L'Hôte d'Hiver
Lire le chapitre 33: The Competition
La neige tombait en rideau épais, effaçant les contours du chemin de l’auberge, quand une Tesla noire s’arrêta dans l’allée. Maren regardait par la fenêtre de la cuisine, essuyant machinalement un bol avec un torchon, quand la portière s’ouvrit sur une femme en manteau de laine caramel, écharpe en cachemire, et cheveux auburn impeccablement bouclés malgré la tempête.
— Julian ! appela-t-elle en riant, d’une voix claire qui traversa le double vitrage.
Maren ne vit que le dos de Julian dans l’entrée, mais elle le vit se redresser comme un chien à qui on siffle un nom qu’il aime. Elle mit le bol de côté et faillit ne pas remarquer qu’elle avait chiffonné le torchon entre ses mains.
Natasha Vollard. Maren l’avait vu sur la quatrième de couverture de trois best-sellers, lors de ses années de resto où l’on prêtait des livres entre le service du midi et celui du soir. Une femme qui se suffisait à elle-même, écrivait-on d’elle, et qui n’avait pas besoin d’homme pour écrire ses pages les plus belles. Le genre de femme qui vous éteignait du regard dans une pièce pleine.
Elle entra en secouant ses boucles, chassa la neige de son manteau, puis tendit une main gantée à Julian, qu’il serra avec un temps de retard.
— Natasha. Tu aurais pu m’avertir que tu venais ici. Le cellulaire capte mal à dix kilomètres à la ronde.
— C’est le but d’un studio d’écriture, non ?
— Je n’ai jamais dit que tu étais là pour un atelier.
Natasha hocha la tête, un sourire placide aux lèvres. Elle jeta un coup d’œil au salon, aux invités en raquettes accroupis autour du feu que Maren avait allumé deux heures plus tôt, puis revint à lui.
— Non. Tu as dit : « Je suis bien ici. J’ai trouvé un lieu. » Il a fallu lire entre les lignes, Julian. Et entre vos lignes, il y a toujours quelque chose que vous voulez qu’on devine.
Maren sortit de la cuisine, s’essuya les mains sur son jean. Elle avait prévu un programme d’atelier pour quatre écrivains en résidence, pas pour une seule romancière célèbre venue en colonne de secours culturelle.
— Vous avez bien voyagé ? demanda-t-elle, d’un ton volontairement neutre.
— Merveilleusement, malgré la neige. Julian, je suis là pour te pousser.
— Me pousser.
— À écrire, mon cœur. Tu n’as pas mis un mot sur papier depuis ton retour du désert. On a fait trois tournées ensemble, tu as encore un contrat avec HarperCollins qui dort, et je te vois faire la vaisselle dans un fourneau. C’est un crime contre ta prose.
Julian jeta un regard gêné à Maren, puis se racla la gorge.
— J’écris ici.
— Des listes de courses. L’élégance des listes de courses. Très minimaliste, mais ce n’est pas un roman.
Natasha rit, d’un rire qui semblait gravé pour plaire. Maren sentit une pointe glacée descendre dans sa poitrine.
— Nous avons une chambre au premier étage, dit-elle. Celle qui donne sur le verger. Vous pourrez travailler au calme.
— Parfait. Et Julian me montrera le fameux manuscrit de sa défunte muse ? J’ai entendu dire qu’il était dans le grenier.
— Il a été vendu, lâcha Maren, trop vite.
Natasha hocha la tête, pas décontenancée une seconde.
— Alors nous en écrirons un autre. Ici, dans la poussière des tables, entre la sauce et le beurre. Si vous me le permettez, Julian ?
Il ne dit pas oui, mais il ne dit pas non non plus. Il regarda ses mains, ses jointures blanches au-dessus de la flamme du poêle. Maren avait vu cette posture chez lui, trois semaines plus tôt, quand il croyait qu’elle était sa sœur : il s’éloignait de tout, même de l’air qu’il respirait.
L’atelier commença à la tombée de la nuit. Natasha avait déballé ses carnets, ses stylos dorés, son ordinateur au clavier rétroéclairé. Elle s’installa à la grande table de la salle commune et, au lieu d’écrire, entreprit d’attirer les autres participants — deux professeurs de fac, une ancienne avocate, un lycéen en vacances — autour d’elle. Ses questions étaient précises, compatissantes, toujours piquées d’un sourire. Quand Maren traversa la salle avec un plateau de chocolats chauds, elle la vit presque encerclée, désirée, admirée.
Julian s’était assis en retrait, un carnet noir ouvert sur les genoux. Il écoutait. Et il regardait Natasha comme on regarde un feu en hiver.
Vers neuf heures, les invités se retirèrent à l’étage, quelques-uns en aidant à ramasser les tasses. La salle presque vide, Julian se leva, marcha lentement vers l’ancien piano droit, et posa la main sur l’ébène.
— Tu écris encore, dit Natasha derrière lui. Quand on a commencé, on s’est filé des textes, pendant trois ans. Quarts de nuit. Toi à Paris, moi à New York. Tu te souviens de la règle ?
— Répondre sous quarante-huit heures, murmura-t-il.
— Et jamais se relire avant d’avoir envoyé.
Maren s’approcha d’eux, pour ramasser la dernière tasse vide laissée près de l’âtre. Elle ne voulait pas les surprendre, elle voulait juste faire le ménage de la soirée, comme toutes les autres nuits.
