L'Hôte d'Hiver
Lire le chapitre 34: The Choice
La porte de la cuisine était entrouverte, et Maren n’avait pas voulu écouter. Mais les voix portaient, portaient trop bien dans le silence feutré du matin. Elle s’était figée, la cafetière à la main, le café fumant encore — et puis les mots de Natasha avaient traversé le mur comme une lame fine.
« Julian, tu sais que je pars pour Londres dans dix jours. Mon producteur cherche un co-scénariste, et toi, avec ta plume… On ferait des étincelles. »
Une pause. Maren retint son souffle.
« Je ne sais pas, Nat. L’auberge… »
« L’auberge ne va pas s’effondrer sans toi. Maren est capable, elle l’a prouvé. Toi, tu as besoin de ça. J’ai lu ce que tu as écrit la nuit dernière. C’est vivant, brûlant. Il ne faut pas laisser ça mourir ici. »
Maren ferma les yeux. Brûlant. Le mot lui resta dans la poitrine comme une braise. Elle déposa la cafetière sur le comptoir avec un soin excessif, comme si le verre pouvait se briser aussi facilement que ce qui lui restait de certitudes.
« Je vais y réfléchir », dit Julian. Pas un non. Pas un « je reste ». Juste une porte laissée ouverte.
Elle recula dans le couloir et remonta dans sa chambre. Elle ne redescendit pas pour le petit-déjeuner.
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Trois heures plus tard, elle était dans le hangar à bateaux, transformé depuis la veille en atelier bricolage. Des couronnes de houx, des lanternes en fer forgé, des rubans de velours rouge et des cartons marqués NOËL s’empilaient contre les murs. Maren avait décidé d’organiser un festival d’hiver le week-end suivant — lanternes sur le lac, soupe chaude, marché de producteurs locaux. Un projet qui occuperait les esprits, ses mains, et surtout son cœur.
Elle clouait des attaches métalliques sur une guirlande de sapin quand la porte s’ouvrit dans un grincement.
« On te cherchait partout. »
Lily se tenait sur le seuil, bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils, joues rouges. Derrière elle, une rafale de vent secouait les arbres.
« J’avais besoin d’air », répondit Maren sans lever les yeux.
« Tu es dans un cabanon, avec du houx dans les cheveux, à planter des clous comme si tu voulais punir le bois. » Lily s’approcha, les mains dans les poches de sa doudoune. « T’as parlé à Nat, aujourd’hui ? »
« Pas vraiment. » Maren enfonça un clou d’un coup sec. « Elle avait des choses à discuter avec ton père. »
« Tu l’as entendue, hein ? »
Maren s’arrêta. Les autres clous glissèrent dans le creux de sa paume, métal froid contre sa peau chauffée.
« Il a dit qu’il allait y réfléchir, Lily. Il n’a pas dit non. »
Lily s’accroupit à côté d’elle, ramassa une pomme de pin dorée et la fit tourner entre ses doigts.
« Il est bête, tu sais. Père. Quand il a peur, il dit “je vais y réfléchir”. » Elle leva son regard franc. « Mais il a peur de quoi ? De toi ? De lui ? »
Maren ne répondit pas. Lily poursuivit :
« Cette Natasha, elle a un plan. Je l’ai vue l’observer pendant le repas hier. On dirait une chasseresse. Et lui, il est comme un cerf ébloui par les phares. »
Maren rit, sans joie. « Et moi, je suis quoi dans cette métaphore ? Le buisson à côté ? »
« Toi, t’es la forêt. » Lily déposa une main sur son épaule. « C’est elle qui s’en va la nuit. Lui, il a besoin d’un endroit où revenir. »
Maren voulut sourire, mais ses lèvres ne suivirent pas.
« Aide-moi avec cette guirlande », dit-elle au lieu d’une réponse.
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L’après-midi passa dans un tourbillon de préparation. Maren appela trois fermiers du coin, deux artisans potiers, un fabricant de cidre chaud et une conteuse locale. Elle organisa la logistique du traîneau, vérifia les lampes, compta les bougies. Le festival prendrait forme, coûte que coûte.
Elle évita Julian avec une précision chirurgicale. Quand il entrait dans une pièce, elle en sortait par l’autre. Quand il voulait parler, elle trouvait une excuse — le four qui chauffait trop, Lili qui avait besoin d’aide pour une recette, un appel du vétérinaire pour le chien des voisins. Elle riait trop fort, parlait trop vite, ne le regardait jamais dans les yeux.
