L'Heure du Dernier Gardien de Phare
Lire le chapitre 39: The Choice
Le téléphone vibra une seconde fois contre la table en chêne de la cuisine, et Freya le retourna face contre bois sans même regarder l'écran. Elle savait déjà. Le nom du réseau était apparu en aperçu la première fois, accompagné d'un sujet sans équivoque : *Proposition : série multi-villes – posez vos conditions.*
Magnus, qui empilait des tasses près de l'évier, la regarda sans mot dire. Il avait fini par connaître ces silences-là, chez elle.
— C'est eux ? demanda-t-il doucement.
— C'était inattendu, répondit-elle. Je n'ai rien sollicité. Le documentaire n'est même pas monté.
— Mais ils l'ont vu vivre, ici. Ça se passe comme ça, non ? On filme la tempête, et on vous offre le monde.
Freya ne rit pas. Elle se leva, attrapa sa veste suspendue au crochet près de la porte, et sortit. Le vent de la fin d'après-midi la saisit aussitôt, chargé d'iode et de cette odeur de sel qu'elle ne remarquait plus qu'en s'absentant — dans les aéroports, dans les métros, dans ces brèves échappées vers le continent qui lui semblaient désormais des excuses.
Elle marcha vers le phare sans décider de le faire. Ses pieds connaissaient le chemin mieux qu'elle.
Alistair était en haut de la galerie, une clé à molette à la main, occupé à resserrer un boulon sur le rail de la rambarde. Il la vit arriver, posa l'outil, et s'accroupit au bord de la balustrade pour l'attendre. Il ne demanda rien. Il resta là, les avant-bras appuyés sur le métal froid, à la regarder grimper les dernières marches de pierre.
Elle s'arrêta à un mètre de lui, le souffle court, et sortit le téléphone de sa poche.
— Un réseau national. Une série. Trois villes par saison. Ils veulent que je raconte des communautés comme celle-ci, partout dans le pays. Peut-être au-delà.
Il regarda l'écran, lut les premières lignes, puis releva les yeux vers elle. Il ne pâlit pas. Il ne se ferma pas. Il hocha simplement la tête.
— C'est ce que tu es venue chercher, à l'origine. Filmer, partir, raconter. C'est un beau projet.
— C'est un très beau projet, dit-elle. Et c'est exactement la vie que je croyais vouloir, il y a un an.
Il attendit. Le vent souleva une mèche de ses cheveux gris, et il ne la chassa pas.
— Et maintenant ? demanda-t-il.
Freya baissa les yeux vers la mer, vers l'étendue grise et mouvante qui séparait l'île du reste du monde. Elle songea aux trois villes, aux trois saisons, aux trois mille kilomètres. Elle songea au formulaire qu'elle avait laissé sur la table de la cuisine : la proposition de rejoindre la nouvelle initiative de santé insulaire comme coordinatrice de la télémédecine — un poste que Maggie avait insisté pour qu'elle considère, disant que son expérience de terrain valait tous les diplômes du continent.
— Tu sais ce qu'il y a d'ironique ? dit-elle. J'ai passé dix ans à filmer les autres en train de choisir leur vie. Je savais toujours quelle question poser. Et je n'ai jamais su répondre à la mienne.
— Personne ne sait répondre à la sienne, dit Alistair. On sait seulement reconnaître la question quand elle se présente.
Elle releva les yeux. Il était toujours là, dans la même position, patient comme la pierre sous ses pieds.
— Et si je pars ? demanda-t-elle.
— Alors tu partiras avec tout ce que tu as appris ici. Et l'île s'en souviendra. Je m'en souviendrai.
— Et si je reste ?
Il la regarda longuement. Un sourire imperceptible, presque douloureux, passa sur son visage.
— Alors tu resteras avec un homme qui ne sait pas encore cuire le saumon sans le brûler, et qui ne trouvera peut-être jamais les mots qu'il faut. Mais qui ne regardera plus jamais la mer sans se dire qu'elle aurait pu ne pas te ramener.
Freya sentit ses yeux picoter. Elle fit un pas vers lui. Un autre.
— Tu as reçu le formulaire ? demanda-t-elle. Celui du centre de soins ?
— Je l'ai signé ce matin. Comme coordinateur médical. J'ai même acheté un ordinateur portable pour les consultations à distance.
— Tu détestes les ordinateurs portables.
— Je détestais beaucoup de choses avant de te rencontrer.
Elle rit, un son brisé, étranglé par l'émotion. Elle rangea le téléphone dans sa poche, sans le verrouiller, sans regarder le réseau une dernière fois. La décision n'avait pas besoin d'être lourde. Elle avait besoin d'être juste.
— Je vais refuser la série, dit-elle. Je vais appeler l'initiative pour accepter le poste.
— Tu es sûre ?
— Je suis certaine.
Il descendit de son perchoir et se tint devant elle, à quelques centimètres à peine. La galerie du phare était étroite, le vent fort, la mer immense autour d'eux. Et pourtant, pour la première fois depuis qu'elle était arrivée sur cette île, Freya eut le sentiment exact de sa place dans le monde.
— Mais il faut que tu saches une chose, dit-elle. Si je reste, ce n'est pas pour le phare. Ce n'est pas pour le poste. Ce n'est pas pour la communauté, même si je l'aime.
— Pour quoi, alors ?
Elle leva la main, la posa sur son torse, sentit son cœur battre sous l'épaisseur de la laine.
— Pour toi. Pour nous. Pour cette heure, en haut de ce phare, qui pourrait être toutes les heures si tu le veux.
Il ne répondit pas avec des mots. Il prit son visage entre ses mains — des mains calleuses, sûres, qui avaient réparé des machines, tenu des scalpels, et retenu un frère encore plus d'un an — et il l'embrassa comme on allume une lampe dans une pièce sombre : sans bruit, sans hésitation, jusqu'à ce que tout soit clair autour d'eux.
Quand ils se séparèrent, le soleil touchait l'horizon. En dessous, dans le village, quelqu'un ferma une porte. Un chien aboya. La vie continuait, simple, réelle.
— Le formulaire doit être déposé avant le coucher du soleil, dit-elle, la voix encore serrée.
— Nous avons le temps, dit-il. Et cette fois, nous avons tout le temps.
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