L'Hôte d'Hiver
Lire le chapitre 32: The Unspoken
Le printemps s’installa sur l’auberge comme une promesse discrète. Les glaçons fondirent lentement, goutte à goutte, depuis le toit en pente, et les jonquilles percèrent la neige sale le long de l’allée. Maren ne les avait pas plantées. Elena, sans doute. Ou peut-être qu’elles étaient revenues d’elles-mêmes, fidèles à un cycle que rien ne pouvait dérégler.
Maren frottait une tache de café sur le comptoir de la réception quand elle entendit la camionnette de Julian crisser sur le gravier. Elle leva les yeux. Il descendit, un sac de farine sur l’épaule, et referma la portière d’un coup de hanche.
— T’es bien matinal, dit-elle.
— Le four crève de faim, répondit-il en souriant.
Ils avaient trouvé cette cadence, depuis quelques semaines. Des répliques sèches, un partage des tâches quasi chorégraphié. Elle gérait les réservations, la paperasse, les arrivées. Lui, la cuisine, le pain, les stocks. Les soirées se terminaient souvent devant un verre de vin ou une tasse de thé, discutant des projets à venir, du printemps, des réparations.
Jamais de ce qui s’était passé sous le sapin, la veille de Noël, ou dans la cave, avant que tout ne ressemble à un champ de mines.
Le soulagement avait été immense. Ivre, même. Mais il avait laissé un goût de précaution. Comme si chacun avait désormais appris à se méfier de ses propres élans.
—
Arthur était parti début mars. Un voyage en Europe, disait-il, pour régler des affaires anciennes. Il avait promis d’écrire. Julian lui parlait au téléphone un soir sur deux, et Maren surprenait parfois la fin des conversations, le ton apaisé de Julian, presque filial. Elle essayait de ne pas écouter. Elle n’y arrivait pas toujours.
— Il va bien ? demanda-t-elle un matin, sans quitter des yeux sa tasse.
— Mieux. Il dit que l’Italie lui fait du bien.
— L’Italie.
— La Toscane. Apparemment, il y avait une dette à rembourser. Une vieille histoire d’honneur, ajouta-t-il avec un sourire en coin.
Maren hocha la tête. La vie d’Arthur Hale demeurait un labyrinthe qu’elle n’avait pas fini de cartographier. Elle préférait les chambres aux couloirs.
—
Lily arriva le 22 décembre, un sac à dos trop lourd, une boucle d’oreille perdue en route, et un enthousiasme qui réchauffa l’auberge du sol au grenier. Eleanor avait accepté de la laisser passer les fêtes chez son père, après des négociations que Maren n’avait pas cherché à comprendre. Julian accueillit sa fille comme s’il avait retenu son souffle toute l’année.
— T’as vu la neige ? cria Lily en sautant sur place dans l’entrée. On peut faire des bonshommes ? Et du ski ? Et des batailles de boules de neige ?
— On verra ce que demande le chef, dit Julian en ébouriffant ses cheveux.
Maren sourit depuis le pas de la porte de la cuisine, une serviette sur l’épaule.
— Le chef autorise la bataille, à condition de ne pas viser les fenêtres.
— Deal ! s’écria Lily.
Elle était douée, cette gamine. Une lumière naturelle que rien n’avait ternie. Elle prenait les choses pour ce qu’elles étaient – la neige, le chocolat chaud, la vieille balançoire sous le porche – et son passage à l’auberge simplifiait tout. Maren se surprit à rire plus souvent.
—
Le soir du 24 décembre, un groupe de touristes en raquettes arriva à la tombée de la nuit. Ils venaient du Québec, avaient marché six heures, et sentaient la pinède et la fatigue. Maren leur servit un grog préparé par Julian, assura le service des chambres, chaperonna vers le salon où un feu crépitait déjà.
— On va faire des jeux de société ? demanda Lily en traversant le salon, un « Cluedo » sous le bras.
Les Québécois échangèrent des regards.
— Pourquoi pas ? dit l’un d’eux, une femme à la voix rocailleuse.
Julian leva les yeux au ciel en riant.
— Ma fille défie tout le monde. Bonne chance.
Il se tourna vers Maren, qui rangeait des verres derrière le bar.
— On a une seconde ?
Elle le suivit dans le petit corridor qui menait à la bibliothèque. La lumière y était douce, tamisée, presque intime. Ils s’arrêtèrent près de l’entrée, et c’est là qu’elle le vit – du gui, accroché au chambranle. Elle l’avait noué elle-même, deux jours plus tôt, sans réfléchir. Juste pour la déco. Pour un geste de saison.
Julian suivit son regard.
— Ah, dit-il.
Un silence de bois humide.
Il fit un pas. Elle resta immobile. La chaleur du corridor, l’éclat de ses yeux dans la pénombre, le parfum des aiguilles de pin qui se mêlait à son odeur de savon et de cuisine. Elle le vit pencher la tête. Elle sentit son propre souffle ralentir.
— Papa ! Tu viens jouer ?
Une voix claire, joyeuse, du bout du corridor.
Julian recula, un sourire incertain aux lèvres.
— On arrive, Lil !
Il se tourna vers Maren, croisa brièvement son regard.
— On reprendra ce… ce moment ?
— Ça tient au gui, dit-elle, la voix plus légère qu’elle ne l’espérait.
Il rit. Un rire court, presque gêné.
Elle rit aussi. Tous deux firent comme si de rien n’était.
