L'Heure du Dernier Gardien de Phare
Lire le chapitre 24: Aftermath of the Leak
La pluie avait cessé pendant la nuit, laissant derrière elle un ciel lavé d'un gris pâle et tendre. Freya se tenait sur le quai, les mains enfoncées dans les poches de son ciré jaune, et regardait le bateau du journaliste disparaître à l'horizon. Gideon Cole avait eu son interview officielle. Elle lui avait tout donné : la vérité sur Donald, la lettre, la dissimulation d'Eilidh, et sa propre complicité involontaire dans la diffusion du mensonge.
Le silence qui suivit le départ du bateau était d'une densité presque solide. Les mouettes avaient repris leurs cris au loin, mais sur le quai, personne ne parlait. Les îliens étaient retournés à leurs occupations, fuyant son regard, ne sachant plus comment la situer. La documentariste venue filmer leur vie était devenue la femme qui avait presque détruit leur docteur.
Freya sentit son téléphone vibrer dans sa poche. Elle le sortit, regarda l'écran. Marcus. Le nom s'afficha, insistant, comme un reproche. Elle l'avait appelé trois fois la veille au soir, sans réponse. Il rappelait maintenant, sans doute au courant de la tournure des événements, sans doute en train de préparer sa défense.
Elle refusa l'appel.
Un second message arriva, plus tard. Puis un troisième. Elle les lut sans les ouvrir vraiment, des fragments de phrases : « malentendu », « je pensais que colporter la vérité t'aiderait », « il fallait bien que quelqu'un raconte une histoire intéressante ». Des excuses minables, enveloppées dans le langage lisse des producteurs.
Le quatrième message était plus concis. Elle le lut deux fois.
« Budget coupé. Projet suspendu. Tu seras payée pour les rushes jusqu'à ce jour. Le reste est annulé. »
Freya rangea le téléphone dans sa poche et resta là, immobile, à regarder l'eau grise qui clapotait contre les pierres. Elle avait abandonné son travail, sa carrière, ses projets. Et pour quoi ? Pour sauver un homme qui refusait maintenant de lui parler.
Elle remonta vers le village, les rues pavées encore humides de la nuit. Les volets étaient ouverts, les cheminées fumaient. La vie reprenait, mais elle se sentait étrangère à ce tableau. Elle croisa Moira devant l'épicerie, qui lui adressa un signe de tête avant de détourner les yeux. Seumas, le pêcheur, chargeait ses casiers, et ne leva même pas le regard.
Freya atteignit le dispensaire. La porte était entrebâillée. Elle entendait des voix à l'intérieur : celles d'Isla et d'Alistair. Elle s'arrêta sur le seuil, retenue par une indécision nouvelle.
« On va devoir répondre aux questions du conseil de l'île, disait la vieille femme. Le journaliste est parti avec une copie du registre des équipements. Ils vont vouloir des explications.
— Je les donnerai, répondit Alistair, d'une voix épuisée.
— Et le projet de centre de soins ? Mort avant d'avoir commencé, je suppose.
— Il était mort de toute façon. L'argent ne venait pas de sources claires. Il fallait bien que quelqu'un finisse par le découvrir.
— Alistair, tu ne croyais pas vraiment que le gouvernement financerait—
— Nous avions une chance, pour les subventions de télémédecine. Maintenant qu'on sait que l'équipement existait déjà, importé sans autorisation, plus personne ne voudra soutenir ce projet. C'est fini. »
Freya ferma les yeux. Elle avait participé à cet espoir. Elle avait contribué à la rédaction de la proposition de financement, elle avait imaginé les plans, dessiné des schémas pour visualiser la salle de consultation à distance. Tout cela n'était plus que cendres.
Elle poussa la porte. Alistair leva les yeux, surpris. Son visage était marqué, les cernes profonds sous ses yeux clairs. Il ne dit rien.
« Alistair, commença-t-elle.
