L'Œil Attentif
Lire le chapitre 18: The Aftermath of Truth
La pluie avait cessé, mais l'air de Brixton restait chargé d'électricité, comme si l'orage s'était retiré à contrecœur. Alex tenait encore le téléphone jetable contre son oreille, écoutant le vide après que Sarah eut raccroché. Le silence mécanique de la ligne coupée lui parut plus lourd que tout ce qu'elle avait dit.
Il respira. Il avait un but, un rendez-vous, une fenêtre de quarante-huit heures. Et pour la première fois depuis des jours, l'espoir n'était pas une absurdité.
Il composa le numéro. Une fois. Deux fois.
*"Le numéro que vous avez composé n'est pas en service."*
La voix enregistrée tomba comme une lame. Alex rappuya sur la touche d'appel, encore, encore, le pouce tremblant. Rien. Le répondeur répéta le même message mécanique, indifférent.
Elle avait dit qu'elle le rappellerait. Qu'elle ne garderait pas le téléphone actif. Mais quelque chose dans la rapidité de la désactivation — pas même dix minutes — lui glacait le sang.
Il était assis sur un banc humide près d'un arrêt de bus désert. Les lampadaires de Brixton dessinaient des flaques d'argent sale sur le trottoir. Il se força à ranger le téléphone dans sa poche, à respirer lentement, à penser.
*Elle savait ce qu'elle faisait.* Elle avait survécu cinq ans en échappant à Nightingale. Elle avait anticipé le traçage de l'Oyster card. Elle avait laissé une piste pour lui à travers un musée, une tante malade, une enveloppe scellée. Elle n'était pas du genre à se faire prendre une heure après un appel.
À moins que Kane ne soit meilleur qu'elle. À moins que le nettoyeur ait déjà remonté le fil pendant qu'elle parlait.
Alex se leva. Le rendez-vous était à Spitalfields, dans la crypte d'une église désaffectée — un lieu que Sarah avait choisi hors des caméras, hors des capteurs, un patch aveugle dans la toile de Sentinel. Il avait prévu d'y arriver une heure avant minuit. Si la peur le tenaillait, il irait maintenant. Être tôt était un risque, mais être tard était une certitude : il avait déjà perdu une alliée cette semaine. Il ne pouvait pas se permettre de manquer Sarah.
Il marcha vers la station de métro, les mains enfoncées dans les poches d'un blouson acheté à un vendeur de rue avec les dernières espèces qu'il avait. Le portefeuille dans sa poche intérieure contenait tout ce qui lui restait de l'archive serveur : une carte SD micro logée dans une doublure de cuir, la seule copie complète des fichiers de données brutes de Nightingale qu'il ait pu extraire avant de fuir. Il la toucha à travers le tissu, s'assurant qu'elle était là.
Le métro était presque vide à cette heure. Les quais de la Jubilee Line brillaient d'un éclat stérile, les caméras de surveillance tournant lentement dans leurs boîtiers de verre. Alex évita leur champ, machinalement, un vieux réflexe devenu instinct de survie. Il descendit à London Bridge et rejoignit la Northern Line, les tunnels anciens défilant dans un bruit de fer et d'électricité.
Il n'y avait personne à côté de lui. Personne derrière. Mais il sentait le poids des regards invisibles, l'architecture du système qui le cherchait sans relâche.
À Bank, il changea une dernière fois, prenant la District Line en direction d'Aldgate. Les stations défilaient : Monument, Tower Hill, Aldgate. Une ville qui ne dormait jamais, fissurée par des rues sombres et des églises oubliées.
Spitalfields était un quartier de contrastes — les tours de verre de la City à l'ouest, les immeubles victoriens à l'est, les ruelles étroites imprégnées de deux siècles d'histoire. L'église de Christ Church se dressait comme un vaisseau de pierre sombre au milieu de la place. La crypte, autrefois un refuge pour les pauvres du quartier, avait été fermée au public après un effondrement partiel dans les années 2040.
Alex contourna le périmètre, les yeux habitués à l'obscurité par les nuits passées dans les serveurs. Une grille en fer forgé, rouillée par endroits, bloquait l'entrée latérale de la crypte. La chaîne était neuve. Un cadenas à combinaison.
*Sarah.* Elle avait dû passer ici récemment, dans les heures entre son appel et maintenant. Ou peut-être plus tôt, préparant sa fuite depuis des jours.
Alex tira sur la grille. Elle céda légèrement, le cadenas laissant une faible marge de mouvement — assez pour que son corps mince se glisse à travers. L'air à l'intérieur était froid, chargé de poussière et de l'humidité de la pierre ancienne. Il descendit un escalier en colimaçon, les marches usées par des siècles de pas.
La crypte s'ouvrait sur une salle voûtée, les arcs de brique soutenant un plafond bas. Des traces de pas récentes dans la poussière, menant vers le fond où une alcôve abritait un autel de pierre nu. Alex s'y assit, le dos contre la pierre froide, les yeux fixés sur l'unique point d'entrée.
Il attendit.
