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L'Heure du Dernier Gardien de Phare

Lire le chapitre 6: The Debt

La salle du pub sentait la tourbe humide et la bière renversée. Freya s'était glissée dans un coin avec son verre d'ale tiède, espérant passer inaperçue après trois jours de présence remarquée. La pluie battait les vitres épaisses, et le vent hurlait contre le toit d'ardoise comme un animal coincé.

Un homme aux joues rougies par l'alcool se leva près du comptoir, son verre en équilibre instable dans sa main.

— Docteur Munro ! tonna-t-il en direction de la porte. Mon fils a la fièvre depuis trois jours, et vous n'avez rien fait. Rien ! Vous êtes là, assis dans votre belle maison, à compter vos seringues, pendant que l'île entière attend que vous honoriez la promesse de votre frère.

Le silence tomba dans la salle. Quelqu'un toussa. Le patron du pub, Hamish, un homme massif aux avant-bras tatoués, fit un geste apaisant de la main.

— Doucement, Robbie. Le docteur fait tout ce qu'il peut.

— Il le fait, répéta Robbie avec un rire amer. Il le fait comme son frère l'aurait fait ? Non. Iain aurait déjà réglé ça. Iain avait un plan. Iain avait des promesses. Et où sont-elles maintenant ? Dans la tombe de la famille Munro.

Freya sentit sa mâchoire se serrer. Elle savait, maintenant, ce que le mot « dette » signifiait pour Alistair. Elle l'avait vu dans l'urgence de sa course dans le brouillard, dans la détermination de ses mains nerveuses sur la sacoche de médecin.

Elle chercha des yeux dans la salle, espérant ne pas croiser Alistair lui-même. Il n'était pas là. Était-ce pour cela qu'il n'était pas venu ce soir ? Pour éviter d'entendre ce que les insulaires disaient de lui quand il n'était pas là ?

— La clinique, poursuivit Robbie en désignant le sol comme si le bâtiment tout entier se tenait sous ses pieds. Iain devait faire venir du matériel neuf. De nouveaux équipements. Un scanner. Un vrai laboratoire. Pas juste une pièce avec un lit et quelques échantillons de sang. Iain avait obtenu les financements. Il les avait dans sa poche. Et qui est resté avec les promesses mortes ? Alistair.

Un grondement approbateur parcourut le pub. Un autre homme, plus jeune, le visage maigre, ajouta :

— Et c'est pour ça que l'île a besoin de moi.

Freya tressaillit. La voix d'Alistair, derrière elle, l'avait surprise. Il se tenait à l'entrée, sa veste trempée, le visage marbré de fatigue. Son regard n'était pas hostile, seulement las. La pluie dégoulinait de ses cheveux bruns.

— Va-t'en, Alistair, dit Robbie en se plantant devant lui. Nous n'avons pas besoin de toi pour entendre ça. Tu le sais, d'ailleurs. C'est pour ça que tu te caches.

— Je ne me cache pas, répondit Alistair d'une voix calme. Je viens de chez Donald. il vient de me demander de vérifier une anomalie électrique à la station.

— Bien, bien, le phare fonctionne toujours, ricana Robbie en se tournant vers Freya avec un éclat mauvais dans les yeux. Et toi, nouvelle venue. Tu es venue filmer ce phare pour qu'on l'éteigne, c'est bien ça ?

Freya garda son verre à la main, regarda les visages tournés vers elle. Les insulaires attendaient. C'était un test, elle le sentait. Alistair, derrière Robbie, secoua très légèrement la tête — un geste qui signifiait : ne leur donne rien.

— Je filme sa dernière année, dit-elle. Mais je ne le filme pas pour l'éteindre. J'essaie de comprendre pourquoi il est encore allumé.

— Il est allumé parce que les gens ont besoin de lumière, pas parce que ça sert à quelque chose, marmonna un autre homme.

— Parce que les gens ont besoin de se souvenir, corrigea Robbie. Pas toi, docteur Munro. Toi tu n'as besoin de rien. Tu es là en remplacement. Toi tu es un ersatz de médecin, pas un vrai docteur. Iain, lui, c'était un homme qui savait ce que le service signifiait.

Le mot frappa Freya. Le même mot que Donald avait utilisé pour décrire la différence entre la lumière comme appel et la lumière comme service. Et Alistair savait exactement ce qu'il en coûtait, parce qu'il portait la dette de son frère comme un poids mortel.

— Et moi ? dit Freya en se levant, soudain sans vraiment comprendre pourquoi elle le faisait. Qu'est-ce que vous en savez, de ce qu'un médecin peut faire dans un lieu sans hôpital à moins de trois heures de bateau ? Le docteur Munro a couru à travers le brouillard pour votre fils, Robbie. Je l'ai vu. Il n'a même pas pris le temps de mettre ses bottes. Et vous êtes là à l'accuser d'être un fantôme de son frère ?

