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L'Heure du Dernier Gardien de Phare

Lire le chapitre 2: The Doctor's Door

La porte s’ouvrit en grand avant même que son poing ne retombe sur le bois. Alistair Munro se tenait là, les avant-bras rouges jusqu’aux coudes, une serviette ensanglantée tordue entre les mains. Il la fixa une seconde – pas de surprise, juste une reconnaissance fatiguée – puis il tourna les talons et disparut dans le couloir.

« Fermez derrière vous », lança-t-il par-dessus son épaule.

Freya hésita. Le vent s’engouffrait dans l’entrée, chargé d’embruns. Elle franchit le seuil, poussa le battant d’une épaule, et le bois claqua dans son cadre avec un bruit définitif. La maison sentait l’iode, le thé froid, et quelque chose de métallique – ce parfum précis du fer chaud qui accompagne toujours le sang.

Une voix s’éleva depuis la pièce du fond. Une voix de femme, tendue mais maîtrisée.

« Alistair, si tu me recouds encore comme un matelot, je te jure que je raconte à tout le village que tu as peur des aiguilles. »

Munro répondit sans élever le ton. « Tu saignes d’une artère du cuir chevelu, Morag. Je ne vais pas y mettre des points de croix. »

Freya avança dans le couloir étroit. Les murs étaient couverts de rayonnages de fortune : des manuels de médecine fatigués, des boîtes à pilules vides recyclées en rangement d’outils, une paire de gants en caoutchouc séchant sur un fil. Une maison-surgery, pas une clinique. Le genre d’endroit où l’on soignait les gens parce qu’il n’y avait nulle part ailleurs où les emmener.

Elle atteignit l’embrasure de la porte. Munro était penché sur une femme d’une soixantaine d’années, assise sur une chaise droite, le crâne incliné vers lui. Une compresse rouge foncé pressée contre la tempe. La femme – Morag – croisa le regard de Freya et sourit, comme si elle recevait une visite au salon.

« Alors c’est vous, la fille de la télévision. On m’avait dit que vous étiez plus petite. »

Freya s’approcha. « C’est une légère.

» « Ce n’est pas une légère, c’est un fait. Asseyez-vous là. » Morag désigna un tabouret bancal près de la fenêtre. « Vous êtes arrivée juste au bon moment. Le vieux Donald a laissé tomber un seau de peinture d’une échelle, je me suis pris l’échelle sur la tête. Mon crâne est plus dur que son seau. » La voix de Munro resta basse et régulière. « Donald ne vous a pas vu. » « Je sais. C’était pour rire. » Morag fit un geste vague de la main. Munro écarta doucement ses doigts, examina la plaie, puis tendit la main vers une table basse chargée d’instruments stériles. Sans regarder Freya, il prononça : « Miss MacLeod, j’étais dans une procédure urgente lorsque vous avez frappé. Qu’est-ce qui vous amène ?

» Elle aurait pu mentir. Dire qu’elle venait reprendre des forces, qu’elle cherchait une chambre, un guide. Mais il avait ouvert sa porte, il avait du sang sur les mains, et une femme âgée souriait dans sa cuisine transformée en salle d’opération. Freya choisit la franchise. « Je viens vous parler du phare.

» Les doigts de Munro ralentirent sur la compresse. « Ce n’est pas une bonne nuit pour ça.

» « Quand serait une bonne nuit? » demanda-t-elle doucement.

Morag éclata d’un petit rire. « Oh, elle vous a bien eu. » Munro ne broncha pas. Il retira la compresse, et Freya vit la plaie : une entaille propre mais profonde, qui suintait encore un sang noir dans la lumière jaune de la lampe. Il saisit un porte-aiguille, du fil, et commença à suturer avec des gestes économiques, précis, comme un homme qui a fermé tant de blessures qu’il pourrait le faire dans le noir. « Le phare est encore allumé cette nuit, dit-il. Il sera allumé demain. Il sera allumé dans un an, si on nous laisse faire notre travail.

» « Votre travail, c’est la médecine, pas la signalisation maritime. » Il leva les yeux un instant – des yeux d’un bleu délavé, presque transparents dans cette lumière, comme l’eau au fond d’un trou de marée. « Sur cette île, mon travail c’est tout ce dont les gens ont besoin. Y compris garder la lumière en marche pour que les cargos ne viennent pas s’écraser contre nos rochers. » « Vous croyez que je ne le sais pas ?

» dit Freya. « Vous croyez qu’on n’en a pas parlé, là-bas, au ministère? Ce phare a une valeur patrimoniale. C’est pour ça qu’on me donne une année pour le filmer. Pour documenter la dernière année. » Morag grimaça. « Attention, ça pique un peu. » Munro enchaîna un point. « Documenter la dernière année. Vous entendez ce mot? Documenter. Pas préserver. Vous venez constater la mort. » Le téléphone de Freya vibra dans sa poche. Elle l’ignora. Elle savait que c’était sa productrice, sans doute pour exiger des images, des conflits, un angle. Dans sa tête, la voix de London résonnait toujours comme une machine à sous : dramatisez, dramatisez.

