L'Hôte d'Hiver
Lire le chapitre 16: The New Visitor
Le silence du matin était un soulagement presque douloureux. Plus de vent hurlant contre les murs, plus de neige cinglant les carreaux. Juste le crissement de leurs bottes sur la croûte glacée alors qu'ils revenaient de Westbrook, le lourd secret de la boîte bancaire pesant entre eux comme un troisième compagnon.
Maren ouvrit la porte de l'auberge, laissant échapper un souffle qui se condensa en un nuage blanc. La chaleur du poêle à bois les accueillit, et elle se dirigea aussitôt vers la cuisine pour préparer du café. Julian s'affairait à rallumer le feu dans la cheminée du salon, ses mouvements encore raides de froid.
— On devrait appeler quelqu'un pour le générateur, dit-elle en versant l'eau chaude. Les routes commencent à se dégager.
Julian acquiesça sans répondre, les yeux fixés sur les flammes naissantes. Il avait cet air absent qu'il arborait depuis qu'ils avaient ouvert la boîte de sûreté. Maren savait qu'il pensait à son père, à cette lettre qui parlait d'un chalet, d'une danse de lapins dans un grenier.
Un bruit sourd interrompit ses pensées. On cognait à la porte. Pas le vent, non — une série de coups déterminés, presque impatients.
Ils échangèrent un regard. La route était encore praticable pour un véhicule à quatre roues motrices, mais qui viendrait jusqu'ici ? Le dépanneur, peut-être ? Ou le vieux Proulx ?
Julian se leva, sa carrure emplissant l'embrasure de la porte comme s'il voulait protéger l'auberge de ce qui se tenait dehors. Il ouvrit.
Une jeune femme se tenait sur le perron, capuche relevée, une valise à roulettes cabossée posée à ses pieds. Des mèches blondes s'échappaient de son bonnet, et ses yeux — d'un bleu perçant qui semblait taillé dans la glace — fixaient Julian avec une intensité que Maren ne sut déchiffrer.
— Papa.
Le mot tomba dans le silence comme une pierre dans une eau calme. Maren sentit son estomac se serrer. Elle chercha le visage de Julian, qui avait blêmi sous sa barbe de plusieurs jours. Ses mains retombèrent le long de son corps, inutiles.
— Lily.
La jeune femme — car c'était une femme, peut-être dix-huit ans, guère plus — passa devant lui sans attendre d'invitation. Elle laissa tomber sa valise près de la porte et balaya la pièce du regard, un pli de dédain sur ses lèvres.
— Charmant. Vraiment charmant. Tu t'es caché ici tout ce temps ?
— Lily, qu'est-ce que tu fais là ? demanda Julian, la voix rauque. Comment m'as-tu trouvé ?
Elle sortit son téléphone, le fit pivoter entre ses doigts.
— Tu crois que les gens ne savent pas utiliser les réseaux sociaux ? Le propriétaire d'un gîte à Westbrook a posté une photo de la route dégagée hier. Et qui voyait-on dans le reflet de la vitrine ? Un écrivain célèbre en fuite.
Elle laissa tomber le téléphone dans sa poche avec un bruit sec.
— Quelqu'un t'a vu dans la ville. J'ai pris le premier bus pour Burlington, puis un taxi. Le chauffeur n'était pas content de rouler dans la neige, mais je lui ai donné un gros pourboire.
Julian passa une main sur son visage, comme pour en effacer la fatigue.
— Comment as-tu su que j'étais là ? Pourquoi me chercher après tout ce temps ?
L'expression de Lily se durcit.
— J'ai mes raisons. Et apparemment, elles ne suffisent pas pour que tu me téléphones en dix ans.
Le silence s'étira. Maren fit un pas en avant, brisant la tension comme on brise une glace fragile.
— Je suis Maren. Tu dois être épuisée après ce voyage. Tu veux quelque chose de chaud ? J'ai du chocolat, et je peux préparer quelque chose à manger si tu as faim.
Lily la toisa. Un regard qui la jaugait, la cataloguait, la classait.
— T'es qui, toi ? Une nouvelle petite amie ? Il collectionne les jeunes femmes pour remplacer celles qu'il abandonne ?
— Lily ! coupa Julian.
Maren leva la main, l'air calme.
— Je suis la propriétaire de l'auberge. Ta… Julian est un invité ici, comme toi maintenant si tu veux rester. Et je ne suis personne pour lui, pas ce que tu crois.
Un silence. Lily baissa les yeux vers ses bottes pleines de neige fondue qui laissait des flaques sur le plancher.
