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L'Héritière et le Chroniqueur Anonyme

Lire le chapitre 9: The Missing Financier

L’air de la Bank of England sentait l’encre, la cire et l’argent froid. Eleanor n’avait pas besoin d’un guide pour savoir où se tenir : derrière le pilier de marbre, là où les commis s’arrêtaient pour souffler entre deux transactions, où les messieurs échangeaient des confidences qu’ils croyaient noyées dans le cliquetis des pièces et le froissement des liasses.

Elle ajusta son chapeau—un feutre sombre à voilette courte, assez sévère pour ne pas attirer l’œil, assez distingué pour ne pas se faire héler comme une intruse. Son père lui avait appris que dans une banque, une femme seule devait avoir l’air d’attendre quelqu’un. Elle attendait.

Elle avait glissé dans son manchon la dernière copie de son bulletin, marquée « H. Ellery – Fiabilité des obligations ferroviaires du Nord-Ouest ». Elle en connaissait chaque phrase par cœur, ce qui était un problème, car les mots qu’elle entendait à présent, à trois mètres derrière le pilier, prononçaient exactement l’inverse.

« — introuvable depuis mardi. Les obligations du Nord-Ouest, toutes. Papiers, titres, registres. Il a vidé les coffres et s’est évaporé.

— On dit qu’il avait misé sur une hausse. Qu’il avait des informations internes. Le bulletin d’Ellery lui aurait donné le feu vert.

— Ellery ? Ce charlatan de Fleet Street ? Finch lui aura fait passer un mot, et le public aura gobé la prédiction. Maintenant, les veuves et les orphelins qui ont acheté sur la foi de cette colonne… »

Eleanor cessa de respirer.

M. Thaddeus Finch, financier de Cheapside, intermédiaire respecté des obligations ferroviaires du Nord-Ouest. La semaine précédente, elle avait écrit que ces obligations étaient saines, que la croissance du trafic vers Manchester dépasserait les estimations. Elle avait vérifié les chiffres. Les bilans. Les volumes de fret. Tout était propre. Elle l’avait vérifié trois fois.

Et Finch avait disparu la veille de la publication.

Ce n’était pas une coïncidence. C’était une manœuvre. Quelqu’un avait lu sa chronique avant qu’elle ne soit imprimée, avait su que le marché bondirait, et avait chargé Finch de gonfler le volume avant de prendre la fuite. Ou alors Finch lui-même avait orchestré la rumeur, sachant qu’un article d’Ellery suffirait à faire monter les prix, et il avait vendu avant que la bulle n’éclate.

Dans les deux cas, son nom—son vrai nom, sa vraie plume—servait de pavillon à un naufrage financier. Et dans trois jours, Perry devait livrer sa prochaine colonne. Si le public découvrait que la recommandation d’Ellery avait précédé la disparition de Finch d’une seule journée, alors la carrière qu’elle avait bâtie lettre après lettre, nuit après nuit, s’effondrerait dans une seule révélation.

Elle se tourna vers les deux hommes—des commis supérieurs, à en juger par leurs redingotes impeccables et leurs chaînes de montre en or massif. L’un d’eux consultait une note.

« Et la banque ? demanda le second. Finch avait des comptes ici, non ?

— Deux. L’un au nom de Finch & Cie. L’autre sous une raison sociale… une fondation de bienfaisance, quelque chose comme la Société pour les Veuves du Nord. Cela sent l’écran de fumée.

— On a fouillé ?

— Pas encore. Le gouverneur attend que la rumeur s’éteigne avant de déclencher une enquête. Il ne veut pas que la panique s’installe avant le trimestre. »

Eleanor garda la tête baissée. Une fondation de bienfaisance. Une coquille vide. Finch avait ouvert un second compte pour blanchir la vente des obligations. Et si elle pouvait consulter les registres de la banque, elle pourrait retracer le transfert. Mais comment entrer dans la salle des archives ? Il lui faudrait un mandat, une raison, ou une diversion.

Elle sortit de la Bank sans se presser, les jambes légèrement tremblantes. Le froid de la rue l’enveloppa, et elle marcha jusqu’au coin de Threadneedle Street avant de s’appuyer contre un réverbère.

Calcul.

Elle avait prédit une hausse. Finch avait disparu. Le marché allait s’effondrer et sa colonne de mercredi serait lue comme une prophétie, suivie de la nouvelle de la disparition. Personne ne dirait qu’elle était complice. Certains le diraient. D’autres diraient qu’Ellery était manipulé. Elle perdrait des abonnés. Et puis, quelqu’un ferait le rapprochement entre les trois lettres interceptées par Ashworth, la visite chez Marrow, et cette nouvelle affaire.

Elle ne pouvait pas se permettre que l’enquête vienne à elle. Il fallait qu’elle aille à elle.

« Excusez-moi, madame ? »

Elle se retourna. Un jeune homme, pas plus de dix-huit ans, portait une blouse marron et une casquette de coursier.

« La Société pour les Veuves du Nord ? Connaissez-vous son adresse ?

— Oh, madame, cette société a été dissoute voilà trois mois. Une annonce dans le Times. Je me souviens car je les connaissais, moi—c’était une vraie œuvre de bienfaisance, jusqu’à ce que leur secrétaire disparaisse avec la caisse. Un M. Finch, si ma mémoire est bonne.

