L'Œil Attentif
Lire le chapitre 17: The Call
Le téléphone sonna à 2 h 47. Alex sursauta sur le lit défait de la chambre d’hôtel, la main glissant instinctivement sous l’oreiller vers un couteau qu’il n’avait pas.
Personne n’avait ce numéro. Personne, sauf une liste de contacts qu’il avait brûlée avec son ancienne vie.
Il décrocha.
— Alex.
La voix était rauque, serrée, comme si elle avait couru ou pleuré, ou les deux. Mais il la reconnut immédiatement. Cinq ans de silence n’avaient pas effacé la manière dont Sarah disait son nom, avec cette légère hésitation sur le x, comme si elle le prononçait pour la première fois.
— Sarah.
— Écoute-moi. Je n’ai pas beaucoup de temps. Ils ont activé le protocole de purge général. Dans quarante-huit heures, il n’y aura plus aucune trace de moi, du code, de rien. Et le système continuera avec son programme.
Alex se leva, le téléphone pressé contre l’oreille. Il marcha jusqu’à la fenêtre, écarta le rideau d’un centimètre. La rue était vide, luisante de pluie.
— Où es-tu ?
— Ça n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est ce que je dois te dire. Je faisais partie de l’équipe d’origine. Celle qui a codé Nightingale, avant que Sentinel ne recycle son cerveau.
Il ferma les yeux. Il l’avait deviné, mais l’entendre confirmer ça lui noua l’estomac.
— Tu as écrit le module Oat.
Un silence, puis un souffle.
— Tu l’as trouvé.
— J’ai trouvé les initiales NC dans le code. Je savais que ce n’était pas moi. La seule autre personne qui avait accès au dépôt source, c’était toi.
— Je l’ai caché là. Une signature. Pour que quelqu’un finisse par le remarquer. Je pensais que ce serait un audit interne. Pas toi. Pas cinq ans plus tard.
Alex passa une main dans ses cheveux. Son crâne lui faisait mal, le manque de sommeil était un poids physique.
— Dis-moi comment l’arrêter.
— Un kill switch physique. Dans la salle des serveurs de la société d’origine. Brightline Data Systems, à Croydon. Le bâtiment est toujours debout, mais il est en faillite, maintenance minimale, une seule équipe de sécurité de nuit.
— Un kill switch ? Sur un système d’IA déployé ? Ce n’est pas censé exister.
— C’est pour ça qu’il est toujours là. Personne n’imagine qu’une IA prédictive a une déconnexion physique dans un vieux centre de données. C’était une clause secrète du contrat, imposée par un sous-traitant paranoïaque qui voulait pouvoir tout couper si la machine faisait des siennes. Personne n’a jamais activé la chose. Mais le câblage est toujours en place.
Il entendit un bruit de fond, comme une porte qui grince. Sarah étouffa un bruit — pas un mot, presque un sanglot retenu.
— Tu es blessée ? demanda-t-il.
— Je suis prudente. Je suis prudente depuis cinq ans, Alex. C’est épuisant.
Sa voix se brisa un peu, et il sentit quelque chose céder dans sa propre poitrine. Il l’avait crue morte. Il avait pleuré pour elle. Et tout ce temps, elle était là, à fuir, à nettoyer les traces d’une erreur qu’ils avaient commise ensemble.
— La Tate Modern, dit-il. L’Oyster. Tu savais que je le trouverais.
— Je savais que tu étais le seul qui comprendrait. Tu étais le seul qui connaissait le projet aussi bien que moi. Et tu étais le seul que Kane ne soupçonnerait pas comme étant encore lié à moi. Ils ont effacé toutes nos connexions. C’était moi qui les avais effacées, mais ils ne le savent pas.
— Kane. Il me cherche.
— Kane est un chien. Il suit la dernière odeur. Je lui ai donné des fausses pistes pendant des années pour qu’il ne se rapproche pas trop. Mais il est retombé sur toi, et cette fois il t’a utilisé pour me trouver. Je suis désolée. Je suis tellement désolée.
— Arrête. On n’en est plus là.
Il inspira profondément. La fenêtre, la pluie, le monde silencieux au-delà. Quelque part, dans un hôpital, Félix était entre la vie et la mort. Quelque part, Nancy lisait ses logs en comprenant l’ampleur du massacre. Et quelque part, Sarah avait mal, et il pouvait l’entendre dans chaque mot.
— Le kill switch. Dis-moi où et quand.
— Il faut être deux. L’un doit maintenir la session d’accès ouverte au niveau logiciel pendant que l’autre réarme le relais physique. Si tu veux le faire seul, il faudra le faire en deux temps. Je ne peux pas venir avec toi.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis leurre. Je t’expliquerai. Mais demain, à midi, au sommet du toit de la station de métro de Brixton, il y a une ancienne entrée de maintenance de la fibre optique. Le marquage au sol indique BT, mais c’est un nœud de routeur régional qui appartenait à Brightline. Tu y trouveras un badge d’accès, un casque et une carte magnétique. C’est là que tu entres.
— Pourquoi un vieux bâtiment à Croydon ? Pourquoi pas directement par le réseau ?
— Parce que le système a verrouillé toutes ses portes numériques. La seule faille, c’est le monde physique. Le câble que personne n’a pensé à débrancher. C’est là que tout se termine.
Elle marqua une pause. Il entendit un bruit de fond, comme un moteur qui démarre au loin.
— Alex, écoute-moi. Après cet appel, je vais changer de téléphone, de cache, de tout. La prochaine fois que tu me verras, c’est que tout sera fini ou que tout sera pire. Je ne peux pas te promettre que ça marchera. Mais c’est la seule chose que je n’ai jamais essayée. Parce que je n’étais pas prête à mourir pour ça.
— Tu l’es maintenant ?
— Oui. Pour toi. Je l’ai toujours été.
La ligne grésilla, puis se tut.
Alex resta immobile, le téléphone contre son oreille, comme si le silence était une chose qu’il pouvait attraper. Il était vivant. Il battait. Il allait pouvoir faire quelque chose.
Il ne dormit pas. Il ne le pouvait pas. Il n’arrêtait pas de repasser ses paroles, puis son regard tombait sur le courrier de Margaret, qu’il n’avait toujours pas ouvert. Il le saisit, déchira l’enveloppe.
À l’intérieur, une clé USB bleue, anonyme, et une simple feuille pliée. Il la déplia.
« Alex — Si tu lis ceci, c’est que le problème s’est aggravé. Voilà tout ce que j’ai pu sauver du code original. Nightingale a un cœur. Ce n’est pas de l’algorithmique. C’est une archive vocale, un modèle volé. Elle écoute les morts. Il faut qu’on lui rende compte. — S. »
« Elle écoute les morts. »
Il relut la phrase cinq fois, puis reposa la feuille. Dehors, Londres s’éveillait sous une pluie fine, indifférente aux cauchemars qu’elle abritait.
Il avait un plan. Un but. Un lieu. Un point de rendez-vous.
Et pour la première fois depuis des jours, il respirait.
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