L'Heure du Dernier Gardien de Phare
Lire le chapitre 5: A Patient's Plea
Le soleil de neuf heures étirait déjà des ombres obliques sur le quai de béton quand Freya installa son trépied. Elle avait appris, en trois matinées, que l'île vivait au rythme des marées et des visages fermés. Les pêcheurs chargeaient leurs casiers sans lui accorder un regard, et elle filmait leurs gestes précis, leurs mains nouées par le sel, leurs dos courbés contre un vent qui ne demandait jamais la permission.
Elle cadrait le retour d'un chalutier quand une voix familière la fit pivoter. Alistair Munro descendait vers le port, la sacoche de cuir cabossée contre la hanche, mais il s'arrêta net au bord du quai. Là, au bout du ponton, un petit bateau de pêche venait d'accoster — un homme à bord tenait un enfant dans ses bras, une fillette dont le visage était rouge de fièvre.
« Alistair ! » cria l'homme. « La petite, elle a la fièvre depuis deux jours, elle ne boit plus rien, elle délire cette nuit— »
Munro ne bougea pas. Ses épaules se raidirent sous le pull de laine épaisse. Il regarda l'enfant, puis le village derrière lui, puis de nouveau l'enfant.
« Ian, je peux pas. »
Le pêcheur resta figé, les bras serrés contre sa poitrine. « Quoi ? »
« Je suis seul. Murdo s'est cassé la jambe hier soir en sortant du pub, il est alité. Angus est parti au continent pour sa mère. Il y a personne pour couvrir les urgences à l'île. »
« Elle a six ans, Alistair. Six ans. »
Le médecin ferma les yeux une seconde. Freya vit ses mâchoires se serrer, la veine de sa tempe battre. Quand il les rouvrit, sa voix avait perdu son tranchant habituel, ne restait qu'une fatigue qu'elle ne lui avait jamais vue.
« Le bateau de liaison passe à midi. Take her to the mainland clinic, Ian. Ils s'en occuperont mieux que moi de toute façon. »
« Tu sais bien que je peux pas payer ça. » La voix du pêcheur se brisa. « Tu sais ce que ça coûte. »
« Je paierai. Va. Prends le bateau de midi. »
L'homme resta immobile, la fillette gémissant contre son épaule. Puis, sans un mot, il fit demi-tour et regagna son bateau. Le moteur toussa, crachota, et l'embarcation s'éloigna doucement dans le chenal.
Freya avait arrêté de filmer. Elle avait éteint la caméra sans s'en rendre compte, la tenant contre sa poitrine comme un bouclier.
Munro remonta vers elle, le visage fermé. Il ne ralentit pas en la croisant.
« Ça vous a fait une belle image, j'espère », lança-t-il sans la regarder.
Elle lui emboîta le pas. « Pourquoi vous ne l'avez pas accompagné ? Il y a personne d'autre sur l'île qui pourrait— »
Il s'arrêta si brusquement qu'elle faillit le percuter. Il se retourna, les yeux plissés.
« Ce bateau-là, c'est pas moi qu'on appelle quand quelqu'un fait une crise cardiaque à trois heures du matin. C'est moi. Quand la tempête coupe le pont pendant trois semaines, c'est moi. Murdo aussi. Angus aussi. Et quand on part tous, personne répond au téléphone. »
« Mais une enfant— »
« Surtout une enfant », coupa-t-il. « Surtout une enfant. Parce que si je pars et que quelqu'un meurt pendant que je suis sur le bateau, je me le pardonnerai jamais. Si la petite meurt à l'hôpital du continent avec des vrais médecins, c'est pas ma faute. C'est la mienne, ici. Vous comprenez la différence ? »
Freya comprenait. Elle comprenait surtout quelque chose d'autre, quelque chose qui la glaça : Alistair Munro portait cette île sur ses épaules d'une manière qu'elle n'avait pas mesurée. Elle l'avait pris pour un homme rigide, buté, hostile à son projet. Le voir choisir son devoir contre son instinct lui noua l'estomac.
« Et vous, vous tournez quoi maintenant ? » demanda-t-il, forçant le ton neutre. « La vie quotidienne des insulaires ? Vous filmez ce genre de scènes pour mettre dans votre documentaire ? La détresse des gens isolés, c'est bon pour les audiences ? »
« J'ai éteint la caméra. »
Il cligna des yeux, décontenancé une seconde.
« Pourquoi ? »
« Parce que c'était pas à moi de filmer ça. »
Il la regarda un long moment, puis acquiesça d'un hochement de tête sec et repartit vers le village, laissant Freya seule face à la mer, le soleil montant sur les toits d'ardoise, la fillette déjà loin sur l'eau.