Silence.

Robbie regarda Freya avec une expression changeante. Quelqu'un toussa derrière le comptoir. Hamish sourit dans sa barbe et remplit deux verres.

Alistair ne dit rien. Il regarda Freya avec une attention nouvelle, un poids dans le regard qui n'était pas tout à fait de la gratitude — quelque chose de plus prudent, comme si elle venait de manifester une qualité inattendue et qu'il cherchait à comprendre ce qu'elle en attendait en retour.

— Je connaissais votre frère, ajouta-t-elle, plus doucement. Je veux dire, j'ai entendu parler de lui. Iain. Le docteur Munro m'a parlé de lui.

Robbie haussa les épaules, son agressivité retombant comme une voile mal attachée.

— Iain, il a promis de moderniser la clinique, dit-il, la voix pâteuse. Ils devaient arriver, les machines. Les financements. Il avait des amis à Édimbourg. Il avait des plans, des dépliants, des tableaux. Il m'a montré, un soir, ici même, les plans d'une nouvelle salle d'urgence. Cette île, elle a besoin de plus qu'un médecin qui referme les blessures. Elle a besoin de quelqu'un qui empêche les gens de mourir.

Il s'arrêta, regarda le sol.

— Mon frère, il est mort d'un arrêt cardiaque à quarante ans. On l'a mis sur un bateau, mais il était déjà trop tard. Iain disait que s'il avait eu le bon équipement, le bon diagnostic, il serait encore là. Et c'est Iain qui devait tout ça.

Alistair s'approcha de Robbie et posa une main sur son épaule. De façon surprenante, Robbie ne la repoussa pas.

— Denny est mort quand j'avais huit ans, dit Alistair doucement. Et Iain en est mort à moitié lui-même, de culpabilité. Il a passé le reste de sa vie à essayer de mériter l'île. Il est mort avec la liste de ses promesses non tenues dans sa poche.

Freya se sentit glacée. La liste. Les financements. Elle pensa à la phrase d'Alistair, la veille : « Mon frère a fait des promesses. Et quand il est mort, personne ne les a reprises. »

— Et vous ? demanda-t-elle, s'approchant. Vous avez repris sa liste ?

Alistair sourit sans que le sourire atteigne ses yeux.

— J'ai repris sa dette, c'est différent. Iain voulait être un sauveur. Moi, je me suis contenté d'être un médecin qui sait qu'il ne peut pas tout sauver. Et c'est pour ça que les gens ont raison de dire que je ne suis pas à la hauteur. Parce qu'on ne remplace pas un rêveur par un homme qui voit les limites.

Robbie semblait s'être ramolli. Il tituba vers une table et s'affala sur une chaise.

— Vous auriez pu le laisser mourir, dit Alistair à Freya, une fois qu'ils furent seuls près du comptoir. Pourquoi vous l'avez défendu ? Moi je veux dire. Pourquoi vous l'avez défendu dans le pub ?

Freya réfléchit. Les paroles de sa mère lui revinrent : « On n'éteint pas une lumière. On l'entretient, ou on apprend à vivre sans. » Elle avait choisi depuis longtemps d'apprendre à vivre sans. Mais elle ne voyait plus si c'était une force ou une fuite.

— Parce que j'ai vu ce que vous avez fait hier soir, dit-elle. À la maison de Malcolm. Vous n'avez pas hésité. Vous auriez pu rester et attendre que le bateau revienne. Vous êtes parti. Et ça, c'est plus que son frère avec une liste dans sa poche.

Alistair baissa les yeux un instant, puis les releva. Il prit le verre qu'Hamish avait rempli pour lui et but une longue gorgée.

— Vous devriez voir son fils maintenant, dit-il. Le fils de Malcolm. Il est réveillé. La fièvre est tombée.

Il fit une pause.

— Merci.

Le mot était simple, brut, sans ce vernis d'habitude que les autres employaient. Freya se rendit compte qu'il ne le disait pas pour le geste dans le pub. Il le disait pour autre chose. Peut-être pour avoir été pris comme médecin avant d'être jugé comme remplaçant.

Le vent secoua le pub. La pluie redoubla. Freya posa son verre vide sur le comptoir et sortit dans la nuit, laissant derrière elle la chaleur des voix et des lave-vaisselle. L'air salé et la pluie lui firent fermer les yeux un instant.

Elle se dirigea vers la maison de Donald, laissée vide, mais la lumière était éteinte. Une curieuse envie lui vint d'aller voir, tout de suite, l'état des machines de la clinique — les documents, les financements, tout ce qui était resté d'Iain. Elle marchait déjà. Demain, elle irait à la poste demander à Morag de lui montrer les archives de la commune. Il fallait qu'elle voie la liste. Il fallait qu'elle comprenne ce qu'Alistair portait — et pourquoi il refusait si fort que le phare s'éteigne.