— Julian, le défi est là, dit Natasha, d’une voix changée, plus douce et plus grave. On coécrit quelque chose. Une nouvelle, un épisode, un premier chapitre. Je balance la première phrase, tu la finis, on se renvoie la boule jusqu’à ce que ça prenne. Tu arrêtes de faire cuire des œufs pour des gens qui ne liront jamais ton travail.
Julian rit — un petit son étranglé, presque honteux.
— C’est que je suis bon avec les œufs, maintenant.
— Tu es meilleur avec les mots. Je t’ai vu. Je l’ai vu.
Maren tourna le dos pour fermer la cafetière. Elle les entendit s’asseoir près de la table, le bruit du carnet qui s’ouvrait, un stylo qu’on décapuchonnait. Elle aurait dû se sentir fière, pour lui. Mais une lucidité froide s’installa au creux de son sternum : toutes ces semaines passées à préparer le potage, les ragoûts, à se lever avant l’aube pour allumer le poêle — tout cela n’avait été qu’une scène de la vie de cuisinière qui ne retiendrait jamais son talent dans la durée. Natasha, elle, vivait dans son monde. Elle pouvait lui redonner sa carrière, sa gloire, son nom. Qu’est-ce qu’une aubergiste pouvait lui offrir ?
Elle jeta les tasses dans l’évier avec un fracas muet de porcelaine sur la faïence. Puis elle laissa la pièce froide derrière elle et monta, sans un mot, sans se retourner.
Le lendemain matin, Maren trouva Julian seul dans la cuisine, une feuille posée devant lui. Il leva la tête en la voyant entrer et lui sourit — un sourire de l’autre rive, de quelqu’un qui sortait d’une longue nage.
— Elle m’a lancé une première phrase à minuit. « Quand on revient d’où l’on vient, on part de ce que l’on a. »
— C’est joli.
— Ma réponse est partie à six heures. Elle m’a déjà répondu. Elle a dit que c’était du Julian Hale, qu’il était revenu.
Maren remplit la bouilloire, posa ses mains sur la pierre chaude du plan de travail. Elle le regarda : ses yeux étaient plus vifs qu’ils ne l’avaient été depuis un mois. Une partie d’elle en était heureuse. Une autre, plus fondrière, la paniquait.
— Tant mieux, dit-elle. Tu devrais continuer.
— Soirée de demain ? On pensait établir un rythme de deux échanges par jour. Je vais devoir préparer moins de tartes.
Il plaisantait. C’était pire que s’il avait été sérieux.
En fin de matinée, Natasha descendit en jean large et pull gris, sans maquillage, un carnet sous le coude. Elle passa devant Maren sans la voir réellement, tira une chaise, posa ses fesses sur le tabouret bar et appela :
— Julian, un café noir et l’ordinateur. On travaille jusqu’à midi.
Maren servit le café. Elle vit les deux coudes sur la table, leurs têtes qui se penchaient sur la même page. Deux mains sur le même clavier. L’air de la cuisine semblait leur appartenir. Maren se regarda dans le reflet de la fenêtre : ses cheveux courts, ses épaules voûtées, l’ecchymose pâle de la fatigue sous ses yeux.
Elle ne vit pas sa valeur. Elle vit seulement ce qu’elle était en train de perdre, minute après minute, ligne après ligne.
La neige qui reprit à midi ne l’aida pas à s’éclaircir la tête. Elle passa l’après-midi à organiser les congélateurs, à improviser des repas pour les invités, à laver des draps qu’elle stocka dans le couloir. Elle traversa la salle à quatre reprises en portant du linge. Julian ne releva pas une fois la tête.
C’est Lily qui vint la trouver, vers quatre heures, un bonnet de travers au-dessus de ses rouflaquettes de cinq ans — comme toujours, elle surgissait sans prévenir dans les jambes des grands.
— Maren, elle est belle, Nathacha ? Elle écrit des livres qu’on voit à la télé ?
Maren s’agenouilla, lissa les boucles de la petite.
— Oui, ma toute belle. Elle est belle, et elle écrit de très beaux livres.
— Papa il la regarde tout le temps.
Maren se releva d’un coup sec. Elle vérifia le four à bois, les réserves de bois, la température des chambres. Elle n’avait qu’une envie : se sauver. Mais l’auberge appartenait à sa grand-mère — et maintenant à elle seule. Ce n’était pas un lieu où se cacher des gens qu’on aime. C’était un lieu où la vie vous rattrapait en plein visage.
À dix-sept heures, à la tombée de la lumière, elle monta au grenier pour prendre des couvertures supplémentaires — ou plutôt, pour le seul endroit calme de toute la bâtisse. Elle s’accroupit près du vieux coffre, la main posée sur la serrure rouillée où avait reposé le manuscrit d’Elena. Elle ouvrit le dernier tiroir, cherchant quelque chose, n’importe quoi, et trouva une enveloppe de papier kraft datée de l’année écoulée, de l’écriture serrée d’Arthur. « Pour qui trouvera ceci, avant de s’en aller. »
Elle la laissa fermée. Mais elle la glissa dans la poche de son gilet.
Le silence du grenier ne lui disait pas quoi faire du vide qui grandissait en elle. Mais il lui soufflait une phrase, à l’intérieur : *Tout ce qui se passe ici, c’est toi qui l’as organisé. Si tu perds Julian, ce sera parce que tu auras fait de la place à son départ.*
Au rez-de-chaussée, elle entendit le rire de Natasha, puis celui du père de Lily, puis les deux ensemble. Une harmonie en duo qui n’avait pas besoin d’un troisième accord.
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