Les minutes passèrent, lentes comme de la cire. Le silence était total, à peine perturbé par le grondement lointain d'un train passant sous les rues au-dessus. Il sortit le téléphone mort, le regarda, le rangea. Il ne pouvait pas la rappeler. Il ne pouvait que l'attendre.
Il ne sut pas combien de temps s'était écoulé quand un bruit — des pas, dehors, sur le gravier de la place — le tira de sa torpeur. Son cœur s'emballa. Il se leva, les jambes engourdies, et se plaqua contre le mur près de l'escalier, retenant sa respiration.
Les pas étaient lourds, réguliers. Deux personnes, peut-être trois. Et une voix :
— Rien ici. On fait le tour.
Son sang se glaça. Ce n'était pas Sarah. C'était la police.
Il resta immobile, les yeux clos, écoutant. Les pas s'éloignèrent, puis revinrent. La lumière d'une lampe torche balaya l'entrée de la crypte à travers la grille. Il ne bougea pas. Les minutes s'étirèrent, chaque seconde une éternité.
La lumière disparut. Les voix se turent. Un moteur démarra, quelque part dans la rue, et s'éloigna.
Alex compta jusqu'à soixante avant d'oser respirer. Il remonta l'escalier, les jambes faibles. À travers la grille, il vit une voiture de police garée à l'angle de Commercial Street, les feux allumés. Deux agents debout à côté, discutant.
Il fallait qu'il parte. Il pouvait revenir à minuit, trouver un autre endroit pour observer, attendre Sarah une fois que la police serait partie.
Il se glissa hors de la grille, ne fit aucun bruit. Le parcours le long des murs de l'église était sombre, presque aveugle. Il suivit une ligne de buissons qui bordaient le cimetière adjacent, les branches humides lui fouettant le visage.
C'est là qu'il entendit le bruit derrière lui. Un craquement. Une respiration.
Il tourna la tête — trop tard. Quelque chose s'enroula autour de sa cheville, un câble ou une sangle, et il tomba en avant, le visage dans l'herbe humide. Une silhouette sombre s'éleva au-dessus de lui.
— Mercer.
La voix de Kane était calme, presque douce.
— Tu aurais dû rester à Croydon.
Alex roula, frappa à l'aveugle, toucha quelque chose de dur — l'épaule de Kane. Le nettoyeur recula d'un demi-pas, mais la prise sur sa cheville ne céda pas. Alex tira, se libéra brutalement, sentant le tissu de son pantalon se déchirer.
Il courut. Pas de direction, juste de la fuite. Les buissons, la rue, un taxi qui démarrait à l'angle. Il agita les bras, le chauffeur ralentit, mais une lumière bleue éclata derrière lui — la voiture de police — et le taxi accéléra, disparaissant dans la nuit.
Les pas de Kane résonnaient derrière lui. Alex coupa à travers une ruelle, les poumons en feu, les murs de brique défilant dans un flou sombre. Il sauta une barrière métallique, atterrit mal, roula sur des gravats. Derrière lui, une radio grésilla — des voix, des ordres.
— Il est à l'est, vers Hanbury Street. Suite au véhicule.
Deux phares balayèrent la ruelle. Alex se jeta dans une ouverture — une porte de livraison entrouverte — et se retrouva dans une cour encombrée de conteneurs à ordures. Il courut vers le fond, escalada une benne, se hissa sur un mur, et bascula de l'autre côté.
Atterrissage brutal. Un parking désert.
Il se força à se lever, à marcher — pas courir — vers l'extrémité éclairée du parking. Les sirènes étaient lointaines à présent, mais pas absentes. Sa main trouva son portefeuille, dans la poche intérieure.
Elle n'y était pas.
La chute. La doublure avait dû céder. Ou la lutte avec Kane. Ou le passage par-dessus le mur.
Il fouilla toutes ses poches avec fureur, retournant son blouson, les coutures de son pantalon. Rien. Le portefeuille — avec la carte SD — était resté quelque part entre Spitalfields et cette cour.
Il regarda en arrière, vers les lumières lointaines de Christ Church. Revenir en arrière serait un suicide. Kane l'attendait, avec la police, avec peut-être deux autres silhouettes qu'il n'avait pas vues.
Il ne lui restait plus rien.
Il se laissa glisser contre un conteneur, la main vide, les doigts encore crispés sur une absence. L'espoir qu'il avait ressenti une heure plus tôt paraissait absurde, une insulte au poids de ce qu'il savait. Il avait les connaissances, l'information dans sa tête — les noms, les fichiers, le visage du système.
Mais sans la preuve, sans la carte, il n'était qu'un homme qui prétendait connaître un secret que personne ne voulait entendre.
Au-dessus de lui, le ciel de Londres était d'un noir uniforme, sans étoiles. Quelque part, Sarah l'attendait peut-être encore, ou avait déjà compris qu'il ne viendrait pas. Quelque part, Kane nettoyait ses traces avec une précision qui ressemblait à de l'immortalité.
Alex ferma les yeux. La pluie se remit à tomber.
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