L'Hôte d'Hiver
Lire le chapitre 6: The Town Meeting
La neige avait cessé pendant la nuit, laissant place à un ciel d’un bleu cruel qui faisait mal aux yeux. Maren gara la vieille Camry de sa grand-mère devant le magasin général de White River Junction, coupa le contact, et resta un instant immobile, les mains serrées sur le volant. Les douze mille dollars de la dette Hartwell tournaient dans sa tête comme une ritournelle, et la lettre de la banque, pliée en quatre dans la poche intérieure de son manteau, lui brûlait la poitrine à travers la laine.
Elle poussa la porte de l’épicerie. Une clochette tinta, et trois paires d’yeux se tournèrent vers elle avec la synchronie d’un ballet bien rodé.
Derrière le comptoir, une femme d’une soixantaine d’années aux cheveux gris coupés court s’essuya les mains sur son tablier à carreaux. Deux hommes, assis sur des tabourets près du poêle à bois, tenaient des tasses de café fumant et ne prirent même pas la peine de feindre la discrétion.
« Vous devez être la petite-fille de Beth », dit la femme.
Maren hocha la tête. Elle attrapa un panier en osier et commença à longer les rayonnages étroits, cherchant de la farine, des œufs, du beurre. Douze douzaines d’œufs, pour être précise. Julian Hale avait une obsession pour les omelettes du matin qu’elle ne s’expliquait pas.
« Maren, c’est ça ? » continua la femme. « Je suis Dottie Parsons. Beth et moi, on a grandi ensemble. Elle aurait été contente que ce soit vous qui repreniez l’auberge. »
Maren s’arrêta devant une rangée de conserves. « Vous la connaissiez bien ? »
« Tout le monde connaissait Beth. » Dottie posa son torchon et s’accouda au comptoir. « Cette femme, elle avait un cœur grand comme le lac Champlain, mais elle savait garder ses secrets. »
Maren mit une boîte de farine dans son panier. Elle sentit le regard des deux hommes dans son dos. « Quels genres de secrets ? »
Un des hommes, celui avec une casquette de chasse à l’effigie d’une marque de bière, émit un petit rire. « Le genre qui s’appelle Julian Hale, j’imagine. »
Maren se tourna vers lui.
« On dit que vous l’avez hébergé cet hiver », dit l’autre homme, plus jeune, une barbe rousse naissante. « C’est vrai qu’il est là-haut, à écrire ? »
« Il loue le troisième étage », dit Maren prudemment.
Dottie échangea un regard avec le premier homme. « Julian Hale. Ça fait des années qu’il vient ici. »
« Il vient souvent ? »
« Chaque hiver, depuis… » Dottie compta sur ses doigts. « Douze ans ? Non, quatorze. Il arrive un peu après Thanksgiving, il repart avant le dégel. Il ne parle quasi à personne. Il écrit, il marche dans la neige, il écrit encore. Et il paie comptant. »
« Mais ce coup-ci, ça doit pas être facile », dit le jeune homme à la barbe rousse. « Son dernier bouquin, c’était un flop. On a vu l’interview sur la chaîne publique. Il a dit que le prochain serait son dernier. Si ça se vend pas, il arrête tout. »
Le visage de Maren resta neutre. Elle pensa à Julian, à sa silhouette tendue dans la cuisine la veille, à la manière dont il avait parlé de sa date limite comme on parle d’une sentence. « Arrête tout ? »
« D’écrire. Paraît qu’il l’a dit noir sur blanc à la télé. » L’homme à la casquette secoua la tête. « Les gens d’ici, on l’aime bien, le Julian. Il est bizarre, mais il est poli. Et il a jamais causé d’ennuis à personne. »
Maren ajouta une douzaine de citrons à son panier. La conversation bifurqua vers le temps, la route de Burlington qui était fermée à cause des congères, le prix du sel de déneigement. Mais son esprit restait accroché à un détail. Quatorze ans. Julian venait ici depuis quatorze ans, et sa grand-mère était morte en novembre. Elle savait qu’il avait déjà fréquenté l’auberge, mais une relation qui durait depuis si longtemps, c’était plus qu’une simple location saisonnière.
« Dottie », dit-elle, revenant vers le comptoir avec son panier plein. « Vous saviez que ma grand-mère avait prêté de l’argent à quelqu’un nommé Hartwell ? »
La main de Dottie se figea au-dessus de la caisse enregistreuse. Le silence s’étira.
