L'Hôte d'Hiver
Lire le chapitre 35: The Break
La neige tombait drue contre les fenêtres de la réception quand Julian apparut dans l’embrasure de la porte. Il avait les cheveux encore humides de la douche, une écharpe négligemment jetée sur l’épaule, et il tenait à la main un carnet Moleskine noir — celui qu’il n’avait pas ouvert depuis l’arrivée de Natasha, pensa Maren avec un pincement.
— On peut parler ? demanda-t-il.
Maren continua de ranger les fiches de réservation du festival d’hiver, sans lever les yeux.
— Je suis débordée, Julian. Le traiteur a annulé pour le marché de Noël, et Lily a besoin de chaussures de raquette plus grandes, et…
— Maren.
Sa voix était douce mais ferme. Elle s’arrêta, les doigts crispés sur une pile de formulaires.
— Tu m’évites depuis trois jours, dit-il en s’approchant. Quand tu ne me fuis pas, tu me parles comme si j’étais un client de passage. Qu’est-ce qui se passe ?
Elle laissa tomber les papiers sur le comptoir. La colère montait, un vieux réflexe — toujours plus facile que la douleur.
— Tu sais très bien ce qui se passe. Natasha t’a proposé Londres. Un contrat de co-écriture, une collaboration clinquante, la chance de renouer avec le milieu que tu as quitté. Et tu n’as pas dit non.
— Je n’ai rien dit du tout, répliqua-t-il. J’ai demandé à réfléchir. Ce qui, entre toi et moi, me semblait être la moindre des choses. Mais apparemment, j’aurais dû répondre sur-le-champ pour que tu m’adresses à nouveau la parole.
Maren sentit sa mâchoire se serrer.
— Réfléchir. C’est joli. Tu veux réfléchir à Londres, avec Natasha qui te fait les yeux doux chaque soir autour du feu de cheminée, qui te parle de ton style et de ta voix retrouvée…
— Elle m’a rappelé pourquoi j’écris, dit Julian, et ça ne te regarde pas. Mais je te rappelle que c’est toi que j’aide à monter ce festival, toi avec qui je vis sous le même toit, toi que j’ai embrassée sous le gui avant qu’un groupe de randonneurs ne débarque en braillant.
— Nous n’avons pas fini de nous embrasser, tu veux dire ?
La phrase sortit plus crue qu’elle ne l’aurait voulu. Le silence s’épaissit entre eux, chargé d’électricité.
Julian posa son carnet sur le comptoir et s’approcha encore, si près qu’elle sentit l’odeur de bois de santal et de papier. Il baissa la voix.
— Écoute-moi, Maren. Je ne suis pas parti quand Arthur est mort dans ma vie. Je ne suis pas parti quand tu m’as dit d’aller rejoindre Natasha. Je suis toujours là, débile que je suis, parce que je ne veux pas être ailleurs. Tu veux que je lui dise, à Natasha, qu’elle parte sans moi ? Très bien. Je vais le lui dire maintenant, ce soir.
Maren déglutit avec peine. Une part d’elle voulait se réfugier dans la colère encore, se protéger derrière des murs qu’elle avait mis des années à bâtir. Mais les yeux de Julian étaient sincères, vulnérables, et elle sentit ses défenses vaciller.
— Tu le ferais vraiment ? demanda-t-elle.
— J’ai déjà déchiré la moitié du brouillon du premier chapitre qu’on a esquissé ensemble.
Elle ne put s’empêcher de sourire, un sourire fragile, incrédule.
— Pourquoi ?
— Parce que je préfère écrire mes livres dans une cabane au fond de ton verger que dans un penthouse londonien que je n’ai jamais voulu. Parce que ces mois ici, à réparer des volets et à servir du chocolat chaud à tes invités, ça m’a plus guéri que dix ans de thérapie. Et parce que, Maren, chaque fois que je crois que la vie nous a réservé une nouvelle mauvaise surprise, tu es là, et ça suffit.
Maren sentit une chaleur sourde lui monter aux joues. Elle posa la main sur celle de Julian, qui couvrait le carnet.
— Moi aussi, j’ai eu peur, avoua-t-elle. Peur que le passé nous définisse, que les secrets nous rattrapent. Et puis tu es arrivé avec tes manuscrits et ta manie de laisser traîner tes tasses vides partout, et j’ai commencé à penser que peut-être on avait le droit d’être heureux, malgré tout ce qui nous sépare.
Il laissa échapper un rire léger, presque incrédule.
— C’est une demande en mariage ?
— C’est une déclaration, corrigea-t-elle, les yeux brillants. Mais prudente. On a encore tant de zones d’ombre.
Julian acquiesça, ses doigts entrelacés aux siens.
— Alors on prend notre temps, dit-il. On ne se précipite pas. Mais on ne se fuit plus. Promis.
— Promis.
Un bruit derrière eux. Natasha, vêtue d’un pull en cachemire blanc, se tenait dans l’encadrement de la porte du salon, une valise Cabana à ses pieds.
— J’ai entendu, dit-elle avec un sourire résigné mais élégant. Il n’y a pas de mal. Tu serais un collaborateur infidèle, Julian — je le savais, mais je devais tenter ma chance. Ma voiture est déjà dehors. J’ai appelé un chauffeur.
Julian se tourna vers elle, une expression de regret sincère sur le visage.
— Natasha, je suis désolé. Le projet était vraiment stimulant.
— Il le sera pour quelqu’un d’autre, répondit-elle en enfilant ses gants. Et toi, Maren, tu as réussi là où personne n’avait réussi : il n’écrira plus que pour toi, j’imagine.
Elle leur adressa un dernier signe de tête et sortit, laissant derrière elle un parfum de jasmin et une porte claquée dans le vent glacial.
Maren se tourna à nouveau vers Julian. L’air était plus léger, comme si une pression longtemps accumulée s’était dissipée. Il l’attira doucement vers lui, et cette fois, il n’y avait pas de raquetteur pour les interrompre. Le baiser fut lent, exploratoire, chargé de tout ce qu’ils n’avaient pas osé se dire.
— On va y arriver, murmura-t-elle contre ses lèvres. Doucement.
— Doucement, répéta-t-il.
Le téléphone sonna, strident, dans la poche de Julian. Il ignora l’appel une première fois, mais le combiné insista. Avec un soupir, il le sortit, l’écran affichant un numéro international.
— C’est ma mère, dit-il, le visage s’assombrissant. Je dois décrocher.
Il s’écarta, le téléphone collé à l’oreille. Maren regarda son expression se décomposer en une poignée de secondes — les sourcils qui se froncent, la mâchoire qui se contracte. Il raccrocha sans dire au revoir.
— Julian ?
Il resta là, le téléphone dans la main, fixant un point vague derrière elle. La neige continuait de tomber, silencieuse derrière la vitre.
— Mon père, souffla-t-il. Il est mort cette nuit. Dans son sommeil. Seul, à Lisbonne.
Le silence retomba dans la pièce, aussi épais qu’un édredon d’hiver. Maren ne dit rien. Elle glissa simplement sa main dans la sienne, et ils restèrent là, debout dans la lumière dorée de la lampe, face à la tempête qui recommençait à souffler.
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