— Tu n'as pas à être là, Freya. Tu as fait ce que tu devais faire. Tu as rétabli la vérité. Ça me suffit.
— Ça ne me suffit pas à moi. »
Elle entra, s'assit sur la chaise face à lui. Isla les regarda tour à tour, puis, comme saisissant quelque chose, elle se leva et sortit sans un mot, fermant la porte derrière elle.
Le silence qui les enveloppa était différent des précédents. Il n'était pas chargé de colère, mais d'une tristesse sourde, celle des choses dites trop tard.
« Marcus a coupé le budget, dit Freya. Il a annulé le projet.
— Je vois.
— Tu savais ?
— Pas précisément. Mais je connais les producteurs. Quand la vérité devient moins intéressante que le mensonge qu'ils ont déjà vendu, ils passent à autre chose. »
Freya faillit sourire. Cette ironie cynique, c'était bien lui.
« Je voulais te dire que je reste, Alistair. Pas pour filmer. Pas pour faire un documentaire. Je reste.
— Pour quoi faire ? demanda-t-il doucement, sans la regarder. L'île ne produit rien. Les gens te regardent comme si tu étais une maladie qu'ils espéraient éviter. Tu n'as plus de travail, plus d'argent, plus de réseau. Ta réputation est compromise. Ce n'est pas une vie, ici, pour quelqu'un comme toi.
— Quelqu'un comme moi ?
— Quelqu'un qui a besoin de la ville, du bruit, des possibilités. Je t'ai vue arriver avec tes valises pleines d'appareils et de projets. Tu étais déjà prête à repartir avant même d'avoir posé le pied sur le quai.
— J'étais comme ça, oui. Avant. Mais les choses changent.
— Qu'est-ce qui a changé, Freya ? »
Elle le regarda. Il avait les mains posées sur le bureau, des mains fortes et calmes, celles d'un homme qui avait réparé bien des fractures. Elle avait envie de les prendre dans les siennes, de lui expliquer qu'elle avait compris quelque chose de fondamental ces dernières semaines. Mais les mots restaient prisonniers.
« Je ne veux plus être quelqu'un qui regarde la vie des autres de l'extérieur, dit-elle finalement. Je veux être à l'intérieur. Ici. Avec toi. Avec eux. Même si c'est difficile.
— Le conseil de l'île va se réunir demain. Ils vont décider du sort du dispensaire. Et du mien, probablement. Sans le projet de centre, il n'y a plus de raison de maintenir ce poste à plein temps. Je risque d'être renvoyé à Glasgow.
— On pourrait se battre.
— Contre quoi ? La vérité est sortie, Freya. Et elle est laide, peu importe comment on la pare. Donald a triché pour sauver ce phare. Eilidh a menti pour le protéger. J'ai accepté des équipements dont l'origine n'était pas claire pour préparer un futur qui n'existera jamais. Tout ce qu'on construisait était fondé sur du sable.
— Tout ne l'était pas, murmura-t-elle.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Toi. Moi. Ce... ce qu'on commence à devenir. Ces conversations, la tempête, ce qu'on s'est dit. C'était réel.
Il la regarda longuement. Ses yeux étaient humides, mais il ne laissa rien couler.
« Je ne sais pas si je peux encore te faire confiance, Freya. Pas parce que tu as publié la vérité. Mais parce que tu arrives trop tard. Je croyais que tu étais là pour moi. Et je découvre que tu étais là pour ton film, ta carrière, ton producteur. Je comprends la logique. Je la comprends trop bien. Mais ça ne rend pas la douleur plus facile. »
Elle resta assise, les mains sur les genoux, à écouter sa propre respiration. Les mots étaient justes. Ils étaient durs et justes, et ils décrivaient exactement l'arc de ses intentions.