—
Le soir, après avoir bordé Lily, après que les Québécois se furent retirés l’un après l’autre dans leurs chambres, Maren et Julian se retrouvèrent dans la cuisine. Elle rinçait des verres. Il alluma une cigarette, sans la fumer vraiment – juste un rituel qu’elle ne lui reprochait plus.
— Tu y crois, toi, aux coïncidences ? demanda-t-il.
— Auxquelles ?
Il haussa une épaule.
— À ce qui arrive quand on ne s’y attend pas.
Elle posa le verre sur l’égouttoir, s’essuya les mains.
— Je crois qu’on attire ce qu’on est prêt à recevoir.
Il la regarda plus longtemps que de raison.
— Et qui est prêt, là ?
Maren entortilla la serviette. Son cœur battait fort, mais elle garda ses mains fermes.
— On est en train de bâtir quelque chose. L’auberge, les ateliers d’écriture qu’on va lancer au printemps. On a une famille, Liam passe nous voir régulièrement, ton père…
— L’essentiel, compléta-t-il.
— Oui. L’essentiel.
Elle ne précisa pas ce que ce mot recouvrait. Il ne lui demanda pas de le faire.
Ils restèrent là, debout, l’un en face de l’autre, la bonne tisane entamée, la nuit qui s’épaississait derrière les carreaux.
— Il faut dormir, dit enfin Julian.
— Il faut dormir.
Il éteignit sa cigarette sans la fumer, et quitta la cuisine en laissant une dernière traînée de fumée grise au-dessus de l’évier. Maren resta seule un instant, la main posée sur le comptoir de bois qu’ils avaient verni ensemble au début de l’hiver.
Elle monta se coucher, les pas lents, l’esprit aussi vaste que les champs sous la neige.
—
Dans sa chambre, elle s’arrêta devant la fenêtre. La lune dessinait des ombres bleues sur la cour. Elle pouvait deviner la forme des pistes de raquettes empruntées par les touristes, les crêtes nettes des congères, et plus loin, la masse sombre des collines.
Elle tira le rideau.
Le silence était total. Un silence qu’elle n’avait pas connu à l’époque où sa vie n’avait été qu’un bruit permanent de plats et de clients. Elle posa la main sur son ventre.
— On en est où ? murmura-t-elle.
La question passa entre les murs comme une écharpe de brume, sans forme ni réponse.
Au rez-de-chaussée, elle entendit la porte de Julian grincer. Des pas. Une pause.
Le cœur lui manqua un battement.
Un pas de plus.
Puis, le noir.
Elle sourit dans l’obscurité. Elle ne savait pas si c’était de la consolation ou de l’amour. Peut-être les deux.
Elle posa la tête sur l’oreiller, où flottait déjà l’écho d’un presque baiser sous le gui.
Et laissa la nuit faire son travail. Elle n’avait pas fini avec elle. Pas encore.
John, l’un des raquetteurs, cogna doucement contre le cadre de sa porte entrebâillée.
— Maren ? Vous avez cinq minutes pour le thé ? On a une question sur la randonnée de demain.
Elle se redressa, lissa son col roulé d’une main nerveuse, et sentit le rire léger et tremblant qu’elle essaya de réprimer.
— Une seconde.
John retourna dans le salon. Maren prit trois inspirations, appuya ses mains sur le rebord de la fenêtre, puis se retourna pour plonger dans l’agitation joviale de l’auberge.
Cette fois, il n’y avait pas de gui. Mais il y avait les raquettes, une mère et sa fille qui criaient d’un ton ravi en se versant des bols de chocolat bouillant, la loupiote du sapin sur le comptoir, et un Julian qui remplissait une cafetière en sifflotant derrière les flammes.
Tout était là. La douceur des soirs d’auberge, une fille jouant à la lyre en caressant de la main les notes d’un vieux piano, la voix rocailleuse de John racontant une blague que tout le monde entendait.
C’était presque trop beau. Et peut-être, justement, pour cette raison, ils ne se pressèrent pas.
Peut-être que l’amour, celui qu’on n’ose pas nommer, préfère les silences partagés aux aveux étourdissants.
Maren caressa le bois du comptoir en passant.
— Vous préparez les raquettes pour demain matin ?
Le timbre était clair, rangé, affirmé.
Julian lui jeta un regard par-dessus la vapeur de l’eau qui allait chauffer. Il prit le café déjà fait et la rejoignit près du plan noir.
— Demain, tu m’apprends la trace de chamois ? fit-il, amusé.
C’était le nom qu’ils avaient donné, au bout de quelques semaines, à la petite randonnée qu’ils faisaient après les couchers de soleil, quand l’auberge dormait enfin.
Maren rit.
— Seulement si tu portes le thermos.
Il hocha la tête gravement, l’air théâtral.
— Ce sera un honneur.
Leur promesse du lendemain – cette chose fragile et solide à la fois, qui ne réclamait aucun serment – s’inscrivait dans la minute comme une signature à l’encre lente.
Et ils laissèrent la nuit s’étendre, tranquille, sur leurs épaules encore lourdes de l’hiver qu’ils n’avaient pas fini de traverser. Ensemble, sans le dire.
Cela suffisait. Pour cette fois.
Dans la chambre de Lily, on entendit germer un rire de petit matin avancé, suivi d’un tonnerre de coussin. Julian s’élança dans l’escalier.
— Chambre interdite avant le chant du coq !
Maren le regarda monter. Restait sur le seuil de la cuisine, elle attrapa sa tasse, souffla la bougie posée près du buffet.
C’était une vie qu’elle se laissait enfin aimer, mais qu’elle n’avait pas encore le courage de nommer.
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