Nell se retourna, et Perry vit quelque chose dans ses yeux qu'il ne lui connaissait pas. Une dureté qui démentait son âge.
— Vous croyez que je suis H. Ellery, dit-elle lentement. C'est une erreur que je vous permets de faire, mais il est temps de vous révéler la vérité.
Perry arqua un sourcil.
— La vérité ?
— J'écris mon nom sous celui d'H. Ellery pour une raison parfaitement simple. Mon frère est l'auteur. Mon frère aîné, Frederick.
Nell inventait à mesure, mais son visage ne trahissait rien. Elle avait appris très jeune, en regardant son père négocier avec les banquiers de New York, que les meilleurs mensonges sont ceux qui s'habillent de chagrin.
— Frederick est malade depuis son enfance. Une faiblesse de poitrine que les médecins n'ont jamais pu guérir. Il vit reclus dans le Northumberland, incapable de voyager, incapable même de se montrer en société. Mais son esprit demeure vif, Perry. Terriblement vif.
— Et vous, Miss ? Vous lui servez de main ?
— Je suis sa voix à Londres. Je porte ses manuscrits à l'imprimeur, je récupère ses gains, je gère la correspondance avec son éditeur parisien. Lui seul comprend les marchés mieux que quiconque à cette époque, mais il ne peut pas poser le pied hors de sa chambre.
Le mensonge était taillé sur mesure. Il expliquait sa présence à Cheapside, son besoin de discrétion, sa connaissance des finances. Et il touchait une corde que Perry, comme la plupart des domestiques, connaissait bien : la loyauté envers un malade, la charité familiale.
— Vous comprenez maintenant, continua Nell avec une énergie feinte, pourquoi il est impératif que personne ne découvre ma part dans cette affaire. Si l'on apprenait qu'une jeune femme sans mariage transporte les écrits de son frère, le scandale rejaillirait sur Frederick. Les médecins interviendraient, les avocats s'en mêleraient. Il perdrait tout.
Perry la regarda longuement. Ses yeux gris parcouraient son visage comme un marchand évalue une pièce d'argent.
— Votre frère, dit-il enfin, il vit où, exactement ?
— Ashbury Hall, près de Hexham. Je vous montrerai sa lettre de commission si vous exigez des preuves.
Nell savait que cette dernière affirmation était dangereuse — il n'y avait pas de lettre de commission — mais elle comptait sur l'hypothèque d'une confiance fragile. Perry n'avait aucun moyen de vérifier en trois jours, et le temps était de son côté.
— Des morts-vivants, votre famille, dit Perry en secouant la tête. Un père noyé dans son club et un fils qui se meurt dans le Nord.
— Mon père est mort d'un arrêt du cœur, dit Nell froidement.
— Dans un club de jeu de Whitechapel, oui. C'est ce qu'on m'a dit.
Nell sentit un pincement de haine pour ce domestique qui savait trop de choses et qui ne manquait pas une occasion de l'humilier. Mais elle avait besoin de lui, au moins pour le moment.
— C'est un arrangement, Perry, pas une confession. Acceptez la somme que je vous propose, et nous n'aurons plus jamais cette conversation.
— Six livres par semaine.
— Trois.
— Cinq, dit-il, avec le sourire d'un homme qui ne bluffe jamais.
Nell ferma les yeux un instant. Calculer les frais de l'impression, du timbre postal, de la location du cheval pour ses expéditions. Cinq livres par semaine, c'était presque tout ce qu'elle gagnait. Mais elle pouvait demander un tarif plus élevé au journal, si elle parvenait à reprendre le contrôle.
— Accordé, dit-elle. À condition que vous livriez vous-même le prochain article chez l'imprimeur dans trois jours.
Perry inclina la tête d'une manière qui ressemblait à un salut.
— Je serai discret à vos côtés, Miss Eleanor. Et si jamais votre frère doit mourir, nous pourrions... ajuster les termes.
— Frederick ne mourra pas, dit Nell d'une voix sourde.
— Bien sûr, Miss. Bien sûr.
Il quitta la pièce sans un bruit, et Nell resta seule devant le feu qui mourait dans l'âtre. Elle enfouit son visage dans ses mains. Frederick. Son frère imaginaire avait pris vie en quelques phrases, avec une maison dans le Northumberland et une maladie de poitrine.
La duchesse était morte sans lui donner d'héritier, l'Angleterre était pleine de cadets phtisiques envoyés mourir à la campagne. C'était crédible, et c'était horrible, et Nell se détesta un peu plus d'avoir fabriqué un fantôme aussi convaincant.
Elle aurait voulu rire de sa propre audace. À la place, elle monta se préparer pour le dîner chez Lady Marchmont, où sa tante avait réussi à obtenir une invitation pour une réception intime avec le Prince de Galles.
