L'Hôte d'Hiver
Lire le chapitre 2: The Locked Floor
Le bruit du marteau contre la chaudière résonnait dans le sous-sol comme les battements d’un cœur géant. Maren se tenait dans l’embrasure, les bras croisés, regardant Ray Huard, le bricoleur du village, s’acharner sur la vieille machine avec une familiarité qui disait qu’ils avaient déjà fait connaissance.
« Elle a un caractère, celle-là », dit-il sans se retourner. Sa voix était rocailleuse, comme une route de gravier mal entretenue. Il avait la soixantaine, une casquette de laine grise vissée sur le crâne et des mains épaisses, couvertes de cicatrices blanches. « Votre grand-mère a toujours refusé de la remplacer. Disait que les nouvelles étaient trop propres, pas d’âme. »
Maren laissa échapper un rire fatigué. Le voyage depuis New York l’avait lessivée, et la nuit passée dans le froid, emmitouflée dans trois couvertures devant la cheminée du salon, n’avait rien arrangé. « Mon grand-père disait la même chose de sa vieille Buick. Il est mort dans cette Buick. »
Ray se retourna, un sourire jaune sous sa moustache. « Votre grand-mère, elle m’a raconté. Bon conducteur, votre grand-père. Mauvaise route. » Il se pencha à nouveau, tourna une vanne, et la chaudière émit un bruit de souffle, puis une vibration sourde qui sembla s’installer dans les murs comme un ronronnement. « Voilà. Ça va chauffer dans une heure. Mais faut que je vous dise un truc. »
Il se releva lentement, s’essuya les mains sur son pantalon, et son regard passa du bleu acier au gris plomb. « Le troisième étage, là-haut, il est resté fermé pendant des années. Votre grand-mère, elle ne montait jamais. Personne ne montait. Je lui ai proposé vingt fois de changer les serrures, de refaire les fenêtres. Elle disait toujours : "Ce qui est clos reste clos, Ray." Alors je vous dis pareil. Le monsieur qui a loué là-haut, il veut qu’on lui foute la paix. Et moi, je vous le dis parce que vous êtes nouvelle, mais ce que je sais du troisième étage, c’est rien. Et j’aime autant. »
Maren plissa les yeux. « J’ai vu sa réservation. Un certain J. Hale. Il paie pour six mois. C’est qui ? »
Ray haussa une épaule massive. « Quelqu’un qui a besoin de silence. C’est tout ce que je sais. Et votre grand-mère, elle l’a laissé monter, alors elle devait avoir ses raisons. » Il attrapa sa boîte à outils en métal vert, la souleva avec un effort contenu. « Je repasserai demain pour vérifier la pression. Vous avez un numéro, si elle rechigne. » Il sortit, laissant une traînée d’air froid, et la porte grinça derrière lui.
Maren resta seule dans le sous-sol, la chaleur commençant à peine à se diffuser depuis les tuyaux. Elle monta à l’étage principal, passa la main sur le bois du comptoir de l’auberge, écaillé mais propre. La neige tombait encore dehors, continue, patiente, comme si elle avait tout son temps. Dans le tiroir de la réception, elle trouva un trousseau de clés, un vieux porte-clés en cuir marqué *B. Cole – Inn*. Sa grand-mère. Une douzaine de clés, certaines antiques, certaines modernes.
Elle sortit sur le porche, les clés en main. Leurs poids tintaient les uns contre les autres. Et quelque chose la tira vers le fond du bâtiment, vers un escalier latéral en bois qu’elle avait remarqué hier dans l’obscurité. Il montait droit le long de la façade arrière, vers une petite porte en fer battu, peinte en brun. Une clé minuscule y correspondait, à l’ancienne, avec un panneton compliqué.
Maren hésita. Ray avait dit ce qui est clos reste clos. Mais le mot *clos* avait toujours eu, pour elle, un goût de défi.
Elle inséra la clé. Elle tourna avec un claquement sec. La porte s’ouvrit.
Un escalier étroit montait sous les combles. Les murs étaient en lattes nues, poussiéreux, mais avec une odeur de renfermé mêlée à un vague parfum de papier, de livre et d’encre chaude. Elle monta prudemment, chaque marche criant sous son poids. En haut, un palier exigu, une autre porte, celle-ci entrouverte. Un filet de lumière grise filtrait.
Elle poussa la porte.
La pièce était grande, éclairée uniquement par deux fenêtres mansardées d’où la neige s’accrochait aux vitres en éventails glacés. Mais ce qui capta son regard, ce fut la table centrale. Une machine à écrire ancienne, une Remington, y trônait comme sur un autel. Autour d’elle, des piles de papier manuscrites, manuscrites à la main aussi, et d’autres feuilles tapées, étalées en éventail. Un cendrier plein de mégots. Une tasse à café vide avec un fond marron.