Il la laissa faire — un temps. Puis, vers quatre heures, il la coinça dans la serre, sous les géraniums rouges de sa grand-mère.
« Maren. »
Elle ajusta un pot, recula, heurta une table.
« Je dois finir les affiches pour demain. »
« Tu m’évites. »
« Je ne t’évite pas. J’ai juste beaucoup de travail. » Son sourire était tendu comme une corde. « Le festival, c’est dans quatre jours et je suis seule à tout préparer. »
« Seule ? » Il fronça les sourcils. « Je suis là, Maren. Je t’ai proposé de t’aider trois fois. »
Elle finit par le regarder, et ce fut une erreur. Il avait cette lumière dans les yeux — celle qu’elle avait vue naître sous le mistletoe, celle que Natasha attisait à chaque conversation.
« Tu as autre chose à penser. » Sa voix se fêla légèrement. « Londres. Le scénario. Natasha. »
Le silence se fit lourd. Les géraniums rougissaient comme des aveux.
« Tu écoutais à la porte ? »
« Pas exprès. La cuisine n’a pas de murs insonorisés. » Elle croisa les bras. « C’est une belle opportunité, Julian. Tu ne devrais pas la laisser passer à cause de… de tout ça. »
« À cause de quoi ? »
« De l’auberge. De moi. Des fantômes de ma famille. » Chaque mot sortait plus sec. « Je peux gérer. Les invités, les comptes, la neige. On n’avait pas besoin de toi avant. On n’en a pas besoin maintenant. »
Il recula d’un pas, comme frappé.
« Ce n’est pas ce que tu penses. »
« Tu as dit que tu allais y réfléchir, Julian. C’est un oui en costume. » Elle posa le pot qu’elle tenait encore, lentement. « Va-y. Vraiment. Elle te veut dans son monde, brillant et grand. La saison hivernale se termine ici en mars, de toute façon. Ensuite, c’est mort. Tu veux revenir à la morte-saison ? »
Il ouvrit la bouche pour répondre — puis se ravisa. Ses épaules s’affaissèrent, et il hocha presque imperceptiblement la tête avant de sortir. La porte de verre vibra sur ses gonds.
Maren resta immobile dans la serre humide, le parfum des géraniums soudain suffocant. Elle avait eu ce qu’elle voulait : de la distance. Mais, contre sa poitrine, le froid avait commencé à monter — plus vif que dehors.
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Le dîner fut silencieux. Julian avait rejoint Natasha dans le salon, leurs têtes penchées sur un carnet, une odeur de café et d’encre entre eux. Maren servit un ragoût que personne ne complimenta vraiment. Lily lui lança des regards entendus qu’elle ignora.
Après le service, Maren monta les escaliers de service jusqu’au grenier. Elle avait promis — c’était la promesse qu’elle s’était faite — de ne pas ouvrir la lettre d’Arthur trouvée la veille dans l’atrier. Mais ce soir, face au carreau couvert de givre, sa main tremblait déjà sur le coin de l’enveloppe.
Elle s’assit sur la malle qui fermait l’étage. La pluie commença à tambouriner sur les ardoises — des gouttes lourdes, presque tièdes, annonçant le redoux. Le givre fondit le long des vitres, dessinant des ruisseaux.
Sous la lampe, Maren ouvrit la lettre. Cinq secondes plus tard, elle la reposa, les mains tremblantes. Arthur, avant de signer ses papiers, avait écrit au dos d’un brouillon de testament. Pas pour sa famille. Pour elle.
« Si vous lisez ceci, c’est que je suis parti, et que vous avez trouvé la première porte. Il en existe une seconde, Maren. Je l’ai verrouillée quand j’ai compris ce que j’avais fait. Derrière elle, vous trouverez le nom de l’homme qui vous a écrit la préface anonyme du livre d’Elena. Il est toujours vivant. Et il vous cherche, vous aussi. »
La lettre tomba sur ses genoux, et le hangar du monde entier sembla se faire plus petit, plus sombre.
Quelqu’un l’appelait d’en bas — la voix de Lily, inquiète. Maren plia le papier, le glissa dans sa poche, souffla la lampe et resta longtemps seule dans le noir.
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