« Je ne viens pas constater la mort, dit-elle. Je viens montrer ce qui s’est passé avant. » Munro coupa le fil d’un geste sec. « Avant c’est le passé, Miss MacLeod. Les gens d’ici vivent dans le présent. Et le présent, c’est qu’on m’appelle pour recoudre des têtes pendant que vous débarquez avec votre caméra pour tourner une nécrologie. »

Un silence tomba. Morag toussa. « Alistair, tu es dur avec elle. » « Je suis dur avec tout le monde qui vient ici pour nous regarder disparaître. » Munro appliqua un pansement, aida Morag à se lever. « Vous pouvez y aller. Reposez-vous, ne touchez pas à la plaie, revenez dans trois jours pour le retrait. » Morag se leva, rajusta son manteau, et adressa un clin d’œil à Freya. « Ne l’écoutez pas trop. Il grogne, mais c’est un bon chien de garde. Il m’a recousu la tête six fois. » « Quatre, corrigea Munro.

» « Six, dit-elle en sortant. Vous comptez mal. »

La porte se referma. Le silence revint. Munro retira ses gants en les retournant, les jeta dans une poubelle métallique, et se lava les mains dans un évier ancien, à l’eau froide. Freya restait plantée au milieu de la pièce, son téléphone toujours vibrant dans sa poche.

« Je voulais vous demander de me montrer le phare », dit-elle.

« Il se montre tout seul. Vous n’avez qu’à sortir et lever les yeux. » « Je voulais que vous me montriez les gens. Ceux qui y travaillent. Le gardien, les équipes, la vie là-haut. » Munro s’essuya les mains sur un torchon usé. « Donald MacRae. Il est gardien-chef depuis trente ans. Il monte chaque matin à huit heures, il vérifie la lentille, il nettoie les cuivres, il tient le journal de bord. Il a formé six apprentis et il a vu chacun d’eux partir, parce que le ministère a cessé de financer les postes. Il reste Donald, et deux jeunes gars qui ne savent pas encore que ce sera leur dernier emploi à la lumière.

» « Vous les connaissez bien. » « Je connais tout le monde ici. C’est mon travail. » Il posa le torchon. « Et c’est pour ça que je vous dis : si vous voulez filmer la mort du phare, vous trouverez une histoire triste. Mais si vous voulez filmer des gens vivants, vous pouvez commencer tôt demain. Donald se lève avant le soleil. Il aime bien le lait dans son thé, un sucre, et il râle contre les mouettes pendant qu’il monte les marches. »

Freya sourit, malgré l’hostilité persistante dans le regard du médecin. « C’est un rendez-vous ?

» « C’est pas un rendez-vous, Miss MacLeod, c’est un horaire. Le phare a tourné avant vous. Il tournera après vous. Si vous voulez lui voler une année de sa vie, le moins que vous puissiez faire, c’est de vous lever à l’heure. »

Elle tira son téléphone de sa poche, regarda l’écran. Trois messages de sa productrice. Elle les ignora, rangea le téléphone.

« Huit heures », dit-elle. « Je serai là. »

Munro vint vers elle, s’arrêta à deux pas. Dans cette lumière, il paraissait moins dur – juste fatigué, les cernes profonds, une épaule tombante du côté gauche, une vieille habitude de porter des charges trop lourdes. « Une chose, Miss MacLeod. Vous voulez filmer des gens vivants. Alors ne leur demandez pas ce qu’ils ressentent à l’idée de perdre leur vie. Ils ne vous diront pas la vérité. Demandez-leur ce qu’ils font, et regardez-les faire. C’est là que vous verrez quelque chose. »

Il la raccompagna à la porte. Le vent s’engouffra quand il ouvrit le battant, apportant l’odeur de sel et de goémon, et le lointain faisceau du phare qui balayait la nuit au-dessus de l’île, tournant, tournant, immuable.

Freya sortit. La porte se referma derrière elle. Elle resta une minute dans le vent, à regarder la lumière balayer l’horizon, régulière comme un cœur qui bat. Et pour la première fois depuis qu’elle avait débarqué du ferry, elle ne se demanda pas comment elle allait filmer cette histoire. Elle se demanda ce qui arriverait à ceux qui resteraient quand la lumière s’éteindrait.

Doucement, sans qu’elle décide rien, elle se promit d’y retourner demain. Pour Donald. Pour le lait et le sucre. Pour voir ce que Munro essayait de lui montrer, derrière ses mots secs.

La lumière balaya le ciel. Encore. Encore.

Et dans la nuit, très loin, un cargo répondit par un coup de corne sourd.