Sur le rebord de la fenêtre, face à la machine, un objet tenait la pile de papier la plus haute en place. Un petit oiseau en bois, grossièrement mais délicatement sculpté. Il ressemblait à un geai bleu.
Maren fit un pas, curieuse, et sa main tendit vers la pile. Juste pour regarder. Juste pour voir une ligne.
« Qui êtes-vous ? »
La voix partait de derrière elle, glaciale, profonde, sans trace de bienvenue. Maren se retourna. Un homme se tenait dans l’embrasure de la porte, vêtu d’un épais pull noir en laine, le col remonté sur une mâchoire carrée. Des cheveux bruns, en bataille, tombaient sur des yeux gris. Des yeux qui semblaient froids et brûlants à la fois. Il la regardait comme on regarde une erreur dans un texte.
« Je suis Maren Cole », dit-elle, en tirant son manteau d’un geste nerveux. « C’est mon auberge. Je l’ai héritée. Je… j’ai trouvé les clés. »
Il ne recula pas. Il avança plutôt, d’un pas lent mais sûr. « Votre auberge. Vous l’avez héritée. » Il répéta les mots comme s’il les goûtait, comme s’ils laissaient un arrière-goût amer. « Beth vous a donc tout laissé. »
Maren déglutit. Elle voyait aux cernes sous ses yeux qu’il ne dormait pas, ou peu. Ses doigts, aux extrémités tachées d’encre, se refermaient sur quelque chose qu’il tenait contre sa poitrine, un crayon peut-être.
« Et vous ? » demanda-t-elle, la voix plus ferme qu’elle ne s’y attendait. « Vous êtes J. Hale ? »
Il pencha la tête, un mouvement à peine perceptible. « Je suis Julian. Julian Hale. » Il n’ajouta rien. Pas de titre, pas d’explication. Le silence, dans la pièce étouffée par la neige, était dense comme de la ouate.
Il porta le regard à la table, au petit oiseau en bois qui semblait observer lui aussi. Puis il retourna le vers elle. « Il y a un contrat entre moi et votre grand-mère. Un bail signé. Six mois de quiétude. Elle ne montait jamais. Elle savait. » Son ton n’était pas ironique, seulement fatigué. « Alors, avant que vous ne décidiez de fouiller mes affaires, madame Cole, permettez-moi de vous rappeler que le troisième étage n’est pas dans l’héritage. C’est mon espace. Mon temps. Ma solitude. Et je préférerais, grandement, qu’on ne m’importune pas. Est-ce que c’est clair ? »
Maren croisa ses bras, comme pour en faire une barricade. « C’est mon bâtiment. Mes murs. Mon chauffage. Qui est réparé, soit dit en passant. »
Il fronça les sourcils, presque surpris. « Ray est passé ? »
« Il repassera demain », dit-elle. « Et oui, c’est clair. Le troisième étage vous appartient. Je n’y mettrai plus les pieds. »
Il hocha la tête, une fois. Puis il recula d’un pas, lui laissant tout juste de quoi passer. Elle se glissa devant lui, frôla dans le couloir l’épaule de son pull. Une chaleur sèche. Quelque chose de minéral dans son regard, une fragilité aussi, vite masquée.
Elle descendit l’escalier, les marches criant sous ses semelles, les références de la matinée lui revenant en désordre. Julian Hale. Le nom, soudain, fit tilt dans sa mémoire. La liste des best-sellers, les articles littéraires, les photos sur la quatrième de couverture. Ce visage. Le même, peut-être dix ans plus tôt. L’écrivain qui s’était tu, au moment de son apogée.
Elle atteignit le bas de l’escalier, la petite porte en fer battu et le ciel gris, la neige toujours aussi muette. Le verrou n’était pas encore tiré. Sa main hésita sur le bois. L’oiseau en bois. Ce petit geai sculpté, patiné par des mains patientes. Où avait-elle vu ce motif exact, ce petit geste de ne pas finir l’aile ?
Elle s’arrêta, les doigts encore sur la porte, et savait que la réponse était dans une boîte en carton déjà montée, là, sous le comptoir de la réception, avec des albums photo et des lettres anciennes que sa mère n’avait jamais réclamées.
Elle tira la porte derrière elle, tira le verrou d’un geste franc, comme pour se prouver quelque chose. Il faut monter les cartons, elle se le dit à voix haute dans le silence de l’auberge. Il faut monter les cartons et voir.