— D'accord. Un chocolat, d'abord. Et ensuite, on parlera, papa. Parce que j'ai des choses à dire.
Maren se dirigea vers la cuisine, sentant le poids de la situation s'installer sur ses épaules. Elle prépara le chocolat avec des gestes mécaniques, consciente de la conversation chuchotée qui s'engageait dans le salon. Elle n'entendait que des bribes — réponses brèves de Julian, reproches acérés de Lily.
Lorsqu'elle revint avec la tasse fumante, Lily s'était installée dans le fauteuil près du feu, ses jambes repliées sous elle. Julian se tenait debout près de la fenêtre, les mains dans les poches, l'image même du désarroi.
Maren tendit la tasse. Les doigts de Lily effleurèrent les siens, froids comme la glace dehors.
— Merci, murmura-t-elle, presque à contrecœur.
Puis, haussant la voix :
— J'ai faim. Y a quoi à manger ?
Maren sourit malgré elle. Cette fille avait un caractère bien trempé.
— Je peux faire des œufs, du bacon, des pommes de terre rôties. On a été un peu coupés du monde pendant la tempête, mais le garde-manger est bien rempli.
— D'accord pour tout.
Elle se tourna vers Julian.
— Tu peux rester là, ou tu peux t'asseoir. Je m'en fiche, mais si tu repars au milieu de la conversation, je te jure que je repars immédiatement.
Julian s'assit prudemment, comme on s'approche d'un animal sauvage.
Pendant que les œufs grésillaient, Maren écoutait les échanges. Lily parlait de ses études — première année à l'université de Burlington — de sa mère qui s'était remariée, de sa belle-famille qui l'étouffait. Julian écoutait, hochait la tête, posait des questions prudentes. Il semblait marcher sur des œufs, chaque mot pesé avant d'être prononcé.
Quand le repas fut prêt, ils mangèrent dans une quasi-silence, seulement ponctué de demandes condescendantes de Lily sur les provisions ou le chauffage. Elle mangeait avec avidité, comme si elle n'avait pas pris de repas correct depuis des jours.
Maren se surprit à étudier ses traits. Le même front haut, la même mâchoire volontaire que Julian. Mais quelque chose dans la façon de plisser les yeux quand elle parlait de sa mère rappelait l'affection qui existait quand même entre eux. Un deuil peut-être, celui d'un père absent.
La nuit tomba tôt. Lily, épuisée par le voyage, accepta la chambre que Maren lui prépara — celle avec le lit double, à côté de la sienne. Avant de refermer la porte, elle se retourna vers Julian qui attendait dans le couloir.
— Tu sais, je ne suis pas venue pour que tu t'excuses. Je suis venue parce que j'ai besoin de savoir.
— De savoir quoi ?
— Si tu regrettes. Si tu étais vraiment un salaud, ou juste un lâche.
Elle referma la porte, le laissant dans la pénombre du couloir.
Plus tard, Maren le trouva dans la cuisine, assis à la table, la tête entre les mains. Elle tira une chaise et s'assit en face de lui.
— Tu veux en parler ?
Il exhala profondément.
— Sa mère et moi, on avait une relation toxique. La séparation a été violente. Elle a obtenu la garde exclusive. J'ai essayé de la voir, mais chaque visite était un champ de bataille. Et puis, un jour, j'ai arrêté de me battre. Je me suis dit que c'était mieux pour Lily, d'avoir l'image d'un père absent plutôt que celle d'un père en guerre contre sa mère.
— Elle t'a retrouvé, Julian. Elle veut que tu te battes pour elle maintenant.
Il releva la tête, et dans ses yeux, Maren vit quelque chose qu'elle n'y avait jamais vu : une faille profonde, une douleur ancienne qui remontait à la surface.
— Et si je suis trop tard ? Et s'il ne reste plus rien à sauver ?
— On n'est jamais trop tard pour essayer, répondit Maren. Je le sais mieux que quiconque.
Elle pensa à Marcus, à la photo dans sa poche, qu'elle n'avait jamais pu jeter. Puis elle pensa à Beth, à Arthur, à ce grenier à foin qui les attendait, rempli de secrets.
— Et demain, on parlera du chalet, dit-elle doucement. Mais ce soir, occupe-toi de ta fille.
Julian acquiesça, une simple inclinaison de tête, et se leva. Il passa devant elle, s'arrêta un instant, la main sur la poignée de sa propre chambre.
— Maren ?
— Oui ?
— Merci. Pour tout.
Il disparut dans le couloir. Seule devant les braises du poêle, Maren songea que la famille prenait parfois les formes les plus inattendues. Et que les liens du sang n'étaient pas les seuls qui comptaient.
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