« Tu as raison, dit-elle. Tu as entièrement raison. Je suis arrivée ici avec des arrière-pensées. Je voulais un film, une histoire, un projet. J'ai traversé votre vie comme un observateur. C'est ce que je fait depuis dix ans. Je cadre, je coupe, je raconte. Mais je ne m'engage jamais. »
Elle se leva lentement.
« Je ne te demande pas de me pardonner aujourd'hui. Je ne te demande même pas de me parler. Mais je reste. Ce n'est qu'après avoir fait mes preuves que je te demanderai de me regarder à nouveau comme tu m'as regardée cette nuit, pendant la tempête. »
Elle sortit, sans se retourner. Le vent du large lui fouetta le visage, et elle marcha jusqu'au bout du quai où elle s'assit, les jambes pendant au-dessus de l'eau, à regarder les vagues qui respiraient.
Un bateau de pêche rentrait au port. Un enfant courait le long de la jetée, chantant une comptable incompréhensible. La vie continuait.
Freya sortit son appareil photo de sa veste. Elle l'avait porté sans même y penser, un réflexe de photographe. Elle le regarda un long moment, l'objet gris et métallique qui avait été son œil sur le monde. Elle le posa à côté d'elle, face à la mer.
Fini de regarder la vie à travers un objectif. Il était temps de la vivre à mains nues.
Une silhouette s'approcha derrière elle. Sans se retourner, elle devina C'est Isla.
« Le conseil se réunit demain matin, dit la vieille femme. Tu veux y assister ?
— Est-ce que j'y ai ma place ?
— Tu as corrigé les mensonges de ton producteur. Tu as mis ta carrière en jeu pour laver l'honneur d'un homme qui ne voulait pas être sauvé. Je pense que tu peux au moins écouter. »
Freya se retourna. Isla se tenait là, solide, les mains croisées sur son ventre rond.
« Nous avons besoin d'aide, dit Isla. Le dispensaire manque de bras. On m'a confié la gestion temporaire des affaires médicales pendant que le conseil décide. Et je crois que j'ai besoin de quelqu'un qui connaît le fonctionnement des bateaux de ravitaillement urgent, quelqu'un qui pourrait transporter des échantillons, des ordonnances, des fournitures entre les îles quand la mer le permet.
— Je ne suis pas navigatrice.
— Tu es venue ici par bateau, tu as filmé la mer pendant des semaines. Tu devrais savoir quand elle est traversable et quand elle ne l'est pas. Et tu es motivée. C'est ce qui compte.
— Vous me confieriez un poste... un travail ?
— Ce n'est pas un travail formel. C'est une responsabilité. Il y a des vieilles dames dans les îles voisines qui ont besoin de médicaments pour leur tension et leur diabète. Le bateau du NHS passe une fois par mois. Parfois ce n'est pas assez. Tu ferais le lien, avec ton bateau.
Freya regarda l'horizon. Elle pensa à Édimbourg, à son appartement lumineux, à ses collègues, à ses projets prestigieux. Elle pensa à la villa où Marcus l'attendrait avec un nouveau contrat, une nouvelle promesse d'aventure. Elle pensa aussi à la tempête, à la lumière du phare, aux mains d'Alistair.
« Quand est-ce que je commence ? demanda-t-elle.
Isla sourit, la première fois qu'elle voyait la vieille femme véritablement sourire.
« Demain après le conseil. Le bateau est à quai. Les clés sont dans la boîte à gants. »
Freya se leva, ramassa son appareil photo et le tendit à Isla.
« Gardez-le, dit-elle. Je n'en aurai plus besoin. »
Isla prit l'appareil avec précaution, comme un objet précieux et fragile.
« Tu feras une bonne batelière, dit-elle.
— Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?
— Tu sais regarder les gens, Filmeuse. Et maintenant, tu vas apprendre à les transporter. »
Elles restèrent un instant face à la mer, deux femmes de générations et d'origines différentes, unies par une même détermination fragile. Le vent porta l'odeur des algues et du sel, et ce fut comme une promesse.
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