L'Heure du Dernier Gardien de Phare
Lire le chapitre 26: The Diagnosis
La pluie martelait les vitres de la dispensaire comme des doigts impatients. Freya venait de déposer son ciré trempé sur le crochet près de la porte quand elle entendit le cri — un son rauque, animal, qui venait de la salle d'examen.
Elle courut. Peggy était affalée sur la table, le visage grisâtre, les lèvres bleutées. Alistair était penché sur elle, un stéthoscope pressé contre sa poitrine, les mâchoires serrées.
« Fréquence cardiaque irrégulière, murmura-t-il. Et la douleur remonte vers l'épaule gauche. »
« C'est son cœur, alors ? »
Il ne répondit pas tout de suite. Ses doigts palpèrent le cou de Peggy, cherchant un pouls qu'il semblait mesurer en comptant les secondes dans sa tête. Freya connaissait ce silence — c'était celui d'un homme qui pèse chaque mot avant de le laisser sortir.
« Dissection aortique, dit-il finalement. Je pense. »
Peggy gémit, un son faible qui se perdit dans le crépitement de la pluie contre les carreaux. Alistair releva la tête et croisa le regard de Freya. Pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, elle vit de la peur dans ses yeux. Pas de l'inquiétude, pas de la prudence. De la vraie peur.
« Il faut l'opérer », dit-il.
« Ici ? »
« Il n'y a pas le temps de la transporter à Glasgow. La marée descend, le bateau ne repartira que dans six heures. Elle sera morte d'ici là. »
Freya regarda Peggy — la vieille femme qui lui avait appris à distinguer les criques des baies, qui lui avait offert du shortbread le jour où elle avait failli chavirer dans la tempête. Ses doigts s'agrippaient au bord de la table comme à une bouée.
« Alors opère. »
Alistair ne bougea pas. Ses mains, ces mains qui avaient recousu la plaie d'un pêcheur sans sourciller, pendaient maintenant le long de son corps, inertes.
« La dernière fois que j'ai ouvert un abdomen, dit-il d'une voix blanche, c'était à Glasgow. Hôpital royal. Le patient… il est mort sur la table. »
Freya sentit le sol se dérober sous elle. Ce n'était pas une confidence — c'était une confession. Alistair ne parlait pas d'un échec clinique. Il parlait d'une blessure qui n'avait jamais cicatrisé.
« C'était il y a combien de temps ? »
« Sept ans. »
« Et depuis, tu n'as jamais opéré ? »
« Appendicectomie d'urgence sur un chalutier, deux ans plus tard. Ça s'est bien passé. Mais c'était simple. Pas ça. »
Il désigna Peggy d'un geste vague, comme si la dissection aortique était une bête impossible à dompter.
Freya fit un pas vers lui. Elle sentait le poids de sa propre peur — la caméra abandonnée, le projet mort, tout ce qu'elle avait fui en venant ici. Mais elle sentait aussi autre chose : cette certitude nouvelle qui était née en elle au fil des semaines, depuis qu'elle avait tenu ce bateau contre le courant de la marée.
« Écoute-moi, Alistair. Je suis la fille qui filmait les catastrophes des autres en restant à bonne distance. Je sais ce que c'est que d'avoir peur. Mais Peggy n'est pas le patient de Glasgow. »
« Tu ne peux pas le savoir. »
« Si. Je le sais. Parce que lorsque j'ai pris la barre de ce bateau pour la première fois, quand Isla m'a confié les livraisons médicales, j'avais exactement la même peur que toi. Et j'ai appris une chose : la peur ne disparaît pas quand on fait la bonne chose. Elle diminue. Juste assez pour que tes mains puissent agir. »
Alistair la regarda longtemps. Dehors, la pluie redoubla, frappant les vitres comme un tambour sourd. Un éclair blanchit la pièce.
« Je pourrais la tuer », dit-il.
« Oui. Et tu pourrais aussi la sauver. Mais si tu ne fais rien, elle meurt à coup sûr. »
Le silence s'étira. Peggy toussa, un spasme qui fit trembler son corps fragile. Alistair ferma les yeux. Quand il les rouvrit, quelque chose avait changé dans son regard — moins de terreur, plus de résolution.
« La salle d'opération est à l'arrière. Elle a servi de salle accouchement pendant quarante ans, mais elle est stérile. J'aurai besoin de toi en salle, pour me passer le matériel. Tu peux supporter de voir du sang ? »
Freya déglutit. Elle avait filmé des accouchements, des accidents de voiture, des scènes que la plupart des gens ne verraient jamais. Mais être à côté, les mains dans l'action, c'était autre chose.
« Je tiendrai la lampe », dit-elle. « Et je ne lâcherai pas. »
Ils transportèrent Peggy vers la salle arrière. Alistair prépara ses instruments avec une rapidité nerveuse, chaque geste précis mais marqué par une hésitation presque imperceptible. Freya s'installa près de lui, la lampe braquée sur le champ opératoire.
« Tu me raconteras un truc », dit-il pendant qu'il incisait, la voix tendue. « N'importe quoi. Pour que mon cerveau arrête de penser à Glasgow. »
Freya chercha une histoire, n'importe laquelle. Elle se souvint de sa première traversée en solitaire.
« Le jour où Isla m'a confié la première livraison, j'ai failli chavirer au niveau du récif du Nord. L'étrave a cogné une lame, le moteur a calé. J'ai paniqué. Et puis j'ai vu un phoque — un vieux mâle gris aux moustaches tordues — qui me regardait comme si j'étais une idiotie flottante. Et je me suis dit… »
« Oui ? »
« Qu'il avait plus confiance en moi que moi-même. Et que c'était peut-être la raison pour laquelle j'étais là. »
Alistair ne répondit pas. Mais ses mains cessèrent de trembler.
Quarante minutes plus tard, il posa la pince sur la table avec un bruit métallique. Un silence absolu. Puis un battement — le moniteur cardiaque afficha un rythme stable.
« Elle est sauvée », souffla-t-il, comme s'il n'y croyait pas lui-même.
Freya baissa la lampe. Elle vit ses épaules s'affaisser, tout le poids des sept dernières années quittant son corps d'un coup.
Son téléphone vibra dans la poche de sa veste — un texto d'Isla : _Réunion du conseil dans une heure. Il faut préparer Alistair._
Mais Freya resta immobile, la main serrée sur le bord de la table. Elle venait de comprendre quelque chose. Alistair n'avait pas peur de rater Peggy. Il avait peur de revivre une nuit précise, sept ans plus tôt, quand son frère était mort sur un lit d'hôpital après une opération qu'il avait hésité à pratiquer.
Et cette peur-là ne se soignait pas avec une pince.
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