— Dissoute ? répéta Eleanor.

— Oui. L’article disait que les fonds avaient été transférés à une autre société. La Fraternité des Orphelins de l’Est, ou quelque chose comme ça. Elle est rue Whitechapel. Je connais bien le quartier.

— Vous êtes très informé.

— Ma mère est blanchisseuse. Les dames du quartier parlent. Et puis je lis les journaux, répondit-il avec un sourire timide. Si vous cherchez la nouvelle société, elle est au numéro 14, au-dessus de l’épicerie. »

Eleanor fouilla dans sa bourse et lui donna un shilling. Il le prit, salua, et s’éloigna en sifflant. Elle resta un instant immobile.

Finch avait transféré les fonds d’une société caritative dans une autre, comme il avait transféré son bulletin d’information d’une boîte postale à une autre. Des coquilles. Des vecteurs. Chaque mouvement était une couche de brouillard entre la fraude et sa main. Et elle, qui croyait écrire indépendamment, était-elle devenue sa prochaine coquille ?

Sa colonne n’avait pas été publiée le jour de la disparition. Elle avait été publiée le lendemain. Il lui fallait vérifier la chronologie exacte. Mais une certitude s’imposait déjà : quelqu’un dans la chaîne d’impression de son journal avait transmis son brouillon à Finch avant la mise sous presse.

Elle prit une décision.

Elle se rendit au bureau du rédacteur en chef du *Financial Chronicle*, dans une impasse près de Fleet Street. Le vieil homme—M. Abernathy, juré fidèle—la reçut avec l’impatience qu’il réservait à tous les « messagers » d’Ellery.

« Vous êtes en avance, remarqua-t-il.

— Je viens pour autre chose, répondit-elle d’une voix altérée, celle qu’elle prenait pour les rares rencontres en personne. M. Ellery a appris la disparition de Finch. Il souhaite que je vérifie les registres de correspondance de votre imprimerie. On a pu lire son brouillon avant lui. »

Abernathy haussa les sourcils.

« Mon imprimerie ne fuit pas.

— Pourtant, votre prochaine chronique annonça une hausse des obligations du Nord-Ouest, et Finch a disparu la veille de sa publication avec toutes les obligations du même nom. Expliquez-moi cette coïncidence, monsieur Abernathy, et je vous laisserai tranquille. »

Le vieil homme se passa une main sur le visage. Le doute, la fatigue. Il ouvrit un tiroir, en sortit un registre épais, et le lui tendit.

« Les entrées de composition. Tout y est : le nom du compositeur, l’heure d’arrivée du manuscrit, l’heure d’impression. Votre chronique—celle d’Ellery—est arrivée lundi à onze heures, a été composée à trois heures de l’après-midi, imprimée le mardi à l’aube. Finch a été vu pour la dernière fois mardi à midi.

— Vous en êtes sûr ?

— La banque l’a confirmé. Il a retiré des fonds mardi en fin de matinée, puis a disparu. »

Le soulagement fut bref. Si sa chronique était arrivée lundi à onze heures, Finch aurait pu la lire avant mardi. Il connaissait le contenu avant l’impression. Mais qui avait pu la lui montrer ?

« Qui a livré le manuscrit ?

— Le coursier habituel. Perry—le domestique de M. Ellery. » Abernathy nota sa propre réaction, trop tard. « Il est ponctuel. Je n’ai pas de plainte.

— A-t-il eu accès à la salle des presses ?

— Tout le monde y a accès, dit Abernathy en refermant le registre, et tout le monde y a accès aux épreuves avant impression. On n’est pas une forteresse. Personne ne vole les chroniques, monsieur. Ce seraient des nouvelles inventées. »

Eleanor comprit. Perry n’était pas seulement un maître-chanteur qui exigeait cinq livres par semaine. Il était l’autre fil, celui qui menait de son manuscrit à la table de Finch. Il avait intercepté les trois dernières chroniques, non pas par hasard, mais parce qu’on avait envoyé quelqu’un pour le faire. Finch—ou un associé—avait corrompu le domestique avant même que Perry ne décide de faire chanter Eleanor.

Elle remercia Abernathy, ressortit dans le froid, et prit la direction de la rue Whitechapel.

Elle marchait vite, les semelles claquant sur les pavés. Elle avait trois jours pour livrer sa colonne. Mais si Perry était déjà à la solde de Finch, alors les cinq livres hebdomadaires ne servaient qu’à acheter une loyauté qui n’était pas à vendre. Et si Finch avait disparu, qui payait Perry, désormais ? Personne. Ou quelqu’un d’autre.

Elle atteignit le numéro 14. Une épicerie aux volets clos, une porte étroite sur le côté. Le nom « Fraternité des Orphelins de l’Est » était peint sur une plaque de cuivre, fraîchement astiquée. Eleanor leva la main pour frapper. Un détail s’imposa à elle, net et froid comme le métal.

La plaque était en cuivre neuf. Mais l’adresse, le quartier, le nom—tout était trop parfait. Une société bienfaisante de façade, ouverte sous un faux nom, à trois jours d’intervalle de la disparition de Finch. Quelqu’un avait préparé cette piste. Quelqu’un voulait qu’elle la trouve.

Et derrière cette porte, quelqu’un l’attendait peut-être déjà.

Elle frappa.