L'Heure du Dernier Gardien de Phare
Lire le chapitre 36: Aftermath of Victory
La salle communale sentait la bière renversée et le gâteau au gingembre que Morag avait fait cuire à l’aube, comme une déclaration de guerre au désespoir. Freya baissa sa caméra, le voyant rouge encore chaud contre sa paume. Les visages autour d'elle — Fergus riant avec un verre coincé entre ses doigts tordus, Catriona dansant avec un pêcheur du *Mary Rose*, les trois marins sauvés noyés dans des pulls empruntés — semblaient appartenir à un autre monde. Celui qu'elle avait filmé, cadré, monté. Un monde qu'elle pouvait quitter à tout moment.
Elle ne se souvenait pas avoir décidé de s'asseoir. Mais elle était là, sur le banc contre le mur de pierre, la bière tiède dans sa main intacte, pendant que la fête ondulait autour d'elle comme une marée qui ne la concernait plus.
— Tu filmes plus ? demanda Ewan, le gamin du pub, en s'arrêtant devant elle avec une assiette de scones.
— J'ai ce qu'il me faut.
Il haussa les épaules et partit en courant vers le buffet. Freya regarda son dos disparaître dans la foule, puis ses yeux trouvèrent Alistair. Il était adossé au chambranle de la porte de la cuisine, en conversation avec la journaliste du *Daily Record*, une femme aux cheveux gris coupés court qui prenait des notes sur un carnet à spirale. Il hochait la tête à quelque chose qu'elle disait, et il y avait dans la courbe de ses épaules une détente que Freya n'avait jamais vue — même après les nuits passées à la lanterne, même après les heures où il lui avait finalement parlé d'Iain, le corps raidi comme une corde tendue.
C'était fini. Pas l'île, pas la lutte contre Carrick, mais *ça* — cette intensité de survie, ce sentiment d'être utile à chaque seconde. La chose pour laquelle elle était venue. Elle avait le film. Elle avait la victoire. Et soudain, la salle lui sembla trop petite, trop chaude, trop pleine.
Freya posa sa bière sur le banc et sortit.
Dehors, l'air était doux pour un soir de novembre — un de ces cadeaux inhabituels du Gulf Stream qui faisaient oublier, une nuit, que l'hiver venait. Le phare balayait l'obscurité au rythme régulier qui était devenu aussi naturel que sa propre respiration. Elle marcha jusqu'au muret qui séparait la salle communale de la jetée, s'y assit, et regarda le port.
L'eau était noire, à peine troublée par les lumières jaunes des bateaux amarrés. Le ferry du matin — celui de la presse, celui qui avait apporté la journaliste et finalement la nouvelle — était reparti depuis des heures. Le prochain ne venait que dans deux jours. Elle avait le temps.
Son téléphone vibra dans sa poche. Un message de Marcus, qu'elle supposa, ou peut-être un autre de son producteur. Elle ne le sortit pas. Ses yeux restaient fixés sur l'horizon où l'Écosse continentale existait, invisible, à des milles de là. Édimbourg. Son appartement sur Broughton Street. Le studio de montage. Le café en bas de chez elle, celui qui faisait le meilleur flat white de la ville. Elle essaya de se le représenter — le comptoir en zinc, le bruit des tasses, les visages familiers — et tout lui parut plat, comme une photo vue de loin.
— Tu t'échappes déjà ?
Elle tourna la tête. Alistair se tenait à quelques mètres, les mains dans les poches de sa veste de travail, la cravate de fête déjà défaite.
— Je respire, c'est tout.
Il s'approcha et s'assit à côté d'elle, laissant quelques centimètres entre eux. Le faisceau du phare passa au-dessus d'eux, blanc et régulier.
— Fergus raconte qu'il va soumettre le plan communautaire avant le coucher du soleil demain. Il a déjà convaincu trois autres îles de signer.
— C'est une bonne nouvelle.
— Oui.
Silence. Le bruit étouffé de la fête filtrait à travers les murs. Quelqu'un avait mis de la musique — une valse, peut-être.
— Tu pensais à partir, dit Alistair. Pas une question.
Freya inspira. L'air sentait le sel et l'algue.
— Je pense à ce que je vais faire du film. Le monter. Le montrer. Le défendre si Carrick attaque. C'est mon travail, Alistair. C'est ce que je suis venue faire.