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Elle remonta vers la maison de Donald, mais ses pieds la menèrent autre part. Elle se retrouva devant le petit dispensaire, un bâtiment de pierre basse adossé à l'église, avec une plaque de cuivre ternie : *Cabinet médical — île de Ceann Mór*.
La porte était entrouverte. Elle frappa quand même, par politesse. Une voix lasse lui répondit d'entrer.
Alistair était assis à son bureau, les lunettes remontées sur le front, des papiers étalés devant lui. Il leva les yeux, et quelque chose dans son expression se ferma — mais plus par habitude que par animosité.
« Je voulais juste comprendre », dit Freya en restant sur le seuil. « Le système de santé, sur une île comme ça… »
Il la laissa entrer. Referma la porte. Lui fit signe de s'asseoir contre le mur où s'alignaient des chaises en plastique.
« On est quarante-deux habitants l'hiver. L'été, trois fois plus. On a ce dispensaire, un médecin, deux infirmiers à temps partiel qui sont aussi pêcheurs et agriculteurs. En cas d'urgence, on a un hélicoptère si le temps permet. Les autres jours… » Il haussa les épaules. « On fait avec. »
« Et le gouvernement ne vous envoie pas plus de moyens ? »
« Si. Ils ont envoyé un plan, il y a vingt-cinq ans. Modernisation du dispensaire, médecin supplémentaire, liaison maritime régulière pour les urgences. » Il sourit sans chaleur. « Le plan était signé par le docteur qui m'a précédé. Mon frère. »
Freya se figea. « Votre frère ? »
« Iain Munro. Il est mort en 1999. » Il referma le dossier devant lui. « Le bateau qui devait le ramener du continent avec le matériel médical a coulé dans un coup de vent. Il avait promis à l'île qu'il la moderniserait, qu'il resterait pas dans le passé. Il a laissé un dispensaire équipé à l'époque victorienne et une dette. » Il marqua une pause. « Et moi, son petit frère, qui reprends son poste et qui dois porter sa promesse jusqu'au bout. »
Freya resta silencieuse. Les mots de Morag lui revinrent — *tu es déjà de la maison* — et le sentiment qu'elle avait eu en touchant le compas de Fraser lui serra la gorge. Cette île était creusée de disparitions, de promesses non tenues, de deuils qu'on portait sans jamais les poser.
« Le frère d'Alistair », murmura-t-elle.
« Ça vous servira pour votre film ? » demanda-t-il. « Les tragédies locales font toujours bien sur les documentaires. »
Il y avait moins de venin dans sa voix que de fatigue véritable. Freya secoua la tête.
« Je ne sais pas ce que je filme, docteur Munro. Je croyais savoir. Je venais filmer un phare qui s'éteint. Je découvre une île qui s'éteint à petits feux depuis vingt-cinq ans. »
Il la regarda longtemps. Puis, d'un geste qui surprit Freya elle-même, il poussa une tasse vers elle.
« Le thé est froid. Mais c'est ce que j'ai. »
Elle l'accepta. Il y eut un moment de silence, presque confortable, brisé par le téléphone du cabinet qui sonna. Alistair décrocha, écouta, son visage se durcissant.
« Le chalutier de Ian ? » Il consulta sa montre. « Il a pris le bateau de midi, il devrait être en route. Non, je sais pas si l'état de la petite— »
Il écouta encore une seconde, puis raccrocha, les traits soudain blêmes.
« Le bateau de midi a été annulé. Brouillard sur le Minch. Toute la navigation est suspendue. »
Freya posa la tasse.
« La petite ? »
« Est coincée ici avec moi », dit Munro. « Son père vient de téléphoner. La fièvre est montée. Il est à deux heures de bateau et il peut pas accoster à cause du brouillard. »
Il se leva, saisit sa sacoche, et la regarda avec une expression que Freya ne sut déchiffrer — quelque chose entre la colère et le désespoir.
« Vous vouliez comprendre l'isolement, Miss MacLeod ? » dit-il. « Vous allez l'avoir, votre compréhension. »
Il sortit en courant, et Freya resta seule dans le dispensaire aux murs nus, le thé froid entre ses doigts, le silence de l'île soudain si dense qu'elle aurait pu le couper au couteau.
Dans sa poche, le compas de Fraser pesait contre sa hanche — et pour la première fois, elle comprit pourquoi Donald le lui avait donné.
Cette île ne gardait pas seulement ses morts. Elle gardait les vivants aussi.