L'Heure du Dernier Gardien de Phare
Lire le chapitre 20: The Kiss
La panne coupa net la dernière note de la vieille radio. Freya leva les yeux du formulaire qu’elle remplissait, les chiffres se brouillant dans la pénombre soudaine. Alistair, penché sur les registres de vaccination, resta figé une seconde, plume en l’air.
— Le générateur gère le réfrigérateur des vaccins, dit-il en se levant. Mais les lumières, ça va être le pétrole.
Il alluma deux lampes tempête posées sur l’étagère du fond. Leur halo tremblant sculpta son visage de creux et d’ombres, déposa des reflets ambrés dans ses cheveux roux. Dehors, la tempête qui s’annonçait depuis midi avait fini par s’abattre sur l’île, plaquant des rafales de pluie contre les vitres du dispensaire.
Freya reposa son stylo.
— Je n’ai jamais vu une coupure comme ça. La compagnie t’avait bien dit qu’ils maintenaient la ligne ?
— Ils la maintiennent quand ils y pensent. Il faudra appeler demain.
Il ne semblait pas inquiet. C’était presque agaçant, cette façon qu’il avait de prendre les pannes comme des visiteuses familières. Il poussa une chaise vers elle et s’assit en face, séparé d’elle par le bureau où s’empilaient les dossiers de l’hiver.
Le silence s’étira. Dehors, le vent gémissait contre les pierres du chemin. Freya entendait l’horloge du couloir tictaquer, affranchie d’un courant qui ne dépendait pas du réseau.
— Demain, dit-elle enfin, la réunion. Tu penses qu’ils écouteront ?
— Non. dit-il simplement. Mais vociférer dans une voiture fermée, quand même, ça réchauffe.
Elle rit. Un son clair, bref, que la nuit parut avaler immédiatement.
— J’ai appelé ma mère, tout à l’heure. Avant la panne. Je lui ai dit que je passais l’hiver ici. Elle a dit : « Encore une fuite. » Je n’ai pas su répondre.
Alistair ne détourna pas les yeux. Elle vit la flamme de la lampe danser dans ses pupilles, et avait l’impression d’être vue — réellement vue — de la même manière qu’il regardait les cartes marines, les visages des vieux pêcheurs, les histoires que les gens trimbalaient sans les nommer.
— Tu fuis quelque chose, alors ?
— Je pensais fuir l’échec. La carrière. Un ex qui voulait des enfants et pas moi. dit-elle doucement. Mais ici, c’est différent. Je n’ai pas l’impression de fuir. Je n’ai pas l’impression de courir du tout.
Il resta silencieux. Elle pouvait presque entendre la pluie marteler une fenêtre, la mer au loin se fracasser contre le quai.
— Et toi ? dit-elle. Tu cours depuis trois ans, Alistair. La promesse à Eilidh, ton frère… c’est une course sans fin.
Il baissa le menton, les mains sur les genoux. Quand il parla, sa voix était rauque, usée par des nuits à ne pas dormir.
— La promesse que j’ai faite, ce n’est pas un remboursement de dette. C’est une sentence que je me suis donné. Iain savait que le phare était trop vieux pour l’assurance. Il l’a fait pour payer les dettes du pub, pour sauver notre famille de la banque. Et il a échoué. Eilidh a dû porter le poids de son mensonge. Moi, je l’ai regardée faire en silence.
— Tu n’étais pas responsable de son choix.
— Non. Mais j’étais responsable d’y avoir cru. Quand elle est morte, j’ai promis que le peu qui restait de la vie sur cette île — le dispensaire, le toit sur les têtes — je le protégerais à sa place. Sauf que trois ans plus tard, je n’ai même pas réussi à sauver le phare qui a alerté les bateaux de mon propre frère pendant des années.
Freya se leva. Ses pas sur le plancher craquaient, mais elle n’y prêta pas attention. Elle contourna le bureau, s’arrêta devant lui.
Il leva la tête. La distance entre eux n’était plus qu’un souffle de lampe tempête.
— Tu as raison, dit-elle. Tu ne peux pas sauver un phare qui a déjà été condamné. Mais tu peux sauver ce qui reste. Et je ne suis pas venue ici pour te regarder t’enfoncer. Je ne repars pas, Alistair. Pas ce printemps. Pas ce qu’en dira Marcus à Édimbourg.
Elle vit un muscle tressaillir dans sa mâchoire. Il tendit la main, lentement, comme on touche une peau gelée pour vérifier qu’elle est vivante, et ses doigts effleurèrent son poignet, remontant jusqu’à celui qu’elle avait gardé sous le pull.
— Freya… dit-il, d’une voix que la pluie n’arrivait plus à masquer.
Elle se pencha.
Le baiser fut bref, presque chaste, mais chargé de tout ce qu’ils n’avaient pas su dire depuis le jour de l’hélicoptère. Il avait le goût du thé noir et du sel de la mer, et quand il la lâcha, elle vit qu’il tremblait un peu.
— Je suis désolé, murmura-t-il.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas. Parce que j’ai attendu trop longtemps. Parce que demain je devrai reprendre la route et que je ne sais pas si j’ai le droit de te demander de rester.
— Tu n’as pas besoin de me le demander.
Ils restèrent un long moment serrés l’un contre l’autre, le vent mordant la tôle du toit, le pétrole des lampes finissant par brunir leur lumière. La soirée sembla tenir en suspension, une page blanche sur laquelle aucun des deux n’avait encore écrit.
Le lendemain matin, la lumière du jour était crue et grise, la tempête passée. Freya trouva Alistair déjà habillé dans la cuisine, une tasse à la main, un brin de gêne presque imperceptible dans sa façon de ne pas croiser son regard tout à fait. Le courant n’était pas revenu, mais elle avait une batterie de secours pour son téléphone.
Le vibreur cliqueta quand elle le sortit de la poche de son manteau. Un message de Marcus, envoyé à 6 h 47 — les heures de la ville, pensa-t-elle, ceux qui n’arrêtent jamais.
« Projet double : Glasgow + Reykjavik. Un an de tournage. Budget conséquent. Dis oui et je bloque la case. Réponse avant vendredi. »
Elle fixa le petit écran, le cœur soudain affaissé.
Alistair leva les yeux et vit son visage se fermer. Il ne demanda rien. Il sut.
— C’est Édimbourg ? demanda-t-il pourtant, doucement.
— Pire. C’est toute une année. Avec les lumières de la ville. Et l’argent, et la carrière, et…
Sa voix mourut. Le phare s’était éteint. Mais la question n’était plus le phare.
— Alistair, hier soir…
— Hier soir il y avait une panne et nous étions seuls. dit-il en posant sa tasse. Mais ce matin, il y a le soleil, et il y a un texte. Et tu as une vie qui t’appelle.
Il n’y avait aucun reproche dans sa voix. Seulement une acceptation qui lui fit plus mal que si elle avait crié.
Freya jeta un regard par la fenêtre. Le ciel se dégageait, strié de bleu pâle. La mer avançait ses doigts verts sur le gris des rochers. Le bateau de la compagnie de navigation était amarré au quai, chargé de boîtes métalliques.
Elle saisit son téléphone et lut encore le message de Marcus. Puis, sans savoir ce qui suivrait, elle commença à taper une réponse.
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