— Je sais.
— Le ferry repart dans deux jours. La journaliste du Record m'a proposé de m'emmener sur son hors-bord si je dois être à Glasgow avant. Pour le montage, pour les entretiens avec la chaîne nationale.
Elle disait les mots et ils sonnaient vrais. Raisonnables. La trajectoire logique d'une carrière interrompue par une bataille qu'elle avait gagnée.
Alistair ne dit rien pendant un long moment. Il regardait la mer, ou le phare, ou quelque chose que Freya ne pouvait pas voir.
— Le phare est sauvé pour cinq ans, dit-il enfin. Mais la lumière — il tourna la tête vers elle, et son regard était calme, sans attente — la lumière, elle reste parce qu'on a besoin d'elle. Pas parce qu'elle a trouvé ce qu'elle cherchait. Une lanterne ne décide pas d'être éteinte quand la mer est plate.
— Je ne suis pas une lanterne.
— Non. Tu es une femme qui filme. Et moi je suis un médecin qui a passé quinze ans à se punir pour la mort de son frère, et qui s'est retrouvé à être soigné par la personne qu'il était censé sauver. Je sais quelque chose sur les histoires qu'on se raconte pour pouvoir partir.
Freya se tourna vers lui. Sous la lumière froide du faisceau, les lignes de son visage étaient profondes. Il paraissait fatigué — de la bonne fatigue, celle qui suit un effort achevé.
— Tu penses que je me raconte une histoire ?
— Je pense que tu te demandes ce que tu ferais si tu restais. Et que la réponse te fait peur, parce que ce n'est pas une scène que tu peux prévoir.
Elle rit, un petit rire qui sonna faux.
— Les médecins de village font aussi dans la psychanalyse ?
— Les médecins de village apprennent à écouter les silences. Et le tien est très bruyant ce soir.
Freya baissa les yeux. Ses mains, sur ses genoux, semblaient ne pas lui appartenir. À Édimbourg, elle aurait déjà envoyé trois emails, réservé une salle de montage, dressé un plan pour demain matin. Ici, la nuit était simplement là, noire et entière, et rien ne pressait.
— Je ne sais pas si je sais encore vivre sur le continent, dit-elle, et sa propre voix la surprit.
Alistair hocha lentement la tête.
— Alors reste. Une semaine. Le temps de voir le plan soumis. Le temps de voir le phare rallumé officiellement. Le temps de voir si ce silence te paraît encore comme une prison — ou comme un territoire.
— Et mon travail ?
— Il t'attendra. Les documentaires n'ont pas d'urgence. Les gens, si.
Freya le regarda. Il la regardait aussi. Dans la lumière du phare, tout semblait possible pendant une seconde — le fait de rester, le fait de commencer autre chose, le fait que ce qu'elle ressentait pour lui puisse avoir un avenir plus grand que cette nuit.
Puis Morag sortit sur le seuil de la salle communale, les bras chargés de plats vides.
— Alistair MacLeod, viens goûter mon pudding, sinon je le donne aux mouettes !
Il se leva, un sourire fatigué aux lèvres.
— Le pudding de Morag ne se refuse pas. La démocratie insulaire a ses règles.
Freya resta assise une minute de plus après qu'il fut rentré. Le faisceau balayait toujours la mer. Elle pensa aux images qu'elle avait capturées — Alistair hurlant des ordres dans la tempête, Fergus tirant les marins à bord, la lumière du phare fendant la pluie comme une lame. Elle avait un film. Un vrai film. Un film qui pourrait changer des choses.
Mais le film était fini. Ce qui commençait maintenant — si elle choisissait de rester — n'avait pas de scénario.
Elle tira son téléphone de sa poche. Elle ouvrit le message de son producteur non lu, puis le referma sans répondre. Dans sa tête, elle vit Édimbourg : les rues étroites, les terrasses de café bondées, les couloirs du studio de montage. Un décor. Elle voyait Kilross : le port, le pub, la salle communale, le phare. Une maison.
Freya se leva et rentra dans la fête. Morag lui tendit une assiette de pudding. Elle l'accepta, et pour la première fois de la soirée, elle mangea sans avoir envie de filmer.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.