« Qui vous a parlé de ça ? »
« J’ai trouvé un registre dans le bureau. Une dette non remboursée. »
Dottie commença à faire défiler les articles du panier, les yeux baissés. « Earl Hartwell. Il tenait le garage sur la route de Montpelier. Il est mort il y a cinq ans. Sa femme a vendu et elle est partie vivre en Floride. »
« Donc je ne pourrai jamais récupérer cet argent ? »
« Earl avait des dettes partout. C’est un miracle que Beth lui ait prêté quoi que ce soit. » Dottie lui rendit la monnaie, puis hésita. « Mais Beth avait ses raisons. Elle avait toujours ses raisons. »
Maren attrapa ses sacs en papier. Elle était presque à la porte quand Dottie ajouta, plus bas : « Le petit garçon sur la photo, celui qui venait avec sa mère, l’été. Vous savez, celui qui restait dans le jardin à tailler les rosiers avec Beth. »
Maren se retourna. « Julian ? »
« Je crois pas qu’il s’appelait Julian à l’époque. » Dottie haussa les épaules. « Mais c’est possible que je me trompe. C’était il y a longtemps. »
Maren poussa la porte, le froid la gifla. Elle chargea les sacs dans la voiture, les mains engourdies. Elle pensait à la photo dans sa poche, celle du Polaroid : Julian, enfant, avec sa grand-mère et une femme qui devait être sa mère.
Elle prit la route du retour, les pneus crissant sur la neige tassée. L’auberge apparut au détour du virage, et à travers le pare-brise, elle vit une scène qui la fit ralentir.
Julian était dans l’allée, une pelle à la main, frappant la neige avec des gestes qui n’avaient plus rien d’utile. Chaque coup de pelle soulevait un bloc de glace qu’il projetait sur le côté avec une violence contenue. Devant lui, un camion de livraison blanc était arrêté, les portes arrière grandes ouvertes, le conducteur debout sur le marchepied, les bras croisés.
Maren se gara et sortit. Le froid lui mordit les joues. Elle entendit la voix de Julian avant de voir son visage.
« Je vous ai dit que ce n’était pas le bon jour. Je vous ai dit que je ne pouvais pas être dérangé. »
Le livreur, un jeune homme à l’air las, leva les mains. « Monsieur, j’ai des consignes. J’ai déjà reporté deux fois. Votre commande, elle est payée d’avance. Je suis pas là pour vous déranger, j’ai juste à livrer. »
« Remportez ça d’où ça vient. »
« Je peux pas faire ça, monsieur. C’est signé. C’est pour la période du troisième étage. »
Maren s’approcha. « Qu’est-ce qui se passe ? »
Julian se tourna vers elle. Les mèches sombres de ses cheveux collaient à ses tempes, et ses yeux étaient trop brillants, comme s’il avait les paupières irritées par le froid ou autre chose. « Il apporte des affaires pour ma suite. Je ne les ai pas commandées. »
Maren regarda le camion. À l’intérieur, elle aperçut des cartons empilés, étiquetés avec soin. Sur le plus proche, une étiquette manuscrite en encre noire : *Pour J. Hale — suite privée, ne pas ouvrir.*
Elle se tourna vers le livreur. « Vous savez qui a envoyé ça ? »
Le jeune homme sortit un bloc de sa poche. « Expéditeur anonyme. Payé par mandat. C’est tout ce que j’ai. »
Julian abaissa sa pelle, la lame plantée dans la neige. « Laissez ça ici, dit-il au livreur, d’une voix soudain calme. Je m’en occuperai. »
Le livreur hésita, puis haussa les épaules. Il déchargea les cartons dans la neige, un à un, les empila près de la porte de service, remonta dans son camion et partit.
Julian ne bougea pas. Il regardait les cartons comme s’ils contenaient quelque chose de dangereux.
« Qui vous envoie des colis anonymes ? » demanda Maren.
« Je ne sais pas. »
« Julian. »
Il finit par la regarder. La colère qui l’animait s’était éteinte, laissant place à une lassitude qui le faisait paraître plus vieux. « Quelqu’un qui connaît le contenu de ma clause séparée. Quelqu’un qui essaie de me faire sortir d’ici avant le premier mars. »
« Votre contrat avec ma grand-mère ? »
Il acquiesça d’un mouvement sec. « Beth savait que je viendrais. Elle savait que je reviendrais chaque hiver, parce que je ne pouvais pas faire autrement. » Il passa la main dans ses cheveux, délogeant un peu de neige. « Mais elle n’a jamais dit à personne ce qu’il y avait dans cette clause. Si quelqu’un le sait maintenant, c’est qu’il y a quelqu’un d’autre dans cette histoire. »
Maren pensa à la lettre de la banque dans sa poche. Elle pensa au polaroid dans l’autre. Elle pensa à la photo arrachée de l’album, au visage de sa grand-mère posant avec un inconnu.
« Je vais faire du café », dit-elle.
Elle rentra dans l’auberge, laissant Julian dehors avec ses cartons et ses secrets. Sous ses semelles, les planches du hall craquèrent, et quelque chose dans le silence de la maison vide lui dit que l’hiver n’avait pas fini de livrer ce qu’il transportait.