L'entrée dans le salon de Lady Marchmont était un défilé de plumes et de pierreries. Nell portait une robe en soie pâle qui avait été retaillée trois fois par la couturière, et elle vit les regards des autres femmes s'attarder sur ses manches une seconde de trop. Leurs robes à elles sentaient le neuf.
Sa tante, Lady Wentworth, la poussa en avant avec l'énergie d'un sergent recruteur.
— Le prince, dit-elle entre ses dents. Ne le faites pas attendre.
Albert Edward, prince de Galles, était un homme taillé pour les excessifs qui l'entouraient. Il posa ses yeux clairs sur Nell avec l'intérêt d'un collectionneur découvrant une pièce inhabituelle.
— Miss Wentworth, dit-il en lui prenant la main. Je crois qu'on m'a parlé de vous à propos de ce croquet dont vous vous êtes si bien tirée chez les Rutherford.
— C'est le tir à l'arc, Votre Altesse, dit Nell avec une inclination. Mais je vous remercie.
— Le tir à l'arc, alors. Un sport bien anglais, n'est-ce pas ? Votre famille vient d'Amérique, je crois.
— De New York, Votre Altesse.
— Et vous êtes installée à Londres pour la saison ? Vous devez avoir... vingt-deux, vingt-trois ans ?
Nell sentit sa langue se nouer. Elle avait vingt-cinq ans, un âge respectable pour une héritière, un âge où l'on pouvait encore espérer un mariage convenable mais où l'on commençait à compter les saisons perdues.
— Vingt-et-un, Votre Altesse.
Le mensonge sortit d'elle comme un réflexe, une mesure de sécurité pour se garantir des années supplémentaires.
Le prince cligna des yeux, amusé.
— Vingt-et-un ans et déjà une réputation pour ses flèches. Vous êtes un esprit moderne, Miss Wentworth.
— Je suis américaine, Votre Altesse. C'est ce qui nous distingue.
Il rit, et quelque chose se dénoua dans la pièce. Lady Marchmont se pencha vers sa voisine, et Nell comprit qu'elle venait de réussir l'entrée dont sa tante avait rêvé. Mais le visage de Lady Wentworth, quand elle croisa son regard depuis l'autre côté du cercle, était tendu comme une voile par grand vent. Sa tante avait entendu le mensonge sur l'âge. Et elle savait que sa nièce avait menti.
Plus tard, quand le dîner se dispersa dans les salons pour le café, Lady Wentworth tira Nell à l'écart derrière un palmier en pot.
— Vingt-et-un ans, Eleanor ? Vous en avez vingt-cinq.
— Les hommes préfèrent les jeunes filles.
— Les hommes préfèrent les filles dont l'âge n'est pas un obstacle au mariage, oui. Mais vous venez de vous offrir quatre ans de possibilités. Quatre années de pression supplémentaire, quatre ans de fiançailles potentiellement impossibles. Si le prince le découvre un jour, cela nous ruinera.
— Il ne le découvrira pas, dit Nell avec une fermeté qu'elle ne ressentait pas.
— Les mensonges ont une manière de porter leurs fruits quand on s'y attend le moins, Eleanor. Rappelez-vous de ce que je vous dis.
Lady Wentworth s'en alla, la laissant seule à l'écart derrière les frondes du palmier, tandis que la conversation montait autour d'elle en vagues de rires et d'intrigues. Nell pensait à Frederick, à l'invalide qu'elle avait créé de toutes pièces, à la jeune fille de vingt-et-un ans qu'elle venait de remplacer dans la conversation du prince, et elle sentit que les fils de sa vie s'assemblaient peu à peu en un tissu qu'elle ne comprenait plus tout à fait.
Elle se retourna pour rejoindre le salon et se trouva face au duc d'Ashworth, qui l'observait depuis le seuil avec une expression qui n'était pas amicale. Il avait dû entendre une partie de sa conversation avec sa tante, ou tout simplement la surprendre dans ses mensonges.
— Mr. Ellery vous fait donc bande ? dit-il d'une voix trop calme pour être innocente. Vous semblez porter une collection entière de secrets, Miss Wentworth.
Nell sentit son cœur battre dans sa gorge. Les trois jours avant la livraison de l'article venaient de lui paraître soudainement beaucoup plus longs.
— Les secrets, dit-elle en forçant un sourire doux, sont comme les flèches, Votre Grâce. On ne les lance que lorsqu'on est certain du chemin jusqu'à leur cible.
Le duc s'inclina sans la quitter des yeux, et Nell devina qu'il avait trouvé une nouvelle pièce à son jeu.